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Eau / accès à l’eau

Nous y voilà ! Le canal Mer Rouge-Mer Morte à nouveau sur la table

Les Amis de la Terre Moyen Orient sont confrontés à un nouveau grand projet soutenu par la Banque mondiale. Grand par sa taille, certes, mais pas forcément par sa pertinence...


La fin de la guerre du Liban a vu le retour en force des grands projets qui marquent la coopération régionale au Moyen Orient.

Le canal destiné à pomper l’eau de la Mer Rouge pour la renvoyer dans la Mer Morte est un de ces vieux projets qui ressortent régulièrement du chapeau. La Banque mondiale a récemment déclaré que l’étude du projet pourrait débuter dans les mois à venir, la France, les États-Unis, les Pays-Bas et le Japon ayant fait part de leur intention d’investir les 15 millions de dollars nécessaires pour la seule étude préliminaire de ce projet.

Pendant au moins deux années, la Banque mondiale a négocié avec les gouvernements jordanien, israélien et palestinien les termes de référence pour l’étude de faisabilité et l’évaluation environnementale et sociale du projet. En mai 2005, après un long processus de négociations politiques hautement confidentielles, les parties sont parvenues à un accord sur un texte commun. Depuis lors, la Banque mondiale recherche des bailleurs.

Un projet colossal

Ce projet est colossal sur tous les plans. On estime qu’il nécessite un investissement total de 5 milliards de dollars US. La composante de dessalement proposée nécessite un dispositif 5 à 6 fois plus important que ce qui existe aujourd’hui. Aucun autre projet au monde ne cherche à relier deux mers.

Les véritables causes du problème

Le déclin de la Mer Morte est dû aux projets de détournement des cours d’eau en amont, ainsi qu’à l’industrie d’extraction minérale dans le bassin sud de la Mer Morte. Par le passé, l’eau parvenait à la Mer Morte, de manière naturelle, par le cours inférieur du Jourdain. Jusque dans les années 50, quelque 1,3 milliards de mètres cubes d’eau douce coulaient dans le célèbre fleuve du Jourdain pour se jeter ensuite dans la Mer Morte.

Aujourd’hui, le débit du cours inférieur du Jourdain est tombé à 50-100 millions de mètres cubes, Israël, la Jordanie et la Syrie détournant 95 % de l’eau en amont. L’impact de ce détournement d’eau n’est pas seulement tragique pour la Mer Morte mais également pour le Jourdain, un fleuve sacré pour des millions de personnes à travers le monde. Le détournement d’eau est tel qu’en été, le Jourdain n’atteint même plus la Mer Morte.

Des engagements sans lendemain

On estime que la réhabilitation du Jourdain nécessiterait un minimum de 300 millions de mètres cubes d’eau saine, ce qui constitue presque la moitié des quantités d’eau requises pour stabiliser la Mer Morte et éviter que son niveau continue de baisser.

Cette réhabilitation du fleuve est l’un des engagements pris par Israel et la Jordanie lors du Traité de Paix que ces pays ont signé en 1994.

Malgré les dix années qui se sont écoulées depuis la signature de ce traité, les gouvernements n’ont toujours rien fait pour le fleuve.

A la proposition d’inclure le fleuve Jourdain dans les termes de référence de l’étude, la Banque mondiale se contente de répondre qu’il n’y a pas matière à discussion. La Banque refuse d’étudier les causes profondes du déclin de la Mer Morte, déclarant que « le débit naturel du fleuve Jourdain est parfaitement approprié pour ce qui est considéré comme usage essentiel par les différents secteurs de l’eau ».

Quels choix agricoles ?

Ce prétendu « usage essentiel » doit sans doute faire référence à l’agriculture, puisque cette dernière accapare le plus gros de l’eau douce au Moyen-Orient. L’utilisation d’importantes quantités d’eau à des fins agricoles dans les zones semi-arides et arides du Moyen-Orient n’aurait pas lieu si l’eau agricole n’était pas lourdement subventionnée. La subvention pour l’eau agricole n’a pas seulement un impact environnemental (l’agonie du fleuve Jourdain et de la Mer Morte n’en sont que deux exemples), mais génère également des absurdités économiques. En Israël, 50 % des ressources en eau douce sont alloués à l’agriculture pour un retour économique limité à 2% seulement du PIB. En Jordanie, ce sont 75 % des ressources en eau douce qui sont consacrés à l’agriculture pour une valeur économique correspondant à 6 % seulement du PIB.

Et les bailleurs internationaux dans tout ça ?

En réponse à ces critiques et afin de protéger sa propre crédibilité, la Banque mondiale a accepté dans les termes de références que « soient préparées dans la région des études sur la gestion des ressources en eau fournissant une vue d’ensemble des politiques liées à la Mer Morte et identifiant les actions en cours et à venir destinées à régler des questions plus vastes sur la ressource en eau ».

Les bailleurs seraient bien inspirés de ne pas investir des millions de dollars d’argent public en échange de vagues « études sur la gestion des ressources en eau ». Pour des raisons de politique au Moyen-Orient, la Banque mondiale tente d’éviter de s’attaquer aux questions épineuses impliquées par la sauvegarde de la Mer Morte.

Une étude qui prétend avoir pour premier souci de sauver la Mer Morte, mais qui n’examine ni les causes sous-jacentes du problème ni les moyens les plus évidents d’y remédier, remet en question toute la crédibilité de ce projet d’étude préliminaire.

Pour plus d’informations, consulter le site des Amis de la Terre Moyen-Orient : http://www.foeme.org/

Cet article est une version révisée d’un texte initialement publié le 23/6/2005 (c) bitterlemons-international.org.

Auteur : Gidon Bromberg, Directeur israélien d’EcoPeace / Amis de la Terre Moyen-Orient, organisation environnementale palestinienne, jordanienne et israélienne unique promouvant le développement durable et une paix de long terme au Moyen-Orient.

Ajout d’intertitres pour les besoins de la lecture.