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L’écologie comme projet de société

La fondation des Amis de la Terre a marqué en France l’arrivée de l’écologie politique. L’association a tout de suite eu à coeur de prendre position sur les grands sujets de société et de définir ce pouvait être l’écologie.

Très tôt, les bases d’une action globale ont ainsi été posées. La clairvoyance des membres des premières années a aussi permis de nourrir une pensée et des arguments forts en faveur d’une écologie qui défend la justice sociale et qui résiste aux dérives de la technologie. Aujourd’hui, nous sommes les dépositaires de ces valeurs.

L’équation paraît aujourd’hui évidente, en tout cas elle l’est à tout membre de la Fédération : les dégradations de la nature et de l’environnement sont engendrées par des causes politiques, sociales, et économiques. Pour les combattre, l’action écologiste doit aller sur ces terrains. Mais en 1970, cette conception globale de la problématique était nouvelle. « Dans le paysage associatif, c’était toujours l’environnement d’un côté, l’homme de l’autre », raconte Alain Hervé [1] , le fondateur des Amis de la Terre (AT). Il y a 40 ans, quand ce journaliste et navigateur rencontre à New York un membre de Friends of the Earth (FOE), Gary Soucié, il a un choc. « Leur vision du monde m’a saisi. Aujourd’hui, je dirais que la meilleure formule pour la résumer est une phrase du poète Robinson Jeffers, que David Brower, le fondateur de FOE, avait choisi pour être le titre du journal de l’association : « Not man apart » - L’homme n’est pas à part du monde vivant et pas supérieur… ». De quoi remettre en question les modes de pensées dominant et les décisions politiques basées sur l’idée d’un progrèsforcément technologique et industriel. Pour pouvoir poser les bases d’une action efficace, il fallait donc, en France aussi, « apporter de nouvelles idées au débat citoyen ».

L’ambition d’Alain Hervé, lorsqu’il fonde les Amis de la Terre France, est « d’avoir accès à un large public, d’être une association populaire ». Il mobilise un comité de parrainage prestigieux, dans lequel figuraient notamment Claude Levi-Strauss, Théodore Monod, ou plus tard Marguerite Yourcenar. Il fonde très vite Le Courrier de la Baleine, où, à contre courant des médias dominants, les Amis de la Terre purent développer leurs réflexions sur les grandes questions de l’écologie et de l’époque. Au sujet du nom de la revue, un édito affirme : « Nous nous rangeons du côté des baleines. Cette prise de position n’est pas aussi légère qu’il peut le sembler au premier abord. »

Parallèlement, les premiers groupes de travail se mettent en place, notamment sur le plan juridique, pour soutenir les actions légales contre les pollueurs. Mais c’est Brice Lalonde, arrivé en 1972, qui apporte aux Amis de la Terre une vocation et un savoir-faire militant plus affirmés. « Il devint très vite la tête politique et l’élément moteur des AT », racontait Pierre Samuel [2] dans son Histoire des Amis de la Terre écrite en 1998. « A cette époque, les AT menaient simultanément des actions antinucléaires, des actions sur les transports en ville et d’autres campagnes. Ce fut le temps d’une visite critique du salon de l’automobile et de plusieurs « Manifs à Vélo ». […] Ces manifs rassemblaient des milliers de cyclistes et attirèrent beaucoup de jeunes vers les AT. »

« L’écologie pour changer le monde »

Les Amis de la Terre confrontent dès le début les réalités écologiques au monde et au quotidien. Les membres et contributeurs de La Baleine sont en grande majorité des enseignants, des médecins, des journalistes, des économistes, des sociologues, des écrivains, des artistes. En bref, des intellectuels, tous issus de 68. « L’écologie était une vraie pensée pour changer le monde, un projet de société alternatif », lâche la journaliste Dominique Martin Ferrari, très active au sein de l’association pendant les années 1980. Les Amis de la Terre énoncent clairement la limitation des ressources, critiquent le modèle de croissance et de développement consumériste, dénoncent ses méfaits sur la santé et la nature. Dès 1971, ils soulèvent le problème de l’explosion démographique (publication de Demographic bomb, de Paul Ehrlich), en mettant en valeur la question de la relativité écologique qui fait que même si les habitants des pays développés sont inférieurs en nombre, ils pèsent beaucoup plus lourd dans la balance… Ils prennent position sur le tiers-monde et l’immigration. Ils combattent la technocratie, ces « lointaines machines économiques et administratives » qui ont pour nous de « grands desseins stratégiques » et mettent en oeuvre un « pseudo progrès ». Ils militent pour l’instauration d’une vraie démocratie participative, citoyenne, et pour la représentation proportionnelle.

La pensée des AT se rapporte aussi à une esthétique de vie : on trouve dans les vieux numéros de La Baleine, des écrits sur le bonheur de passer du temps dans les arbres, le droit à la paresse, au rêve, ou encore un article dénonçant « la vie moche » dans une France recouverte par le béton. Plus largement, les pages de la revue s’ouvrent au combat féministe, par le biais de membres comme l’écrivain et militante du Mouvement pour la libération des femmes (MLF) Christiane Rochefort ainsi que les écrivains et journalistes Sophie Chauveau et Anne-Marie de Vilaine. Les valeurs d’équité, de solidarité, d’équilibre, de liberté, dépassent les frontières des combats. Dans un article de 1977, on peut ainsi lire : «  La richesse du mouvement écologiste, c’est précisément sa variété et l’étendue du clavier sur lequel il joue. C’est ainsi qu’une société change, par mille manières à la fois ».

> CAROLINE HOCQUARD


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