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2- Les étapes d’une prise de conscience

1er janvier 2002,

Avec les éléments dont nous disposons, nous pouvons dire globalement qu’il n’y a quasiment aucune trace d’inquiétude de la communauté savante avant la grande Conférence Mondiale sur le Climat de 1979, à Genève, organisée à l’initiative du Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (PNUE), l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) et le Conseil International des Unions Scientifiques (CIUS). S’il y a eu des voix dissidentes, elles n’ont pas été entendues - ou elles ont été étouffées.

Il n’y a par contre aucune mention d’un quelconque risque climatique dans la Déclaration de Stockholm en 1972, et la Conférence de 1979 se contente d’en appeler à un renforcement des observations. C’est d’ailleurs là qu’est lancé de Programme Climatologique Mondial (PCM). Cela fait alors plus de 20 ans que Charles Keeling, du Scripps Institute of Oceanography, observe l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère. Ses travaux aboutiront à une courbe aujourd’hui fameuse : la " courbe de Mauna Loa ", du nom de l’observatoire hawaïen à partir duquel ont eu lieu les mesures (cf. la rubrique "changement climatique").

Six ans plus tard, et à la suite de trois ou quatre ateliers de travail réalisés dans le cadre du PCM, la Conférence Mondiale sur le Climat de Villach, Autriche, en 1985, aboutit au consensus suivant : le résultat de l’accroissement des concentrations des gaz à effet de serre dans l’atmosphère pourrait avoir comme effet une augmentation de la température moyenne "greater than any man’s history" dans la première moitié du siècle prochain. Les experts affirmèrent aussi que..."the understanding of the greenhouse question is sufficiently developed that scientists and policy-makers should begin active collaboration to explore the effectiveness of alternative policies and adjustements" [1]. La prise de conscience est bien là, mais elle est encore très faible - qui a entendu parler de Villach en 1985 ?…

Tout autre est le retentissement des travaux de la Commission Mondiale sur l’Environnement et sur le Développement, plus connue sous le nom de " Commission Brundtland ". C’est en 1987 que cette commission rend son rapport public - un rapport qui demande au PNUE et à l’OMM d’entrependre des actions dans le domaine des changements climatiques [2].

Suivant les recommandations du rapport Brundtland, une conférence intitulée explicitement " L’atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe " fut tenue en juin 1988 à Toronto. A l’issue de cette Conférence, les scientifiques affirmèrent que "humanity is conducting an unintended, uncontrolled, globally pervasive experiment whose ultimate consequences could be second only to a global nuclear war" ("l’humanité mène non intentionnellement une expérience mondiale incontrolee dont les conséquences ultimes peuvent être de l’ordre de grandeur d’une guerre nucléaire globale") [3]. Ils recommandent de réduire les émissions de CO2 de 20% par rapport à leur niveau de 1988 d’ici l’an 2005 - cette recommandation sera ensuite connue sous le nom des " objectifs de Toronto ". C’est aussi en 1988 que les pays membres de l’OMM et du PNUE décident de mettre en place un mécanisme intergouvernemental pour étudier le changement climatique en tant que phénomène socio-politique, et non plus seulement en tant que phénomène climatique. En novembre de la même année est donc créé le GIEC et ses quatre groupes de travail : un premier est chargé de comprendre les réactions du climat suite à l’accroissement des émissions, un second doit étudier l’impact sur l’environnement, les sociétés et l’économie, un troisième se voit confier la mission de définir des politiques de réduction des émissions et d’adaptation à des changements déjà inéluctables, et enfin un dernier est consacré à l’étude des problèmes spécifiques aux pays en voie de développement [4]. Ces 4 groupes doivent remettre un rapport pour la deuxième conférence mondiale sur le climat qui doit se tenir en 1990 à Genève.

Le 11 mars 1989, à La Haye, 24 chefs d’Etat et de gouvernements s’engagent solennellement à lutter contre le renforcement de l’effet de serre. En novembre de la même année, à la conférence ministérielle de Noorwijk, Pays-Bas, les pays industrialisés s’engagent à stabiliser leurs émissions dès que possible : en l’an 2000 pour la Communauté Européenne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et un peu plus tard pour les Etats-Unis, la Russie et le Japon. En décembre, lors de l’assemblée générale des Nations Unies, il est convenu que "des négociations internationales conduisant à un accord initial ou à une convention relative à l’effet de serre commenceraient début 1991 après la présentation du rapport du Groupe Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat à la seconde conférence mondiale sur les Climats en novembre 1990. " [[(ité in A. Riedacker, ibid., in Les Cahiers de Global Chance, n°7, juillet 1996.).

En trois ans, nous sommes passés du domaine scientifique au domaine politique. La question de l’incertitude scientifique est devenue une question de risque. Il n’est désormais plus certain que le problème soit résolu de lui-même, aussi faut-il y réfléchir plus sérieusement. Retournement complet de perception - et donc de situation.

Le problème du changement climatique commence à apparaître pour ce qu’il est : le plus important problème rencontré par le développement industriel, tant dans l’ordre des échelles de d’espace et de temps en jeu que pour ce qui est des inerties naturelles et socio-politiques.

C’est le premier problème réellement global. Il s’agit d’une affaire dans laquelle aucun pays, aucune zone de la planète ne peut éviter d’être concerné. Sa résolution implique la mise sur pied d’une coopération à l’échelle internationale. Compte-tenu des inerties naturelles et socio-politiques en jeu, les décisions auxquelles nous avons désormais à faire face doivent prendre en compte le très long terme : il s’agit ici de décider des risques que nous allons faire courir aux populations et aux écosystèmes actuels comme aux populations et écosystèmes qui habiteront la planète dans un millénaire ou davantage. Nous devons nous interroger sur la portée de notre action car désormais nous disposons de ce pouvoir.

Comme annoncé, la seconde Conférence Mondiale sur le Climat à Genève en novembre 1990 marque vraiment le coup d’envoi de la " phase négociations " : 137 Etats, plus la Communauté Européenne déclarent que l’évolution du climat constitue "une préoccupation commune de l’humanité" et réitèrent leur souci d’instaurer une Convention internationale sur le changement climatique. C’est ainsi que naît, un mois plus tard, le Comité Intergouvernemental de Négociation (CIN), chargé d’aboutir à la rédaction d’une Convention-Cadre pour le Sommet de la Terre à Rio en 1992. La Déclaration de Genève s’appuie sur les conclusions du premier rapport d’évaluation du GIEC (1990), qui affirme qu’une réduction immédiate de 60 à 80% des émissions de gaz à effet de serre est nécessaire si l’on veut stabiliser à leur niveau actuel les concentrations de ces gaz dans l’atmosphère.

Il y a plusieurs raisons expliquant le " démarrage " des négociations. Citons-en trois. Tout d’abord, le progrès de ce qu’on pourrait appeler la " conscience écologique ", dont le " Rapport Brundtland " peut être le symbole. Ce rapport a rapidement popularisé le concept de " développement soutenable " - et officialisé le caractère indissociable des questions d’environnement et des questions de développement. On assiste aussi à une multiplication des rencontres internationales sur l’environnement : couche d’ozone, désertification, biodiversité, zones humides etc. - toutes ces rencontres vont peu à peu aboutir à des Conventions-Cadres, des Protocoles, et des sessions régulières de négociations internationales. Des personnalités issues de différents milieux d’élites prennent position - citons Albert Jacquard, Jacques Testard pour la France. Ajoutons enfin que les ONG environnementales voient leur audience fortement grandir. Ensuite, l’espoir de résoudre assez rapidement les problèmes posés. En 1985 avaient eu lieu les négociations sur les substances causant la dégradation de la couche d’ozone, et la coopération était relativement fructueuse ; le Protocole de Montréal est aujourd’hui encore cité en exemple. Les problèmes d’environnement restaient très largement perçus comme des " effets secondaires " inattendus, et dont il serait relativement facile de venir à bout avec des normes internationales et quelques filtres en fin de process (" end-of-pipe "). Troisième facteur déclenchant, et non le moindre : une sécheresse exceptionnelle aux Etats-Unis en 1988. Cet événement fut explicitement relié par les médias au réchauffement climatique ; et que la causalité ait été réelle ou non, cela a favorisé la mise en mouvement du pays le plus puissant et le plus polluant du monde vers la coopération.



[1] OMM 1985, cité in K.H. Alfsen & T. Skodvin, The IPCC and Scientific Consensus - How Scientists Come to Say What They Say about Climate Change - Policy Note 1998 : 3., CICERO, 1998

[2] Commission Mondiale sur l’Environnement et le Developpement, Notre avenir a tous, Quebec : Editions du fleuve, 1987

[3] cité in Université d’Otago, Climate Change Factsheet n°215., Département de Géographie, PO Box 56, Dunedin, Aotearoa, Nouvelle-Zélande. (Page consultée le 30 novembre 2000) [En Ligne] http://geography.otago.ac.nz/Mirror...

[4] A. Riedacker, Un comité d’experts "intergouvernemental" - Le Groupe Intergouvernemental sur l’Evolution des Climats., in Les Cahiers de Global Chance, n°7, juillet 1996.