Le Monde - Ecofrictions
Article paru dans l’édition du 17 novembre 2007
L’entrée en service en Uruguay, le 9 novembre, d’une usine de cellulose dont la construction suscite depuis plus d’un an une guerre « écologique » avec l’Argentine a mis fin à tout espoir d’accord entre les deux pays riverains du Rio de la Plata. Buenos Aires a porté le litige devant la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye.
Les habitants de la ville argentine de Gualeguaychu sont sur le pied de guerre. Ils dénoncent le fait que l’usine, installée sur les rives d’un fleuve frontalier de l’Argentine, entraîne déjà une contamination olfactive, avec des odeurs nauséabondes comparables au « chou-fleur bouilli » ou aux « oeufs pourris ». L’usine, qui appartient à la firme finlandaise Botnia, produira un million de tonnes de cellulose par an, destinée essentiellement au marché européen.
A la veille de l’été austral, les défenseurs de l’environnement multiplient les manifestations et continuent de couper régulièrement les ponts internationaux, qui sont les voies d’accès de milliers de touristes argentins ayant pris l’habitude de passer leurs vacances sur les plages uruguayennes - le tourisme étant l’une des principales ressources de l’Uruguay. Le président uruguayen, Tabaré Vazquez, accuse son homologue argentin, Nestor Kirchner, d’encourager ces barrages routiers pour « asphyxier » son pays, très dépendant des importations argentines. Une autre fabrique de pâte à papier, l’espagnole Ence, a préféré il y a quelques mois abandonner son projet initial et finalement s’établir dans une autre région de l’Uruguay non frontalière avec l’Argentine. Les deux usines représentent un investissement de 1,8 milliard de dollars, le plus important jamais réalisé dans ce petit pays d’Amérique du Sud. L’impuissance de la diplomatie régionale à régler le différend illustre la crise que traverse le Mercosur, l’union douanière sud-américaine (Argentine, Uruguay, Brésil, Paraguay, Venezuela). Insatisfait du peu de poids accordé aux petits pays, M. Vazquez a déjà menacé de se retirer. Ce conflit inédit endommage aussi le prestige du roi d’Espagne, Juan Carlos, qui a accepté de jouer les médiateurs.
A Santiago du Chili, pendant le 17e sommet ibéro-américain, une ultime tentative de dialogue entre Buenos Aires et Montevideo a échoué, alors que le roi était également mis à l’épreuve par l’altercation fort médiatique avec le président vénézuélien, Hugo Chavez. L’annonce de la mise en marche de l’usine de Botnia a été une douche froide. M. Kirchner a accusé M. Vazquez d’avoir « donné un coup de poignard au peuple argenti n ». Le ministre espagnol des affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, a exprimé sa « surprise », affirmant que Madrid n’était pas au courant de la décision de Montevideo.
Christine Legrand (Buenos Aires, correspondante)
Le Monde, 17 novembre 2007



