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Biotechnologies : l’édition de gènes classée comme arme de destruction massive

C’est ce qui ressort d’un rapport publié par la CIA, l’Agence Nationale de sécurité et une demi-douzaine d’autres organismes d’espionnage et de renseignement états-uniens.

C’est en tout cas ce que pense James Clapper, le directeur du renseignement national des Etats-Unis, qui supervise les différents services de renseignement qui représentent un budget annuel de 50 milliards de dollars. Jeudi, lors du rapport annuel d’évaluation mondiale des menaces présenté par l’ensemble de la communauté du renseignement, il a ajouté l’édition de gènes dans la liste des menaces posées par « des armes de destruction massive et leur prolifération  ».

Le terme d’édition de gènes fait référence à plusieurs innovations des méthodes de modifications de l’ADN dans les cellules vivantes. La plus populaire, dénommée CRISPR, a révolutionné la recherche scientifique, permettant de créer des plantes et des animaux nouveaux et a le potentiel de lancer toute une génération de traitements géniques pour traiter des maladies graves.

Comme on peut le lire dans le rapport, la relative facilité d’utilisation de l’édition de gènes inquiète les services de renseignements des Etats-Unis : « Etant donné la diffusion importante, le coût peu élevé et la rapidité de développement de cette technologie à double usage, son détournement volontaire ou non intentionnel peut avoir des implications d’une grande portée, tant sur le plan économique que sur celui de la sécurité nationale ».

Certains experts ont été surpris par cette décision du chef de l’espionnage des Etats-Unis de déclarer l’édition de gène comme arme de destruction massive potentielle. C’était l’unique biotechnologie qui apparaissait dans une liste de menaces plus conventionnelles, comme l’essai nucléaire nord-coréen du 6 janvier, la guerre chimique non officielle en Syrie et le nouveau missile de croisière russe qui pourrait violer un traité international.

Ce rapport est une version non confidentielle des connaissances regroupées de la CIA, de l’Agence Nationale de sécurité et d’une demi-douzaine d’autres organismes d’espionnage et de renseignement.

Bien que ce rapport ne nomme pas la technique CRISPR, il est clair que Clapper avait en tête cette technique qui est une des plus polyvalentes parmi les systèmes d’édition des gènes. Le fait que cette technique CRISPR ait un coût peu élevé – on obtient les ingrédients de base pour 60 dollars - et soit relativement facile d’utilisation, effraie visiblement les services de renseignement.

« Le fait que des recherches sur l’édition de gènes soient menées dans des pays qui ont des normes règlementaires ou éthiques différentes de celles en vigueur dans les pays occidentaux, augmente probablement le risque de création de produits ou d’agents biologiques potentiellement dangereux. »

Le problème c’est que les biotechnologies sont une technologie à « double usage » : une avancée scientifique normale peut être exploitée comme arme. Le rapport soulignait que les nouvelles découvertes « se déplacent rapidement au sein d’une économie mondialisée, tout comme les personnes ayant l’expertise scientifique pour les concevoir et les utiliser ».

Clapper n’a présenté aucun scénario particulier d’armes biologiques, mais des scientifiques avaient déjà émis l’hypothèse que la technique CRISPR pourrait être utilisée pour créer des « moustiques tueurs », des ravageurs qui détruisent les récoltes ou un virus qui découpe l’ADN des humains.

Pour Daniel Gerstein un des principaux analystes des politiques du groupe de recherche RAND, et ancien sous-secrétaire du Département de la Défense du territoire : « Plus que tout autre domaine, les biotechnologies peuvent être très bénéfiques pour les humains, mais elles peuvent aussi être détournées. Nous craignons que des personnes ne développent des agents pathogènes robustes, mais nous craignons aussi les risques de mauvaise utilisation. Un accident pourrait se produire lors de l’édition de gène et avoir des conséquences catastrophiques, étant donné que le génome est l’essence même de la vie ».

L’expert en armes biologiques au Woodrow Wilson Center à Washington, Piers Millet, a été « surpris » par le choix de Clapper d’inscrire l’édition de gène sur la liste des armes de destruction massive, car la confection d’une arme biologique – disons une forme particulièrement virulente d’anthrax – nécessite encore la maîtrise « d’un ensemble important de technologies ».

Le développement d’armes biologiques est interdit par la Convention sur les armes biologiques et à toxines, un traité datant de la guerre froide qui proscrivait les programmes d’armes biologiques. Les Etats-Unis, la Russie et la Chine ainsi que 172 autres pays le ratifièrent. Millet explique que les experts qui se sont rencontrés en septembre dernier à Varsovie pour discuter du traité, estimaient qu’une menace venant de groupes terroristes était encore lointaine, compte tenu de la complexité de produire des armes biologiques. D’après Millet, la conclusion du groupe d’experts était que « dans un avenir proche, de telles applications ne sont à la portée que des états ».

Le rapport d’évaluation des services de renseignement a porté une attention particulière sur la possibilité d’utiliser la technique CRISPR pour éditer l’ADN d’embryons humains afin de provoquer des modifications génétiques dans la génération suivante d’humains, comme par exemple pour éliminer des risques de maladies. Il était souligné que les avancées rapides dans l’édition des gènes en 2015, a obligé « un groupe de biologistes européens et états-uniens de grande renommée à mettre en cause la non-réglementation de l’édition de lignées cellulaires humaines (de cellules qui jouent un rôle important dans la reproduction), ce qui pourrait créer des modifications génétiques héréditaires ».

Jusqu’à aujourd’hui, le débat sur la modification des gènes de la génération suivante a été principalement une question éthique, et le rapport ne précise pas comment cette technique pourrait être considérée comme une arme de destruction massive, bien qu’il soit possible d’imaginer un virus conçu pour tuer ou blesser les gens en modifiant leur génome.

Traduction par Christian BERDOT, d’après un article de la Techni Review du Massachussets Institute of Technology : "Top U.S. Intelligence Official Calls Gene Editing a WMD Threat".

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Pour plus d’informations :

« En juin 2006, « The Guardian » annonçait qu’un de ses journalistes avait commandé, auprès d’une compagnie commerciale anglaise un fragment d’ADN synthétique du dangereux virus de la variole et qu’il l’avait reçu directement à son domicile. », article complet : « Vous avez aimé les OGM ? Vous adorerez la biologie de synthèse »

Lire aussi l’article d’Inf’ogm : « Armes biologiques : potentialités décuplées par la transgénèse »

Sur la réalité de la menace d’armes bactériologique, un cas précis, mais certainement pas unique : http://www.lesechos.fr/24/10/2003/LesEchos/19017-071-ECH_bioterrorisme---l-arme-de-la-variole-refait-surface.htm

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