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Birmanie : la dictature au quotidien, des ressources naturelles pillées

29 octobre 2006,
Par Gwenael Wasse

1. Birmanie : généralités démographiques et géographiques
2. Une économie peu diversifiée, sous contrôle total d’une junte ultra-corrompue
3. Une véritable mosaïque culturelle, source d’incessants conflits ethniques
4. Un pays lanterne rouge en termes de développement humain et de gouvernance


Birmanie : généralités démographiques et géographiques

La Birmanie (ou Myanmar depuis 1999) est un grand pays d’Asie du Sud-Est, d’une superficie totale de 678 000 km2 (1,25 fois la France métropolitaine). Sa population totale est estimée à environ 50 millions d’habitants de diverses origines ethniques, dont environ 70 % vivent dans les campagnes. L’isolement de certaines tribus, résultat d’une géographie complexe et de réseaux de transport totalement déficients à l’échelle du pays, rend toutefois très aléatoire tout recensement précis.

Traversé par le Tropique du Cancer, le pays est bordé par le Bangladesh et l’Inde au nord-ouest, la Chine au nord-est, le Laos à l’est et la Thaïlande au sud-est. Tandis que sa partie Nord est occupée par les contreforts de l’Himalaya, de hautes chaînes montagneuses l’entourent également le long des frontières occidentales et orientales, formant ainsi un fer à cheval. Les régions centrales sont occupées par de larges plaines alluviales fertiles, en particulier celle du fleuve Irrawaddy (2012km), dont l’embouchure forme un grand delta au sud-ouest du pays. La Birmanie possède également un littoral long de 1930 kilomètres, qui lui offre un accès maritime privilégié sur le Golfe du Bengale. Sa situation géographique en bordure de la zone tropicale est donc idéale, au carrefour entre l’Asie du Nord, l’Asie du Sud-Est et le sous-continent indien.

D’un point de vue administratif, le pays est divisé en sept Divisions centrales (Rangoon, Irrawaddy, Pegu, Magwe, Mandalay, Sagaing et Tenasserim), auxquelles se rajoutent sept Etats frontaliers où se concentrent les principales ethnies (Arakan, Chin, Kachin, Shan, Kayah, Karen et Mon). Cette différence, instituée par les Britanniques dès le 19ème siècle, a eu de lourdes conséquences historiques. Elle a en effet permis à la puissance coloniale d’affirmer sa puissance par la division des forces politiques du pays, en différenciant les populations du centre du pays et les minorités frontalières, ainsi que les différentes ethnies entre elles. Les ethnies frontalières, se voyant dépouillées de leurs ressources, en devinrent souvent très politisées et revendicatrices ; certains groupes insurgés actuels se sont d’ailleurs constitués dès cette époque. Les conséquences s’en font encore gravement sentir aujourd’hui, aussi bien sur le plan politique qu’en qui concerne les disparités d’infrastructures. La Birmanie est donc une « fédération inégalitaire ».

La ville la plus importante et ex-capitale Rangoon (officiellement Yangon) compte environ 5 millions d’habitants ; toutefois la capitale administrative est désormais Pyinmana depuis fin 2005.

Une économie peu diversifiée, sous contrôle total d’une junte ultra-corrompue

Pays très rural, la Birmanie tire la grande majorité de ses revenus de la terre. Son climat tropical et subtropical humide est notamment favorable à la production de riz, dont il fut le premier producteur au monde jusque dans les années 1950. Y sont également cultivés le maïs et le blé, la canne à sucre, le millet, les fruits et légumes. Le secteur agraire « de subsistance » compte donc pour une très grosse partie de la production nationale.

Un secteur primaire surdéveloppé, un tissu industriel déficient

L’extraction des ressources naturelles, dont le pays est immensément riche, est une source de revenus essentielle pour la junte au pouvoir, dans des conditions aussi intensives que très peu durables. Cela concerne en premier lieu et comme nous le verrons plus loin le bois issu des forêts primaires (dont le teck en grande partie du fait de sa grande valeur, mais aussi les hydrocarbures (gaz naturel et pétrole)), l’or et les pierres précieuses. La Birmanie est ainsi réputée mondialement pour ses pierres de jade, dont elle possède les plus grandes mines au monde (à Hpakant, dans l’Etat du Kachin). Certaines pierres qui en sont extraites peuvent atteindre des prix de l’ordre de plusieurs millions de dollars.

Toutes activités confondues (agriculture et extraction), le secteur primaire représente ainsi 57,20% de la production nationale, ce qui est considérable et constitue le plus fort taux de toute l’Asie du Sud-Est (contre 2,7% en France, 9,7% en Thaïlande et 48,5% au Laos, à titre comparatif). La grande majorité de ces secteurs sont étatisés depuis le début des années 1960, suite à l’accès au pouvoir des militaires par la force.

Contrairement à ses proches voisins asiatiques, l’industrie de la Birmanie reste en revanche très peu développée. Le secteur secondaire ne représente que 9,7 % de la production (contre 24% en France, 25,5% au Laos et 44% en Thaïlande). Il est vrai que le régime dictatorial au pouvoir depuis 1962, ainsi que les sanctions internationales dont le pays fait l’objet depuis les années 1990, n’y ont pas favorisé les investissements étrangers dans les même proportions que dans d’autres pays de la région qui ont connu un essor phénoménal durant les dernières décennies. La corruption rampante et l’autoritarisme des autorités publiques, enfin, rendent toute initiative privée quasi impossible pour le commun des mortels birman.

Le secteur tertiaire, quant à lui, compte pour 33% de la production nationale, du fait notamment du développement récent du tourisme. Cette dernière activité, en très grande partie contrôlée par la junte, n’est cependant pas sans lourdes conséquences environnementales et sociales, ainsi qu’à l’origine de très graves violations des droits de l’homme : travail et déplacements forcés, tourisme sexuel... L’opposition démocrate birmane a d’ailleurs appelé au boycott du tourisme en Birmanie, par la voix de la militante démocrate et prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi.

Dans un contexte de crise structurelle, une économie vivrière qui permet à la population de survivre

Tout concourt donc à faire de la Birmanie un très peu développé sur le plan économique, et très dépendant des marchés extérieurs.

Cette économie officielle fragile est d’ailleurs en crise depuis plusieurs années. Le pays subit en effet un des taux d’inflation les plus forts du monde, des déficits publics importants, et le poids d’une dette extérieure très lourde. Ce n’est donc que grâce à l’économie informelle d’autosubsistance, qui emploie jusqu’à 65% de la population dans les campagnes, que cette dernière arrive à subsister.

Cette situation n’est pas récente, et puise ses racines dans plusieurs décennies de mauvaise gestion : après une période de relative prospérité dans les années 1950, l’arrivée au pouvoir de la junte birmane en 1962 et l’instauration de la « voie birmane du socialisme » isolationniste qui s’en suivit marqua le début du déclin économique du pays. Ainsi, selon l’ONG EarthRights : « Plusieurs décennies de mauvaise gestion et de conflits violents ont fait passer la Birmanie d’un des pays les plus riches d’Asie à un des plus pauvres » . Selon une fondation américaine, en 2004, « le Myanmar et la Corée du Nord affichaient les pires bilans en termes de liberté économique ».

Le contrôle total de l’économie et des investissements étrangers par la junte

L’état de l’économie birmane s’est pas amélioré depuis la fin du 20ème siècle, dans le contexte de la mondialisation, et malgré la politique soi-disant « libre-échangiste » (mais en réalité très contrôlée) annoncée par le parti de la junte en 1988 (State Law and Order Restoration Council ou SLORC), par la suite annulée lorsque ce dernier fut remplacé par le State Peace and Development Council (SPDC) en 1997. Certaines marchandises sont ainsi interdites à l’exportation depuis 1998, tandis que d’autres, considérées comme « prioritaires », doivent être obligatoirement importées avant d’autres biens essentiels.

Cette main-mise quasi-totale de la junte sur l’économie officielle et les investissements étrangers facilite la corruption généralisée et l’accaparement des immenses richesses naturelles par une minorité au pouvoir. La situation est résumée par l’ONG anglaise Burma Campaign : « Le système d’approbation des investissements étrangers directs est tel que les militaires ont le pouvoir de contrôler à qui bénéficie les investissements à grande échelle, ainsi que dans les secteurs-clés de l’économie. Les investissements étrangers qui nécessitent une approbation dans le cadre de la loi birmane (...) sont gérés par la Commission d’investissement du Myanmar, dans laquelle une majorité de membres sont issus du cabinet militaire lui-même. Les pratiques de la Commission assurent que le régime est capable de diriger les ressources vers les entreprises quasi-militaires qui dominent l’économie, telle que l’Union of Myanmar Economic Holdings (UMEH). Au final, l’Etat a le monopole sur les exportations de riz, de teck, de pétrole, de gaz naturel, de pierres précieuses, de perles et d’un certain nombre d’autres marchandises ».

Dans la pratique, les investissements étrangers prennent la forme d’une joint-venture : « A partir du moment où la junte détermine que l’affaire peut lui procurer des bénéfices, la Commission des investissements du Myanmar (...), qui traite toutes les demandes d’investissements, demandera à la multinationale de conclure une joint-venture avec une firme birmane. La co-entreprise ou joint-venture est souvent la seule façon pour une firme étrangère de faire du commerce avec la Birmanie ». Or, selon l’ONG ALTSEAN, « un pourcentage élevé des bénéfices générés par les joint-ventures créées à ce jour reviendra, tôt ou tard, sous une forme ou une autre, aux forces armées ». A titre d’exemple, « les commerçants signalent que pour pouvoir exporter, les entreprises privées doivent obtenir l’autorisation expresse de l’Union of Myanmar Economic Holdings (UMEH) ou de la Myanmar Produce Trading (MAPT) qui touchent une commission de 11% sur les transactions ».

Pour la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), « en Birmanie, il n’y a pas de différence marquée entre une entreprise appartenant au gouvernement et la plupart des autres grosses entreprises - elles opèrent toutes au profit de la junte au pouvoir, directement ou indirectement » . La CISL encore résume la situation de la façon suivante : « (...) Particularité de la Birmanie : l’ampleur de la domination infligée d’une main de fer par la junte militaire sur la vie économique et politique du pays jusque dans ses moindres aspects ».

Un des premiers producteurs de stupéfiants au monde

Beaucoup plus officieusement, la Birmanie est aussi le premier producteur de métamphétamines d’Asie du Sud-Est et le second plus gros producteur d’opium au monde après l’Afghanistan, au cœur du fameux Triangle d’Or qui s’étend sur l’Est du pays (Etat Shan notamment), le Nord de la Thaïlande et le Laos. La culture du pavot a été soutenue en Birmanie par le parti chinois du Kuomintang (alors soutenu par les Etats-Unis), afin de financer sa lutte anti-communiste après la Seconde Guerre Mondiale. Cet opiacé, traditionnellement fumé ou utilisé comme base chimique de l’héroïne, y est cultivé à grande échelle depuis des siècles par les minorités ethniques orientales (notamment les Shan), avec l’accord implicite des autorités locales et nationales qui en profitent très largement. Ainsi l’United Wa State Army (UWSA), groupe ethnique armé Shan ayant signé un cessez-le-feu avec les autorités en 1989 et acteur majeur de la production de stupéfiants en Birmanie, est considéré comme très proche du régime, grâce auquel il bénéficie de facilités logistiques essentielles dans ces zones frontalières difficiles d’accès.

Quant à la politique gouvernementale de lutte contre la culture du pavot, selon de nombreuses sources elle n’est qu’une « mascarade », dont le but non-avoué est surtout d’affaiblir les minorités ethniques de l’Est du pays, et de justifier de l’intensification de l’exploitation forestière dans ces zones. Les saisies et opérations militaires régulièrement médiatisées par la junte seraient surtout des opérations de relations publiques destinées à tenter de prouver sa bonne volonté à la communauté internationale. Celle-ci toutefois ne s’y trompe pas : la Birmanie est aujourd’hui le seul pays auquel le gouvernement des Etats-Unis refuse la certification en tant que nation coopérante à la lutte contre la production de stupéfiants, situation à rapprocher du statut du pays auprès du GAFI en matière de lutte contre le blanchiment d’argent (cf. ci-dessous).

Des estimations considèrent la drogue comme seconde source de revenus pour la junte et secteur essentiel de l’économie birmane pour l’empêcher de s’effondrer définitivement. Ce seraient ainsi plusieurs de dizaines de tonnes d’héroïne produite en Birmanie qui passeraient illégalement en Inde, en Thaïlande et surtout en Chine chaque année avant d’inonder les marchés internationaux, impliquant au passage un grand nombre d’acteurs économiques et financiers du pays. Plusieurs banques seraient ainsi très lourdement impliquées dans le blanchiment d’argent sale avec l’aval implicite des autorités, à tel point que la Birmanie est le seul pays au monde à être encore étiqueté comme « non-coopérant » par le Groupe d’action financière (GAFI) en juin 2006. Le gouvernement birman ne rend d’ailleurs plus les statistiques économiques officielles publiques depuis 1998, ce qui rend difficile les évaluations précises.

Les conséquences de ce trafic sont loin d’être négligeables sur le plan sanitaire et géopolitique. La toxicomanie à l’héroïne par voie intraveineuse concerne en effet de plus en plus de Birmans (de 400 000 à 500 000 selon les Nations unies), pour lesquels la drogue représente un échappatoire à un quotidien sombre et/ou des conditions de travail extrêmement rudes. Cette brusque modification dans les habitudes locales de consommation des opiacés, très fortement corrélée à des pratiques “à risques”, favorise la propagation très rapide du sida en Birmanie ainsi que dans les pays avoisinants via les routes commerciales transfrontalières (notamment utilisées pour le trafic de bois), contribuant ainsi à la déstabilisation géopolitique d’une région déjà concernée au plus haut point par les déplacements massifs de réfugiés.

Une véritable mosaïque culturelle, source d’incessants conflits ethniques

Située au carrefour de l’Inde à l’ouest, de la Chine continentale au nord, de l’Indochine à l’est et de l’Indonésie au sud, la Birmanie possède une culture très riche.

La population birmane proprement dite (de l’ethnie des Bamars), majoritairement concentrée dans les plaines et qui a donné son nom au pays, ne représente en effet qu’environ 65% de la population totale. Elle cohabite avec un nombre impressionnant d’autres ethnies, qui font du pays une extraordinaire mosaïque humaine. Il est ainsi estimé qu’environ 135 groupes ethniques se répartissent sur le territoire, qui parlent quasiment autant de dialectes différents. Il existe également une très grosse minorité chinoise, notamment dans les Etats du Nord (Kachin, Shan) où ils travaillent dans l’exploitation forestière, ainsi qu’une importante minorité d’origine indienne au nord-ouest. L’absence de recensement officiel digne de ce nom (le dernier, sur lequel se base les services statistiques du régime, a eu lieu en 1931 en ce qui concerne les minorités ethniques) permet cependant à la junte de minimiser leur poid démographique.

Parmi ces ethnies, les plus importantes sont les Shan d’origine thaï à l’est (environ 10% de la population), les Karens au sud-est (environ 9% de la population), les Chin à l’ouest (environ 2%). D’autres nombreux groupes ethniques plus petits, tels les Karenni, les Kachin, les Rakhines, les Môn, les Wa, les Bengali, les Rohingyas... représentent également quelques pour cents de la population. Certaines de ces tribus sont mondialement célèbres ; ainsi les Padaung (les « Femmes-girafes ») à la frontière thaïlandaise, et les marins nomades Moken à l’extrême sud, dont le mode de vie est gravement menacé du fait de l’oppression conjointe des autorités birmanes et thaïlandaises.

Souvent isolées dans des régions difficiles d’accès, ces ethnies n’ont en fait que peu de référents culturels communs avec les Bamars des régions centrales. Alors que ces derniers sont en effet majoritairement lettrés et riziculteurs, les minorités sont à l’inverse majoritairement montagnardes, avec une culture orale, leur propre dialecte et une organisation sociale originale. Elles pratiquent souvent la culture sèche de riz sur brûlis, tout en menant un mode de vie proche de la nature. De plus certaines sont chrétiennes (Karens, Karennis, Kachins...), musulmanes (Rakhines) ou animistes, ce qui contribue à les isoler encore davantage dans ce pays à très forte majorité bouddhiste.

Une poudrière ethnique depuis le 19ème siècle

La plupart de ces groupes ethniques sont politisés et revendiquent leur indépendance vis-à-vis du pouvoir central, n’hésitant pas pour cela à s’engager dans la lutte armée. Les groupes séparatistes sont pléthore : KIA (Kachin Independance Army), KDA (Kachin Defence Army), KNA (Karen National Association), KNU (Karen National Union), KNPP (Karenni National Progressive Party), NDAK (New Democratic Army Kachin), SSNA (Shan State National Army), UWSA/P (United Wa State Army/Party)... parmi plusieurs dizaines. L’indépendance politique n’est cependant que de façade pour certains, dont les relations avec le régime au gré des alliances sont aussi fluctuantes qu’ambiguës.

Malgré tous les efforts de la junte militaire en place pour donner l’image d’un pays unifié depuis des temps immémoriaux (en réaction sans doute à l’attitude des anciens colonisateurs britanniques), et malgré la politique des cessez-le-feu en vigueur depuis la fin des années 1980, la Birmanie est un véritable chaudron ethnique, en proie à de violentes luttes internes depuis le 19ème siècle. Paradoxalement, son unité politique repose en fait surtout sur la répression aveugle pratiquée par la junte militaire envers les minorités.

Pour certaines de ces dernières, prises en tenaille entre les intérêts des divers protagonistes, la vie quotidienne est un véritable enfer. Les cas de torture, travail forcé, viols, meurtres et emprisonnements illégitimes sont abondamment documentés par les organisations humanitaires ou les ONGs qui arrivent à travailler dans ces régions, parfois de façon clandestine. Les cas de déplacements forcés sont légion, souvent motivés par la recherche d’une main d’œuvre taillable et corvéable à merci, et accompagnés de la confiscation des terres. Le Département d’Etat des Etats-Unis parle de plus de 2500 villages volontairement détruits par le SPDC depuis 1996, quasi-systématiquement accompagnés de viols, de tortures diverses et/ou de meurtres, avec ce que cela suppose de traumatismes individuels et de tensions avec les pays voisins dans le cas des réfugiés.

Les régions orientales sont très concernées par ces exactions, abondamment documentées dans un rapport de l’ONG Human Rights Watch dans l’Etat Karen publié en 2005. Début 2006, environ 2000 réfugiés Karen ont passé la frontière thaïlandaise pour fuir « le conflit permanent et les violations des droits humains » dont ils sont victimes dans leur région. Selon des témoignages, des « centaines de villageois Karen déplacés vivent dans des conditions désespérées. Les déplacés attendraient de voir si les conditions s’améliorent dans leurs régions d’origine pour pouvoir rentrer ». La Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), quant à elle, parle d’« incendies de centaines de villages, de meurtres, d’actes de torture et de viols systématiques » dans cette même région.

Les abords des villages sont souvent délibérément minés par les militaires afin d’empêcher la ré-installation des habitants. En résultat de ce cynisme total, la Birmanie compte parmi les pays qui compte le plus grand nombre d’accidents imputables aux mines, notamment, encore une fois, dans les régions de l’Est. En 2006, dans un contexte mondial de recul progressif de l’utilisation des mines, l’ONG Human Rights Watch estime que « (...)la Birmanie, le Népal et la Russie, puisque leurs gouvernements continuent de faire poser des mines antipersonnelles en 2005, doivent être sévèrement condamnés ».

Loin d’être isolés, ces abus flagrants correspondent en réalité à une stratégie gouvernementale clairement théorisée sous le nom de Four Cuts (les « quatre coupures »), qui consiste à couper l’accès des minorités “insurgées” à la nourriture, aux ressources financières, aux renseignements et au recrutement. Une telle attitude est pourtant totalement contradictoire avec la politique des cessez-le-feu en vigueur depuis 1989, qui a d’ailleurs parfois aboutit à une militarisation accrue des zones concernées, et vise en réalité plus à l’extermination culturelle des minorités concernées qu’à la simple opération militaire.

Le niveau sanitaire désastreux du pays, notamment dans certaines régions frontalières, constitue une véritable menace pour toute la région sud-asiatique. L’épidémie de sida, ainsi que certaines formes résistantes de tuberculose et de paludisme, ne cessent ainsi de se propager vers les pays voisins (Chine, Thaïlande, Bengladesh, Vietnam). Ce constat alarmant représente d’ailleurs une des justifications majeures pour une action du Conseil de sécurité des Nations unies en 2006.

En résumé, alors que cette diversité culturelle pourrait constituer une formidable richesse pour la Birmanie, elle est devenue au fil des ans le terreau des luttes incessantes qui minent le pays depuis plusieurs décennies (bien qu’elles puisent leurs racines dans l’époque de la colonisation anglaise), tout autant qu’un alibi pour la politique autoritaire de la junte militaire en place.

Un régime militaire dictatorial depuis 1962

Occupée depuis environ une dizaine de milliers d’années, la Birmanie a été successivement organisée en plusieurs grands royaumes et dynasties, jusqu’à son annexion en 1886 par la Couronne britannique après les trois « Guerres anglo-birmanes ». Administrativement rattachée à l’Empire colonial des Indes jusqu’en 1937, puis violemment occupée par le Japon durant la Seconde Guerre Mondiale, elle devient un Etat indépendant en janvier 1948.

Mais la constitution pluraliste et démocratique rédigée, qui permet un court intermède démocratique durant les années 1950, ne reste pas longtemps valide : menée par le Général Ne Win, la junte militaire prend le pouvoir par la force en 1962, annule la constitution, et instaure la « voie birmane du socialisme » qui, depuis, isole totalement le pays du reste du monde. Ne Win était avantagé : il était alors considéré comme l’homme fort capable de résoudre les problèmes politiques internes auxquels le pays devait faire face, notamment les incessants conflits inter-ethniques qui le divisaient depuis son indépendance, en particulier à partir de 1958 . Une nouvelle constitution totalement antidémocratique est votée en 1974, qui annule la bicaméralité du pouvoir législatif et donne tous les pouvoirs au nouveau parti unique (le Parti du Programme Socialiste Birman).

C’est ainsi que, sous la poigne de fer de Ne Win jusqu’en 1988, de Saw Maung jusqu’en 1992, puis du Général Than Shwe jusqu’à nos jours, le régime birman est devenu au fil des décennies un des plus répressifs au monde, ainsi que l’une des dernières dictatures militaires.

Un régime illégitime depuis 1990, une opposition muselée

Un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire birmane a eu lieu le 8 août 1988 (journée surnommée depuis le « Soulèvement du 8888 ») avec la répression sanglante dans les rues de Rangoon et par l’armée de manifestations populaires pro-démocratiques, initialement menées par des étudiants et des moines bouddhistes avant que l’ensemble de la population (dont certains membres des forces armées) ne rejoignent le mouvement. La situation économique du pays était alors catastrophique, avec entre autres un taux d’inflation qui ne permettait plus à la population de s’approvisionner en produits alimentaires de base. L’économie informelle représentait jusqu’à 40% du PIB. Il est estimé qu’environ 3000 personnes ont péri ce jour-là sous les armes des militaires, et jusqu’à 10 000 dans les mois qui suivirent.

Après ces événements tragiques et l’abolition de la constitution de 1974, des élections multipartites libres furent organisées en 1990 par le parti de la junte militaire mis en place en 1988 (State Law and Order Restoration Council ou SLORC), sous la pression populaire. Remportées de façon écrasante par le parti démocrate National League for Democracy (NLD), les résultats ne furent jamais officiellement approuvés et conduisirent au contraire à l’arrestation de plusieurs dizaines d’opposants.

C’est donc un gouvernement totalement illégal et anti-démocratique qui gouverne le pays depuis cette date. Le NLD et les autres partis d’opposition ont délibérément quitté la table des négociations en 1995 en signe de protestation contre le musellement systématique dont ils étaient l’objet, malgré leurs appels au dialogue avec la junte et à la recherche d’une solution pacifique. Ainsi les 485 membres de l’assemblée législative n’ont encore jamais été autorisés à se réunir, tandis que tout congressiste critiquant la convention nationale mise en place par le SPDC en vue de la rédaction d’une nouvelle constitution encourt une peine de prison allant jusqu’à 20 ans. Malgré ces méthodes pour le moins autoritaire, le pays est toujours sans constitution depuis 1988.

En dépit de quelques brèves périodes de (toute relative) liberté, Aung San Suu Kyi , leader du NLD, prix Sakharov du Parlement européen pour la liberté de l’esprit et prix Nobel de la paix en 1990, est depuis cette époque assignée à résidence de façon quasi-permanente par les militaires, et totalement privée de liberté d’expression (après avoir été par deux fois victime d’attaques par les militaires en août 2000 et mai 2003, et accusée de nuire à la paix civile). C’est aussi le cas du Général U Tin Oo, président du NLD, tandis que plus d’une vingtaine de parlementaires élus à l’occasion des élections de 1990 ont perdu la vie au cours de leur détention. D’autres parlementaires, qui ont réussi à quitter clandestinement le pays, ont formé un gouvernement en exil toujours actif (National Coalition Government of the Union of Burma ou NCGUB), dont le Premier ministre est le Dr. Sein Win).

En 1998, plusieurs centaines de militants démocrates furent à nouveau arrêtés, ainsi que plusieurs dizaines de militants de la NLD en 2004 et en 2005. En avril 2006, la junte a menacé d’inscrire la NLD sur la liste des « organisations terroristes », ce qui entraînerait de fait sa dissolution immédiate, alors que le SPDC impose désormais la présence d’un “rapporteur” du SPDC à toutes les réunions.

Des violations systématiques des droits de l’homme et du travail

Très peu médiatisée en Occident, la situation politique et sociale en Birmanie est effrayante, et le non-respect des droits de l’homme flagrant : travail et déplacements forcés, torture, exécutions et emprisonnements sommaires... ont été largement documentés et font partie du lot quotidien, malgré la très grande difficulté pour les organisations internationales et associations humanitaires de travailler sur place, du fait de la mauvaise volonté de la junte. Le nombre de prisonniers politiques est ainsi estimé à plus de 1100 personnes, dont plusieurs centaines pour simple activisme politique, ainsi que des parlementaires élus. Un rapport de l’Association d’Aide aux Prisonniers Politiques birmans publié en décembre 2005 décrit des conditions de détention inhumaines dans les geôles du régime, et considère la torture comme une « politique d’état ».

Selon de multiples sources, le nombre de travailleurs forcés (hommes, femmes et enfants) s’élèverait à environ 800 000 personnes dans tout le pays, employés sans rémunération et dans des conditions effrayantes sur des chantiers dirigés par les militaires (routes, barrages, voies ferrées, ponts, casernes, exploitation minière ou forestière, etc).

Les agressions sexuelles commises par des militaires sur des femmes et des fillettes civiles sont également une pratique courante dont les cas sont innombrables, notamment parmi les minorités ethniques de l’Est du pays (Karen, Shan, Môn). L’Assemblée générale des Nations unies a adopté en 2003 une résolution où elle s’est dite, entre autres, « gravement préoccupée par (...) les viols et autres formes de sévices sexuels commis par des membres des forces armées (...) », et par « les souffrances exagérées que ces violations causent aux membres des minorités ethniques aux femmes et aux enfants ».

Selon le rapport Menace contre la paix : Appel au Conseil de Sécurité de l’ONU pour une action en Birmanie, commandité par Vaclac Havel et Desmond Tutu et publié en 2005, le viol systématique est utilisé par les militaires comme une véritable arme psychologique visant à affaiblir le moral des minorités ethniques, autant que comme un moyen de « birmaniser » ces dernières. Ces exactions sont facilitées par le ressentiment de honte dont souffrent les victimes vis-à-vis de leurs communautés, ainsi que par la peur des représailles en cas de plainte.

Une liberté d’expression inexistante, des droits civils bafoués

L’ONG Reporters sans frontières (RSF) classe le pays parmi les plus répressifs en matière de liberté de la presse : « La Birmanie est l’un des rares pays au monde où la presse publique et privée doit se plier à une censure préalable implacable », ou encore « la junte au pouvoir est extrêmement répressive envers la liberté d’expression ». A titre d’exemple, une dépêche de la même organisation, datée du 4 avril 2006, rapporte que « sept étudiants de l’Université de Pegu (au nord de Rangoon) ont été arrêtés le 29 mars 2006 pour avoir rédigé et publié un poème en faveur de la démocratie ». Sans doute les autorités en place apprécient-elles peu ce genre littéraire. En plus de la cinquantaine de journalistes étrangers interdits de séjour sur le sol birman, un journaliste local, U Win Tin, est quant à lui détenu à Rangoon depuis 1989. RSF a également listé le Général Than Shwe (leader du SPDC et n°1 du pays) parmi les 33 “prédateurs de la liberté de la presse” dans le monde, le décrivant comme « paranoïaque » . Il a ainsi fait condamner en mars 2006 deux journalistes à trois années de prison, simplement pour avoir pris des photographies de la nouvelle capitale Pyinmana.

Au final, on l’aura compris, la situation des droits de l’homme et des libertés civiles en Birmanie est catastrophique. En 1998, un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) décrivait la situation en ces termes : « ... Une longue saga de misères et de souffrances inouïes, d’oppression et d’exploitation de vastes catégories de la population du Myanmar perpétrée par le gouvernement, les membres des forces armées et d’autres fonctionnaires publics. C’est l’histoire de violations grossières des droits de l’homme dont ont été victimes les habitants du Myanmar, en particulier depuis 1988, et à laquelle ils ne peuvent échapper si ce n’est en fuyant le pays ». « Le gouvernement semble oublieux des droits du peuple et les piétine en toute impunité. Ses actions offensent gravement la dignité humaine et ont un effet rabaissant sur la société civile ».

La Birmanie n’a d’ailleurs signé que cinq des quinze grandes conventions internationales relatives aux droits de l’homme et du travail, ce qui la situe encore une fois parmi les plus mauvais élèves au monde (si tant est que les conventions signées soient respectées par la junte, ce qui peut sembler pour le moins douteux).

Les minorités ethniques, premières opprimées

Alors que l’ensemble de la population birmane vit dans l’oppression quotidienne, les minorités ethniques frontalières sont les premières touchées du fait de la volonté de la junte de réduire au silence leurs velléités séparatistes (et même si certains groupuscules séparatistes, dans une mesure toutefois moindre, ne sont pas non plus irréprochables concernant le respect des droits de l’Homme). Le but pour la junte est de les assimiler au reste de la population birmane (avec qui, comme il a été vu, elles n’ont que peu de points communs), afin de renforcer l’image harmonieuse d’un pays uni, dont les dirigeants seraient les leaders incontestés. L’hymne national est d’ailleurs Gba Majay Bma : « Nous aimerons tous la Birmanie ».

Si ces violations concernent notamment les Karen (cf. ci-dessus), toutes les minorités en sont victimes. Selon l’ONG Amnesty International, dans son rapport 2006 sur la situation des droits humains dans le monde, « dans le cadre de ses opérations anti-insurrectionnelles, l’armée s’est (...) rendue responsable de graves violations des droits humains contre la population civile des zones abritant des minorités ethniques ».

Les graves problèmes posés par les réfugiés et les personnes déplacées de force

Les violations systématiques des droits de l’Homme et les conflits armés ont fait des centaines de milliers de victimes depuis l’indépendance, sans compter environ 300 000 réfugiés dans des camps (dont environ 140 000 en Thaïlande dans neuf camps situés à proximité de la frontière, ce qui n’est pas sans lourdes conséquences diplomatiques). On recense aussi de un à deux millions d’expatriés volontaires en Thaïlande, comptabilisés comme non pas comme réfugiés politiques mais comme migrants économiques (en cas de violations des droits de l’Homme sans combats militaires), et qui n’y sont pas les bienvenus. Des estimations font également état d’entre 500 000 et 1 million de déplacés à l’intérieur du pays depuis les années 1960, notamment chez les minorités orientales (Karen, Karenni, Kayah, Shan, Mon), ce qui est considérable à l’échelle de la population du pays.

Ces déplacements massifs bouleversent profondément l’équilibre démographique et socio-économique du pays sur le long terme, selon un mécanisme de “dominos” : ainsi dans l’Ouest, les Rohingyas musulmans ont souvent été délogés de force afin d’accueillir les émigrés d’autres régions du pays. De nombreux réfugiés n’ont alors plus d’autre solution que d’errer plus ou moins clandestinement dans les campagnes ou en périphérie des agglomérations. Ces déplacements mettent aussi considérablement en péril les équilibres écologiques de certaines régions du fait de l’accroissement de la densité de population et de la pression agricole, Dans tous les cas, ces personnes déplacées vivent dans des « conditions de vie, de santé, d’éducation et économiques (...) affreusement mauvaises » : la malnutrition sévère y est chronique, le taux de mortalité infantile extrêmement élevé ; dans certaines zones le taux de mortalité maternelle est alarmant du fait notamment de la prévalence du paludisme, de la varicelle ou encore de troubles gastro-intestinaux sévères.

A plus grande échelle, ces migrations forcées (ou motivées par les exactions du régime) ont donné lieu à un des flux migratoires les plus importants de toute l’Asie du Sud-Est, ce qui n’est pas sans menacer l’équilibre géopolitique de toute la sous-région (notamment sur le plan sanitaire). La situation est si grave que la Commission des droits de l’Homme des Nations unies a exhorté le gouvernement birman à « mettre fin au déplacement forcé systématique forcé systématique de personnes et aux autres causes d’afflux de réfugiés vers les pays voisins (...) » en avril 2005, sans succès à ce jour. Cette question a également fortement motivé la saisie de la question birmane par le Conseil de sécurité des Nations unies en 2006.

Une armée pléthorique, omniprésente et omnipotente

Dans un contexte aussi explosif, l’armée (Tatmadaw) n’a cessé de prendre du poids depuis une vingtaine d’années. Elle est devenue un « véritable Etat dans l’Etat », à tel point que « sa toute puissance se manifeste par un interventionnisme permanent dans tous les secteurs de la société ». Elle compte aujourd’hui quasiment 400 000 hommes (soit presque un soldat pour 100 habitants), majoritairement de l’ethnie principale Bamar. Ces chiffres placent l’armée birmane au 15ème rang mondial en termes d’effectifs (à comparer avec la 129ème position du pays en termes de niveau de développement), et au deuxième rang pour l’Asie du Sud-Est, qui n’est pourtant pas une région instable du point de vue géopolitique. Le rapport 2005 du Programme des Nations unies pour le développement mentionne un doublement des troupes militaires birmanes entre 1985 et 2003, alors que ces mêmes effectifs ont diminué de 35% durant la même période dans l’ensemble de la zone Asie-Pacifique. Les achats d’armes, quant à eux, ont progressé de façon exponentielle depuis 1988 avec le lancement par la junte d’un ambitieux programme de développement de l’armée. Les dépenses militaires totales sont estimées entre 29% et 52% du budget du gouvernement, soit 264% de plus que les budgets de la santé et de l’éducation réunis pour la période 1990 et 1997 ; ce ratio place encore une fois le pays en queue du peloton au niveau mondial.

Cette situation est d’autant plus grave que de très nombreux enfants sont enrôlés de force, faisant de la Birmanie le pays qui compte le plus d’enfants-soldats au monde, violant très largement la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989 dont elle est pourtant signataire. Selon l’ONG Human Rights Watch, ce serait jusqu’à 70 000 enfants qui auraient été enrôlés de force ces dernières années (pour environ 350 000 soldats). Ces recrutements représenteraient environ 40 % des nouveaux effectifs, malgré les dénégations virulentes de la junte. Certains de ses enfants sont régulièrement torturés (entraînant leur décès accidentel dans certains cas) ou forcés à commettre de graves violations des droits humains envers les civils ou d’autres enfants. Si l’âge minimal de “recrutement” (forcé) semble être de 11 ans, Human Rights Watch cite le cas d’enfants de 7 ans déjà entraînés au maniement des armes, ou d’enfants de 4 ans maintenus en détention dans des camps en vue de leur formation militaire .

Pour expliquer ce déploiement de force, il est clair que le régime de Rangoon n’a d’autre ambition politique que d’affirmer sa toute-puissance, dans ce qui peut s’apparenter à un délire paranoïaque. A titre d’exemple, le déménagement de la capitale a été annoncé fin 2005 du jour au lendemain depuis Rangoon vers Pyinmana, petite ville enclavée à l’intérieur du pays (300 km au nord de Rangoon). Si la raison officielle est la volonté de placer la capitale au centre géographique du pays, la crainte d’une invasion de troupes militaires (sous-entendu américaines) par voie maritime et la passion du n°1 du régime pour la numérologie (cf. ci-dessous) sont sans doute également pour beaucoup dans cette décision.

Ce sont au final moins de 200 hommes (dans un pays de 50 millions d’habitants), tous militaires, qui se partagent intégralement le pouvoir militaire, politique et économique au gré des alliances avec les autres officiers, les entrepreneurs et les leaders indépendantistes. 33 des 38 postes ministériels sont occupés par des officiers militaires actifs ou retraités, ainsi que les municipalités de Rangoon et de Mandalay. A la tête du pays, un triumvirat de trois généraux prend toutes les décisions : Than Shwe (n°1, 70 ans, président du SPDC, numérologue passionné et réputé paranoïaque), Soe Win (n°2, Premier ministre, partisan de la ligne dure et très proche du régime chinois de par ses origines), et Maung Aye (n°3).

Un pays lanterne rouge en termes de développement humain et de gouvernance

La Birmanie est un pays jeune, dont le taux de fécondité pourtant relativement faible comparativement à d’autres pays en voie de développement (2,5 enfants par femme) est compensé négativement par une espérance de vie limitée (60 ans en 2003, contre 70 ans pour l’ensemble de l’Asie de l’Est).

Une progression très préoccupante de l’épidémie de sida, liée à l’exploitation des ressources naturelles

Ce mauvais chiffre est dû, entre autres, à l’un des plus forts taux de prévalence du VIH en Asie avec 1,4%, contre 0,2% pour l’ensemble de la zone est-asiatique. Le taux d’infection des femmes enceintes se monte à 2,2 %, soit plus de deux fois le taux considéré comme révélateur d’une épidémie par les Nations unies. La progression est extrêmement rapide, puisque les chiffres officiels font état d’une progression de 91% entre début 2002 et fin 2004. La Birmanie est devenue depuis quelques années un foyer épidémique majeur en Asie, voire au niveau mondial, du sous-type C du VIH-1.

Cette progression très forte et rapide est fortement corrélée au développement des industries extractives, en premier lieu l’exploitation forestière, et à l’usage et au trafic de drogues qui l’accompagne souvent. Global Witness note ainsi que « les conditions de travail peuvent être difficiles, et les hommes font souvent usage de drogues pour les supporter. Ces dernières sont très facilement disponibles et malheureusement de plus en plus utilisées, non seulement au sein des communautés d’ouvriers forestiers et de mineurs, mais également pami les communautés locales. Cela augmente encore le risque d’infection par le VIH, notamment par le partage de seringues souillées ». Selon les Nation unies, les taux d’infection grimpent jusqu’à 96% dans certaines régions. L’épidémie se propage d’autant plus rapidement que les ouvriers saisonniers qui travaillent dans ces régions sont souvent « de jeunes célibataires ou des hommes mariés qui vivent loin de chez eux », et que la prostitution s’y est développée très rapidement (« L’industrie florissante du sexe dans la région fournit un moyen encore plus considérable de propagation du virus »).

Cela concerne particulièrement les zones frontalières avec la Chine (Etats Shan et Kachin), où l’industrie forestière est très développée, et où « il a été reporté qu’un nombre croissant de jeunes femmes (...) font l’objet de trafics liés à la prostitution ». Un rapport publié en 2005 rapporte ainsi que « 3 des 4 foyers d’infection par le HIV en Asie peuvent être tracés depuis la Birmanie vers la Chine (...) ; l’un d’eux suit une route reliant les régions forestières de l’Est de la Birmanie au Yunnan ». Cette dernière province détient d’ailleurs le record du taux d’infection par le virus pour toute la Chine, tandis qu’en Birmanie ce même record est détenu par l’Etat voisin du Kachin. De la même façon, quatre infections chinoises sur cinq sont « originaires » de Birmanie, via les routes transfrontalières utilisées pour le trafic de drogues et de bois : « Le VIH dans la région a pour racine les routes commerciales provenant de Birmanie ».

En plus des conséquences sanitaires directes, il est plus que probable que cette épidémie aura également des impacts lourds en terme sociaux, culturels et économiques pour la Birmanie et les pays voisins dans les années à venir. L’épidémie de sida en Birmanie représente donc une très lourde menace pour l’Asie du Sud-Est, qui préoccupe gravement la communauté internationale. Les autorités locales semblent malheureusement loin d’en avoir pris conscience et, en tout cas, peu soucieuses de prendre les mesures appropriées pour inverser cette tendance, dans la logique de son désintérêt quasi-général pour toutes les questions relatives à la santé et au développement (cf. ci-dessous). A l’inverse la junte a employé ces dernières années à entraver l’action du Programme des Nations unies pour le développement et du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, conduisant ce dernier a annoncer la suspension de ses activités locales en août 2005.

Une situation sanitaire désastreuse

De manière générale, le système de santé birman est totalement insuffisant en regard des besoins. Le PNUD estime que les dépenses publiques de santé ne dépassent pas 0,4% du budget national. Ce chiffre extrêmement faible situe le pays en dernière position au niveau mondial, alors que ces mêmes dépenses peuvent atteindre 4% ou 5% dans d’autres pays encore moins développés (par exemple en Afrique subsaharienne). Les dépenses de santé par habitant (privées et publiques confondues et à comparer aux énormes dépenses militaires) se montaient à 30 dollars par an et par habitant en 2002, ce qui est extrêmement faible (contre 321 dollars en Thaïlande, et plus de 2700 dollars pour la France). A titre d’exemple le budget alloué à la lutte contre l’épidémie de sida qui ravage le pays était de 22 000 dollars en 2004, ce qui est dérisoire.

De nombreux autres indicateurs sont également alarmants. Par exemple, le taux de mortalité infantile très élevé de 76‰ (2003) place le pays à l’égal du continent africain, alors que la moyenne asiatique est d’environ 45‰. Parmi les maladies épidémiques, le taux d’infection de la population par la tuberculose est estimé à environ 40% de l’ensemble de la population. Les conséquences de la très forte prévalence de la malaria sont également énormes : la Birmanie recensait ainsi en 2005 plus de la moitié du total des décès imputables au paludisme pour toute l’Asie (Inde comprise), dont 80% dû au Plasmodium falciparum, le plus résistant. Combinés au sida, la conjonction de ces deux épidémies typiques des pays pauvres et du sida fait de la Birmanie une bombe à retardement sur le plan sanitaire pour toute l’Asie.

La Banque mondiale estime qu’environ 25% des foyers birmans vivent en dessous du minimum de pauvreté (certaines autres agences estiment ce taux à 75%) pour un indice de développement humain (IDH) également très faible de l’ordre de 0,57. Ce dernier chiffre place la Birmanie en 129ème position sur 177 pays, c’est-à-dire à peine au-dessus de la moyenne des pays les moins avancés (0,518), et loin derrière celle des pays de l’Asie orientale (0,768). Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), environ 35% des enfants birmans de moins de cinq ans souffrent de malnutrition, tandis que 15% de la population vit dans un état d’insécurité alimentaire et 10% dans la pauvreté extrême (définie par une incapacité à satisfaire les besoins alimentaires minimaux) ; la Birmanie est d’ailleurs le seul pays du monde ou le béribéri (imputable à une carence vitaminique chronique) est une des causes principales de mortalité infantile.

Un mal-développement chronique

Ces chiffres sont d’autant plus inquiétants qu’ils masquent de fortes disparités entre les zones urbaines et les campagnes. Dans ces dernières, qui concentrent environ 75% de la population, la situation sociale est parfois dramatique. Cela concerne notamment les minorités ethniques frontalières (en premier lieu les femmes et les enfants), dont certaines vivent dans des conditions misérables (pas d’accès à l’eau potable ni aux infrastructures sanitaires, entre autres), tandis que les militaires détruisent systématiquement les cliniques locales et que l’accès à ces zones est refusé aux organisations humanitaires. Dans l’Etat Chin (au nord du pays), plus de 70% de la population vit en-dessous de la ligne de pauvreté.

Le constat sanitaire très négatif est encore aggravé par un délaissement flagrant de l’éducation dont les dépenses publiques ne représentent que 1,3 % du PIB , soit un des chiffres les plus faibles au monde. A titre comparatif, ces mêmes dépenses peuvent atteindre jusqu’à 10 % dans certains pays beaucoup plus mal placés en termes d’indice de développement humain (IDH). Cette situation handicape évidemment très lourdement les opportunités de progrès social et économique des générations futures du fait entre autres d’un taux d’alphabétisation très faible, en valeur absolue et comparativement aux pays voisins.

Ce délaissement total par le gouvernement birman de la santé et de l’éducation est d’autant plus alarmant que les dépenses liées à ces deux secteurs ne cessent de diminuer depuis les années 1990, et que le régime restreint drastiquement l’accès du pays aux organisations internationales et humanitaires qui souhaitent venir en aide à la population birmane, notamment le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), et l’Organisation internationale du travail (OIT), très critique depuis quelques années et notamment depuis sa recomandation en 2000 à ses états membres d’arrêter leurs relations commerciales avec la Birmanie.

Outre les très mauvais résultats en matière sanitaire et sociale, le résultat du désintérêt total de la junte pour le sort du peuple birman se traduit également par un manque criant d’infrastructures de base, notamment en ce qui concerne les routes , ainsi que l’accès à l’électricité et au réseau téléphonique. PAr exemple, selon une étude statistique régionale effectuée en 2003 par l’ONG ALTESAN, l’état du réseau routier birman est désastreux, avec 0,005 kilomètre de route par km2. A titre comparatif le Laos, à peu près équivalent à la Birmanie en termes de développement humain (IDH) mais dont la densité de population est trois fois moindre, a un taux de 0,014 km/km2, c-à-dire trois fois plus élevé. Au Bangladesh, en Malaisie et en Thaïlande, ce taux atteint 0,12 à 0,15 km/km2

Un pays très riche en ressources...

La Birmanie se trouve donc largement en queue de peloton des pays du sud-est asiatique en matière de développement, et ne semble pas avoir du tout profité de l’essor économique qu’a connu cette région depuis les années 1980. En effet la croissance du PIB par habitant a été limitée à 1,8 % sur la période allant de 1975 à 2003, contre 6,0% pour l’ensemble de la zone du sud-est asiatique.

Cette situation est d’autant plus alarmante que la Birmanie dispose en réalité d’un potentiel de développement considérable, en raison de la présence sur son territoire de grandes richesses naturelles. Les Nations unies jugent ainsi qu’en dépit de sa richesse en ressources naturelles et de son fort potentiel de développement, le Myanmar est à la traîne vis-à-vis de ses voisins en termes de développement économique, et est classé parmi les pays les moins développés. La Birmanie a d’ailleurs longtemps été un des pays les plus riches d’Asie, avant de faire son entrée parmi la liste des « pays les moins avancées » (PMA) des Nations unies en 1987. Mais l’exploitation des ressources ne profite en réalité pas du tout aux populations locales, du fait de la conjonction entre la main-mise quasi-totale des autorités militaires sur l’économie (notamment les investissements étrangers via les deux principales structures étatiques que sont la Union of Myanmar Economic Holdings (UMEH) et la Myanmar Economic Corporation (MEC), placés sous la responsabilité du Ministère de la défense), et un niveau de corruption extrêmement élevé.

... pour l’unique bénéfice d’une minorité ultra-corrompue

En 2004, l’ONG Transparency International classait la Birmanie en 143ème position sur 146 pays (et 129ème sur 133 en 2003), avec un indice de perception de la corruption de 1,7 sur 10, ce qui est le signe d’une « corruption rampante » selon l’ONG : « la monopolisation des ressources naturelles au profit d’une caste privilégiée fait du Myanmar l’un des Etats les plus pauvres de la planète ».

Selon Trevor Wilson, ancien ambassadeur d’Australie en Birmanie, « la junte gère l’économie et se remplit les poches grâce à tous les contrats. Une grande partie revient à l’armée ou à l’un ou l’autre ministère ». Selon d’autres analystes, « la mise à l’écart de Khin Nyunt a pour la première fois permis au monde d’entr’apercevoir la richesse phénoménale amassée par les généraux de la junte birmane, les membres de leurs familles et une poignée d’hommes d’affaires au milieu d’une des économies les plus corrompues au monde ». Pour la CISL, « il est évident que la majeure partie, sinon la totalité des bénéfices, reviennent aux propriétaires des entreprises, autrement dit les militaires et leurs associés. Vu la main-mise absolue exercée sur l’économie par la junte au pouvoir, les membres de la junte sont aussi les mieux placés pour savoir quelles sont les affaires les plus juteuses » ; et « qu’une entreprise appartienne à l’armée ou à un propriétaire « particulier » ne fait (...) pas grande différence. Quel que soit le cas de figure, la majeure partie des bénéfices finit dans les caisses de la junte et de ses acolytes ».

Au final, la Central Intelligence Agency (CIA) américaine résume la situation en ces termes : « La Birmanie, un pays riche en ressources naturelles, souffre de l’autoritarisme gouvernemental, de politiques économiques inefficaces, et de la pauvreté rurale (...). Certains secteurs économiques (...) pâtissent de la déficience des infrastructures, d’une politique d’échanges commerciaux extérieurs imprévisible, de systèmes de santé et d’éducation qui se dégradent, et de la corruption ».



Recherches et rédaction Gwenael Wasse, campagne Forêts - Amis de la Terre France.

Nb : les notes de bas de page ne figurant pas ici, toutes les sources et références sont disponibles auprès des Amis de la Terre.