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Ce que British Petroleum (BP) vous cache

12 mai 2003,
Résumé des rapports de missions d’enquêtes

Oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan

Voici un résumé de l’ouvrage Some Common Concerns, publié en anglais par Platform, The Corner House, Friends of the Earth International, Campagna per la Riforma della Banca Mondiale, CEE Bankwatch Network et The Kurdish Human Rights Project.


Un système de pipelines doit être construit à travers l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie entre début 2003 et début 2005. Ce projet comprend un oléoduc et un gazoduc, tous deux prenant leur source près de Bakou, en Azerbaïdjan, sur la mer Caspienne, et traversant Tbilissi, en Géorgie. L’oléoduc aboutira dans le port turc de Ceyhan, en Méditerranée, tandis que le gazoduc finira à Erzurum, en Turquie orientale.

Le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) est financé par Sponsor Group, un consortium de compagnies pétrolières dirigé par British Petroleum (BP). Le pipeline du Caucase du Sud (aussi appelé Shah Deniz ou Bakou-Tbilissi-Erzurum) est lui aussi sous l’égide d’un consortium de compagnies pétrolières, légèrement différent dans sa composition, mais toujours sous contrôle de BP. Outre ces deux pipelines, le projet comprend des champs de pétroles et de gaz de la mer Caspienne, des pipelines sous-marins, une station pour amener le pétrole à terre, des stations de pompage et un terminal pour charger le brut sur des pétroliers au port de Ceyhan. Nous dénommons l’ensemble le système de pipelines Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie, AGT.

Ce que BP ne dit pas

A l’été 2002, alors que ce rapport est sous presse, le projet AGT entre dans sa phase de consultation finale. Celle-ce doit se conclure au printemps 2003 par la décision d’organismes financiers internationaux (tels que la Société financière internationale (SFI) de la Banque mondiale ou la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD)) d’investir ou pas dans ce projet.

La consultation ainsi que l’obligatoire « évaluation des impacts sociaux et environnementaux » (qui doit être terminée en septembre 2002) n’a pas été menée par BP elle-même, qui l’a sous-traitée à ERM (Direction des Ressources environnementales) et à URS, une société américaine. Pour faciliter son travail en Azerbaïdjan, ERM a diffusé une brochure en azérbaïdjanais, en anglais et en russe à quelques unes des communautés concernées par le passage des pipelines. Ce document décrit brièvement le projet et souligne certaines de ses conséquences sur les populations locales. Voici ce que la brochure appelle « des préoccupations partagées » :

Le projet est-il sûr ?

Oui. Le pipeline et tous les équipements seront construits selon les normes internationales les plus exigeantes et ne menacent en rien la sécurité des habitants proches.

Que sera la vie près d’un camp de travailleurs ?

Il y aura un certain nombre de camps de travailleurs en Azerbaïdjan, pour héberger les équipes de travail durant la période de construction. Les communautés situées près des lieux envisagés pour ces camps sont actuellement consultées. Les dépenses des équipes de travail amèneront des bénéfices, tandis que des mesures de discipline très strictes minimiseront les risques de troubles.

Y aura-t-il un accroissement du trafic ?

Les zones proches des camps ou des tubes et les routes d’échange vont certainement connaître un accroissement des flux de circulation. Des mesures de gestion de la circulation seront mises en place pour éviter les bouchons et accroître la sécurité. Pour BP, la sécurité passe avant le profit et elle traitera donc la question avec le plus grand sérieux.

Les habitants locaux vont-ils tirer bénéfice de ce projet ?

Oui. Tout d’abord, certains emplois seront à pourvoir au sein des équipes de construction et dans les camps de travailleurs. Ensuite, les communautés locales pourront vendre certains services à ces équipes.

La brochure de BP est en fait la première information concrète que reçoivent les populations locales sur le projet. Elle est remarquable non pour ce qu’elle énonce, mais surtout pour ce qu’elle n’énonce pas. Cette liste de « préoccupations partagées » que nous avons citée passe sous silence bien des aspects fondamentaux du projet de pipelines.

Le projet d’oléoducs Si ce projet de pipelines Azerbaïdjan - Géorgie - Turquie (AGT) est mis en place, une immense structure sociale et industrielle, une réunion d’hommes, de femmes et de machines, s’étendra sur environ 1 750 km à travers des collines, des vallées, des montagnes, des plaines, des champs, des déserts, des jardins, des fleuves, et restera en place pour 40 ans au moins. Ces pipelines ne seront qu’une partie d’un système reliant les stations offshore de pétrole et de gaz de la mer Caspienne aux terminaux de pétroliers de la côte méditerranéenne. Par les pipelines 21 millions de dollars de pétrole couleront chaque jour.

Ce système gigantesque n’existe pas encore. Comme tous les systèmes de pipelines, s’il est construit, il comprendra quatre phases, sur une période de plus de 50 ans : pré-construction, construction, exploitation, post-exploitation. Pour l’instant, le système est dans sa phase de pré-construction ; il n’existe que dans l’imagination des compagnies pétrolières et des gouvernements qui le défendent. Les individus qui connaissent le mieux les pipelines travaillent souvent très loin de la mer Caspienne, dans des villes comme Londres, New York ou Washington. Et il est très difficile de se rendre compte de ce que seront réellement devenues les pipelines dans deux générations. Nous souhaitons donc participer au processus de projection à long terme, en posant des questions, et en apportant des tentatives de réponses.

Les coulisses de ce projet et de la brochure

Le 20 septembre 1994, BP, Satoil, Amoco et d’autres compagnies pétrolières ont signé le « Contrat du Siècle » avec l’Azerbaïdjan. Elles obtenaient ainsi le droit de développer les stations pétrolières offshores Azeri-Chirag-Guneshli. Les détails du contrat n’ont jamais été dévoilés au public. Cet accord était l’aboutissement de cinq années de plans, de lobbying et de négociations des compagnies pétrolières occidentales, processus démarré lors des dernières années de l’Union soviétique.

Durant les années 1990, les gouvernements des Etats-Unis et du Royaume-Uni notamment se sont donné beaucoup de mal pour construire une alliance stratégique avec l’Azerbaïdjan, la Géorgie, le Kazakhstan et le Turkménistan, afin d’obtenir un accès sûr aux immenses réserves de pétrole et de gaz de la région caspienne. Les Etats caspiens étaient désireux de s’affranchir de la tutelle russe, et l’Occident souhaitait affaiblir le contrôle russe sur le Caucase et l’Asie centrale, vieux de deux siècles.

Le choix de la route d’acheminement du pétrole (et, dans une moindre mesure, du gaz) de la région caspienne est un élément clef de cette stratégie. A part la Russie, cette route peut traverser quatre autres pays : l’Iran, l’Afghanistan, la Chine ou la Turquie. Les Américains excluent d’office l’Iran, pour des raisons politiques. L’Afghanistan est instable. La solution chinoise est trop complexe et trop onéreuse. Il reste donc la Turquie, ce qui explique l’oléoduc Bakou - Tbilissi - Ceyhan (BTC), et plus généralement le projet Azerbaïdjan - Géorgie -Turquie (AGT).

Les Etats-Unis ont soutenu la solution BTC / AGT dès le début des années 1990. Mais les compagnies pétrolières ont longtemps argué que cette route était trop peu rentable. En novembre 1999, le président Bill Clinton a favorisé la signature d’un accord sur la construction d’un oléoduc entre l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, le Kazakhstan et la Turquie. C’est alors seulement que BP s’est déclarée sans ambages en faveur de l’option BTC. Depuis, les compagnies pétrolières et les Etats parrains ont négocié âprement pour faire de ce projet une réalité.

Ce n’est qu’après dix ans de planification, alors que la phase de pré-construction touche à sa fin, que les communautés proches de la route des pipelines sont consultées. La brochure qui leur est destinée décrit les pipelines comme « prévus ». En théorie, les consultants pour le projet, la Direction des Ressources Environnementales, devraient envisager une option « zéro pipeline », mais trop d’intérêts sous-tendent ce projet. Les institutions qui le soutiennent souhaitent débuter la construction début 2003 et la phase d’exploitation début 2005.

Quelles institutions se cachent derrière le projet de pipelines ?

BP possède une expérience d’au moins 90 ans dans la planification, la construction et l’exploitation de pipelines et possède actuellement des systèmes de pipelines dans au moins 10 pays. Cette expérience lui a permis d’imaginer ce que sera le projet AGT. Ses dirigeants, tels que John Browne (Président général de BP) et David Woodward (Président de BP Azerbaïdjan), ont une expérience personnelle des pipelines.

Le retournement d’opinion de BP sur la viabilité des systèmes BTC et AGT à la fin des années 1990 est lié à l’évolution de la compagnie. Créée au début du siècle, BP était le service de ravitaillement d’essence de la Marine royale britannique. L’Etat détenait 51% de la société jusqu’en 1976, date de sa privatisation. Depuis 25 ans, BP cherche à se dégager du passé impérialiste de la Grande-Bretagne.

La fusion avec la majeur américaine Amoco, annoncée en août 1998 et réalisée en janvier 1999, a été un tournant dans l’histoire de la compagnie ; avec cette fusion et la prise de contrôle d’une autre compagnie pétrolière américaine, ARCO, effectuée en avril 2000, BP est réellement devenue anglo-américaine. Ce qui signifie que la faveur de l’administration américaine devient un facteur de plus en plus déterminant dans le choix des projets. Et le système de pipelines AGT est d’une importance géostratégique cruciale pour les Etats-Unis. L’exemple de la raffinerie de Mersin illustre bien les relations entre BP et le gouvernement américain ; cette raffinerie, située au sud-est de la Turquie, là où doit aboutir l’oléoduc BTC, fournit du kérosène aux avions de la base militaire américaine d’Incirlik, d’où partent les raids aériens contre l’Irak et l’Afghanistan. BP ne serait-elle pas en train de devenir le service de ravitaillement d’essence de l’Armée de l’Air américaine ?

Les Etats du bassin caspien, l’Azerbaïdjan notamment, ont tenté tout au long des années 1990 d’obtenir des conditions favorables pour le développement de leurs ressources de la part des compagnies pétrolières étrangères. Pour cela, ils faisaient jouer la concurrence. Mais la fusion de deux des plus grosses compagnies, BP et Amoco, a joué en leur défaveur. Depuis 1998, BP est la première compagnie dans la région caspienne occidentale ; elle possède 34,1% de Azerbaïdjan International Operating Company (chargée de l’exploitation de la majorité des sites pétroliers et gaziers azerbaïdjanais), 25,5% dans le gazoduc du Caucase du Sud, et 34,76% dans l’oléoduc BTC. BP est aussi chargée de l’exploitation de tout le système AGT, qui est en réalité un système BP.

Comment sont intégrées la Directions des Ressources Environnementales et Synergetics ?

Dans le projet AGT, BP est la compagnie leader, mais elle n’agit pas seule. Quatorze autres compagnies pétrolières possèdent des participations dans différents éléments du système :

- SOCAR (la compagnie pétrolière nationale d’Azerbaïdjan),
- Statoil, Norvège,
- TotalFinaElf, France,
- Unocal, Etats-Unis,
- TPAO, Turquie,
- ENI, Italie,
- Itochu, Japon,
- Delta Hess, Arabie Saoudite,
- ExxonMobil, Etats-Unis,
- Agip, Italie,
- Lukoil, Russie,
- OICE, Iran,
- Pennzoil, Etats-Unis, et
- Botas, Turquie.

Cette vaste palette de compagnies internationales montre bien la signification géopolitique du pétrole et du gaz azerbaïdjanais et les importantes pressions politiques pour faire construire les pipelines AGT.

Pour mener ses plans à bien, BP, en qualité de chef du consortium, sous-traite régulièrement des éléments clefs à d’autres sociétés. Par exemple, le conseil financier de l’oléoduc BTC a été fait par Lazard frères, de Londres et l’expertise technique par Bechtel, de San Francisco.

C’est ainsi que la Direction des Ressources Environnementales (ERM), de Londres, conjointement avec URS des Etats-Unis et cinq autres sociétés locales -Synergetics et AETC en Azerbaïdjan, Gorbi en Géorgie, Kora et Envy en Turquie - ont mené les évaluations sur les impacts sociaux et environnementaux du projet pour le compte de BP.

BP souhaite que les 3,3 milliards de dollars que coûtera le pipeline BTC soient financés en partie (30%) par les sociétés impliquées dans le projet, mais surtout par des prêts bancaires (70%). Elle compte notamment sur la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), basée à Londres, et sur la Société Financière Internationale (IFC), l’une des institutions de la Banque mondiale, basée à Washington. Elle espère aussi obtenir des garanties à l’investissement et des crédits d’exportation (des assurances publiques contre les défauts de paiement) de la part de différentes agences de crédit à l’exportation et de l’Agence multilatérale de garantie des Investissements de la Banque mondiale. Les banques et les agences de crédit apporteraient un soutien financier généré par des fonds public, en réalité rien d’autre que l’argent du contribuable européen et américain. En novembre 1988, le Président de BP, John Browne, a affirmé que le projet BTC / AGT ne sera pas possible si le gouvernement n’y apportait pas « de l’argent public ».

Ce sont ces compagnies, des institutions et les gouvernements qui font avancer le projet AGT. Il est très possible, cependant, que de nombreux acteurs n’aient pas une vue globale du projet, ni qu’ils soient encouragés à réfléchir à ses conséquences au sens large ni à leur part de responsabilité.

Est-il vrai que l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie vont tirer profit du projet ?

L’Azerbaïdjan, tout comme le Kazakhstan et le Turkménistan qui entendent utiliser les pipelines AGT pour exporter leurs ressources vers les marchés occidentaux, considèrent leurs revenus potentiels sur le gaz et le pétrole comme une future source de prospérité. Leurs gouvernement ont prévu trois formes de profits : des taxes sur les bénéfices réalisés par les compagnies pétrolières étrangères, des royalties sur les ressources extraites de leur sol et une part des ressources en elles-mêmes. En Azerbaïdjan par exemple, les revenus liés au pétrole constituent actuellement environ 50% des ressources annuelles du gouvernement. Les trois pays concernés, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, espèrent en outre tirer de gros profits du passage de gaz et de pétrole sur leur sol.

Pourtant, les pratiques de BP dans d’autres pays jettent le doute sur ce que seront les bénéfices réels des pays hôtes dans le cadre du projet AGT.

Le Président général de BP, John Browne, s’est forgé une réputation en évitant justement à sa compagnie de payer des impôts au gouvernement britannique sur le système de pipelines Forties en mer du Nord, dans les années 1980. Durant les trente dernières années des pipelines Forties, la BP n’a cessé de faire pression sur les gouvernements britanniques pour faire diminuer les impôts sur l’extraction de pétrole en mer du Nord. Cette région est aujourd’hui la zone pétrolière la moins taxée du monde ; les royalties et les taxes sur les revenus du pétrole ont été abolis pour les champs ouverts après 1982 et 1993 respectivement. BP a aussi appliqué sa politique pour baisser les impôts, et donc amoindrir les revenus des pays hôtes, en Alaska et en Colombie. Dans le cas du système de pipelines trans-Alaska, il a été prouvé à plusieurs reprises que BP surévaluait les coûts de transport et payait moins de royalties en maquillant les comptes (cela a mené deux fois au procès et BP a préféré négocier un accord amiable). En Colombie pour le système de pipelines OCENSA, BP a menacé plusieurs fois de se retirer du pays afin d’améliorer les termes du contrat et a réussi ainsi à obtenir une réduction de la part de l’Etat dans la production de 50 à 30%.

Pour BP, une grande part de la phase de pré-construction du système de pipelines AGT a consisté à persuader les gouvernements azerbaïdjanais, géorgien et turc de baisser le niveau de taxes qu’ils souhaitaient voir appliquer au projet. La réticence de BP à annoncer son engagement au projet de l’oléoduc BTC jusque vers la fin de 1999 peut être liée au désir de réduire les paiements aux pays hôtes pour le système de pipelines. Et non seulement les revenus des trois gouvernements ont été réduits, mais la Turquie s’est même engagée à assumer les coûts de construction de la partie de l’oléoduc qui passe sur son territoire, ce qui revient à signer un chèque en blanc de plusieurs milliards de dollars, si l’on considère les risques de retards et de dépassement de budgets.

Les pipelines vont-ils améliorer le sort des gens qui vivent aux alentours ?

Il est intéressant d’observer quel a été l’impact des systèmes de pipelines de BP pour les communautés locales, comme nous l’avons fait pour les pays hôtes. Entre 1995 et 1996, durant les phases de pré-construction et de construction de l’oléoduc colombien OCENSA, long de 837 kilomètres, BP a négocié des mesures de compensation avec les paysans dont les champs étaient traversés par l’oléoduc. Les indemnisations ne concernaient que les lopins de terre larges de 12,5 mètres. Mais l’érosion du sol provoquée par le pipeline a coupé des ruisseaux et détourné des rivières, ce qui a rendu les terres stériles. Les militaires ont imposé un corridor fermé aux civils et instauré un couvre-feu le long de l’oléoduc, ce qui s’est traduit pour certains par l’impossibilité d’accéder à leur terre, voire à leur maison. Les conséquences de ces dégâts écologiques et de ces mesures de sécurité sont qu’en fait, les propriétaires ont été privés d’un couloir de 200 mètres de large. Au lieu de connaître certains désagréments provisoires sur une étroite bande de terre, des propriétaires ruraux ont perdu l’usage de leurs biens, et ont quitté les lieux pour finir dans la banlieue de Medellin, où ils vivent maintenant dans la misère.

Aujourd’hui, six ans après la construction de l’oléoduc OCENSA, des avocats représentant une association de 200 familles tentent toujours d’obtenir réparation pour l’irruption de BP dans leur vies et dans leur communauté. La compagnie considère que ces cas doivent se résoudre devant un tribunal, même si ces communautés ont peu de fonds pour les frais de justice.

Le cas de cet oléoduc est très instructif quant à la façon dont BP imagine le système AGT.

La brochure concoctée par ERM à l’intention des communautés azéris vivant le long du futur pipeline AGT vante les bénéfices d’un tel ouvrage pour les habitants locaux durant la construction. Mais elle ne dit rien, en revanche, sur les possibles inconvénients à long terme, tels que ceux dont ont fait l’expérience les fermiers des provinces de Saragosse et de Ségovie en Colombie.

Dernière touche ironique : les millions de tonnes de pétrole et de gaz qui passeront dans le pipelines traverseront des régions pauvres en pétrole. Dans l’ancien système soviétique, les communautés azéris recevaient de l’électricité, mais elles manquent aujourd’hui de sources stables d’énergie. En Géorgie, seulement 10% des communautés vivant le long du futur pipeline reçoivent régulièrement du gaz transporté par ce moyen.

Quels seront les problèmes générés par la construction ?

La brochure d’ERM en Azerbaïdjan ne parle que de problèmes « techniques », qui pourront, dit-elle, être résolus grâce à la politique et à la technicité de BP. Mais il en est d’autres, toutefois, inhérents aux projets de cette envergure, comme ce fut le cas par exemple lors de la construction du système de pipelines Trans-Alaska construit par BP aux Etats-Unis. L’une des perturbations majeures causées par la construction de cet ouvrage a été l’arrivée soudaine de 28 000 jeunes ouvriers, la plupart embauchés sur de courtes durées. Le journaliste et écrivain américain, natif de l’Alaska, John Strohmeyer, a décrit la construction en ces termes :

« Tout était prévu pour aller vite... [La compagnie pétrolière] était prête à accepter des augmentations des coûts de construction si cela évitait un délai supplémentaire. Chaque jour de chantier était un jour perdu en termes de profits, sur le transport de 660 000 barils de pétrole par jour, c’est-à-dire l’estimation du débit initial de l’oléoduc. Personne ne s’est soucié de chiffrer plus précisément ; l’évocation d’une perte quotidienne de l’ordre de 6,6 millions de dollars par jour (à 10 dollars le baril) était suffisamment éloquente. »

La pression pour achever la construction du système AGT, avec un profit estimé à 21 millions de dollars par jour, risque d’être tout aussi forte. De plus, l’arrivée de milliers d’hommes et de machines dans la région causera inévitablement des dommages physiques aux routes, aux systèmes d’irrigation et aux terres, ainsi que des dommages économiques et sociaux aux communautés.

Le système de pipelines peut-il exacerber les tensions ?

Les zones que doit traverser le pipeline AGT sont le lieu de conflits violents, existants ou potentiels. Ils ne sont pas évoqués dans la brochure d’ERM mais ils peuvent néanmoins bouleverser la vie des habitants concernés par le système de pipeline, s’il est construit.

Le système AGT ne fera qu’effleurer les régions du sud-est de la Turquie, à majorité kurde, mais il traversera des régions au nord-est où les Kurdes constituent 40% de la population. Ce sont des zones où le gouvernement turc, en guerre contre les populations kurdes depuis de nombreuses années, commet des violations des droits humains et emprisonne des élus kurdes. Le pipeline AGT nécessitera l’instauration d’un corridor militaire, qui ne peut que menacer le précaire cessez-le-feu entre Turcs et Kurdes.

Ailleurs, un système de pipelines tels que l’AGT risque fort de réveiller d’anciens conflits, comme celui qui a opposé l’Azerbaïdjan à l’Arménie entre 1988 et 1994, au prix de près d’un million de réfugiés et de 25 000 morts. La militarisation inéluctable de l’AGT transparaît dans les propos des présidents de Géorgie et d’Azerbaïdjan, lorsque ceux-ci promettent de consacrer des ressources militaires substantielles à la protection des pipelines.

Il suffit d’observer l’expérience vécue par les habitants vivant dans la zone du pipeline OCENSA, en Colombie, pays déchiré par la guerre civile depuis des décennies, pour imaginer les conséquences d’une militarisation dans la vie de tous les jours de gens vivant sur la route du futur système de pipelines AGT.

La sécurité du pipeline colombien n’a pas été tant une affaire d’ingénierie que d’armée, de politique et de conflit. Tout au long des années 1990, BP a exploité le gaz et le pétrole, et construit des pipelines et d’autres équipements en Colombie. OCENSA a été au cœur de violations des droits humains abominables, parmi lesquelles des meurtres, des tortures, des disparitions, effectuées par l’armée colombienne, très liée à BP, et par d’autres groupes paramilitaires, avec la bénédiction de l’armée. BP a fourni des équipements et des fonds à l’armée pour la défense du pipeline. Selon une enquête du journal britannique The Guardian, les sous-traitants de la sécurité de BP ont été accusés d’entraîner des membres de la police colombienne à des opérations létales et de transmettre à l’armée des informations sur des paysans et des syndicalistes locaux devenus ensuite des cibles. BP nie ces deux accusations.

En juin 1996, Marcos Mendoza, qui avait participé à une grève de chantier sur le pipeline, en signe de protestation contre BP, a été abattu chez lui par l’armée colombienne. Arrigui Cerquera, président de l’Asociación Departmental de Usuarios Campesinos, (une association de petits propriétaires fermiers de Casanare, région pétrolière), a aussi été assassiné. Ses meurtriers n’ont pas été retrouvés. BP n’était pas directement responsable, mais les coupables sont certainement des groupes paramilitaires bien connus pour s’attaquer aux opposants des compagnies pétrolières.

Le pipeline a fait lui-même l’objet d’attaques fréquentes de guérillas. En octobre 1998, par exemple, le groupe rebelle ELN a fait sauter un tronçon du pipeline OCENSA dans le village de Machuca, dans l’Etat d’Antoquia. L’explosion et l’incendie ont fait au moins 70 morts. L’un des survivants a décrit la vision d’une boule de feu de 50 mètres de diamètre, qui a dévalé le long de la rivière avant de frapper le village de plein fouet, et d’engloutir les habitations de bois où dormaient des familles.

BP avait prédit, avant même le début du chantier, que le pipeline serait attaqué. Elle était donc consciente d’au moins quelques unes des conséquences de la militarisation croissante le long de l’ouvrage. Les organismes de développement britanniques Oxfam et Save the Children soutiennent que la présence de BP en Colombie a exacerbé les tensions et accru la violence et la pauvreté.

Malgré l’ombre de la guerre et des incessantes violations des droits humains, est-il possible de conduire une étude sérieuse et honnête des impacts sociaux et environnementaux du projet AGT pour les peuples vivant sur la route du pipeline, c’est-à-dire ce pour quoi a été rédigée la brochure d’ERM ? Quelle sera leur vie le long d’un corridor militarisé destiné à « protéger » le pipeline, si celui-ci est construit ?

Les pipelines présente-t-il des risques pour l’environnement ?

Les pipelines Bakou - Tbilissi - Ceyhan et du Caucase du Sud doivent être considérés comme une partie dans l’ensemble qui relie les plate-formes offshore aux terminaux de pétroliers. Une simple faille dans ce système peut avoir des conséquences écologiques désastreuses.

En Alaska par exemple, dans la nuit du 24 mars 1989, le pétrolier Exxon Valdez s’est échoué à Prince William Sound, déversant 258 000 barils de pétrole brut, l’une des pires catastrophes écologiques mondiales. Ce navire n’était qu’un élément du système de pipeline Trans-Alaska, qui comprend l’extraction dans les champs pétroliers de l’Alaska nord, le transport par oléoduc, le chargement dans le terminal de pétroliers Valdez puis l’acheminement jusqu’à la côte Ouest des Etats-Unis, où le pétrole est raffiné. C’est une autre compagnie que BP, Exxon, qui était responsable du pétrolier Exxon Valdez, mais le terminal de Valdez était dirigé par Alyeska, le consortium des pipelines trans-Alaska contrôlé par BP. Celle-ci avait donc comme rôle d’empêcher les marées noires, et de savoir réagir en cas de catastrophe. Cette marée noire est devenu un désastre en grande partie par la négligence d’Alyeska.

Cette catastrophe n’est pas entièrement due au hasard. Elle résulte de trente années d’économies sur les mesures de sécurité par les compagnies en charge du système de pipelines. Les employés ou les journalistes qui ont tenté de débattre des questions de sécurité ont été harcelés, licenciés ou mis sous surveillance.

Si l’oléoduc Bakou -Tbilissi - Ceyhan est construit, il amènera chaque jour un million de barils de pétrole brut au terminal de Yumurtalik, au sud de Ceyhan, sur la côte méditerranéenne. Pour transporter ensuite ce brut vers l’Europe occidentale, il faudra environ 1 000 chargements pétroliers par an, ce qui représente 40 000 chargements sur la durée de vie de l’oléoduc. Chacun d’eux est une menace potentielle pour la côte Turquoise. Sa beauté, sa faune et sa flore sont-elle vraiment en sécurité ? Et celle des vallées et des forêts que traverse l’oléoduc ? Quels sont les risques pour la pêche et le tourisme dans la région ?

Et quels sont les risques de rupture de l’oléoduc dans les zones sismiques qu’il traverse ? Quels sont les risques de marée noire en mer Caspienne ?

Le système de pipelines présente-t-il des risques pour le personnel d’exploitation ?

La meilleure façon d’évaluer la sécurité pour les employés du système de pipelines AGT, si celui-ci est construit, est d’examiner le passé de BP en matière de sécurité dans le cas d’un autre système de pipelines. Celui de Forties, qui comprend des champs pétroliers en mer du Nord, un pipeline maritime et terrestre et une raffinerie à Grangemouth, en Ecosse, est un bon exemple.

Malgré la sévérité des lois britanniques dans le domaine de la santé et de la sécurité et malgré une presse et une culture politique très critiques, la raffinerie de Grangemouth et les plate-formes offshore ont connu une longue suite d’accidents. En 1990, par exemple, deux explosions à dix jours d’intervalle à Grangemouth ont tué trois ouvriers. En juillet 2000, les alarmes d’évacuation ne se sont pas déclenchées lors d’une fuite de gaz explosif dans l’usine. L’incendie a été le septième accident en l’espace de douze mois. D’après un entrepreneur « les ouvriers n’ont aucune confiance dans la sécurité du site ». Plusieurs employés ont demandé une aide psychologique post-traumatique, tant leurs conditions de travail étaient périlleuses. Dans les champs pétroliers de la mer du Nord, le souvenir du désastre de Piper Alpha (une plate-forme exploitée par une compagnie américaine, Occidental), qui a tué 187 ouvriers en 1989, hante encore les mémoires. Certains craignent que les incessantes réductions de coûts pratiquées par les compagnies pétrolières ne provoquent un accident similaire.

Dans le cas des trois plus importants pipelines de BP, le système Forties en Grande-Bretagne, le système Trans-Alaska aux Etats-Unis et le système OCENSA en Colombie, malgré des législations locales favorables au droit syndical, BP et ses partenaires ont combattu férocement la reconnaissance des syndicats et recourent régulièrement à l’intimidation envers leurs employés, surtout si ceux-ci soulèvent des problèmes de sécurité. En Azerbaïdjan, en Géorgie et en Turquie, alors que le droit syndical est restreint, tout comme la liberté d’expression, qui prendra la parole pour défendre les droits des employés des pipelines à disposer d’une environnement sûr ? Est-ce que les abus seront répercutés par la presse ? La brochure préparée à l’intention des communautés locales est-elle réellement honnête et précise lorsqu’elle clame : « Pour BP, la sécurité passe avant le profit et cette question sera traitée avec la plus grande rigueur. »

Quel serait l’impact des pipelines sur le changement climatique ?

La combustion des 365 millions de barils de pétrole et des 730 mètres cube de gaz qui vont transiter annuellement par le système AGT, s’il voit le jour, enverraient environ 170 millions de tonnes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère terrestre. Comme le disent BP et d’autres, le système AGT est la clef qui ouvrirait le coffre de la plupart des réserves en pétrole et en gaz de la mer Caspienne. Il deviendrait donc une partie importante de l’énorme machine industrielle qui extrait le carbone des couches terrestres pour le répandre dans l’atmosphère, une machine qui contribue notablement au changement climatique. Le système AGT, s’il est construit, participera aux bouleversements météorologiques tels que les inondations, les sécheresses, les hausses de niveau de la mer, les tempêtes et autres catastrophes dont les peuples du Bangladesh, du Honduras ou du Mozambique ont eu récemment la triste expérience.

Le système AGT aura des effets sur le climat. Un organisme comme le Management des Ressources Environnementales ne peut manquer d’évaluer un impact sur l’environnement aussi important que celui-ci. Pourtant, leur brochure distribuée aux communautés locales n’en dit pas un mot.

Nos préoccupations

La brochure distribuée par ERM aux communautés azéris vivant sur la route du futur système AGT suscite bien des commentaires. Compte tenu de tout ce qui n’a pas été mentionné, nous souhaiterions poser quelques questions.

Voici ce qui nous préoccupe :

• Le projet présente-t-il des risques pour les populations et l’environnement ? Les pipelines gérés par BP ces dernières décennies ont posé de nombreux problèmes. En quoi le système AGT sera-t-il différent des précédents ?

• Même si les pipelines sont construits selon les normes internationales les plus exigeantes, la sécurité est-elle garantie ? Pour ne citer qu’un exemple : le risque d’attentats à la bombe contre les pipelines a-t-il été correctement évalué ? Et dans l’affirmative, comment a été définie la priorité entre la sécurité du pétrole (son accès aux marchés) et la sécurité des communautés locales ?

• Le projet AGT est-il sans danger pour l’atmosphère ? Est-ce que BP a évalué dans le long terme l’impact du système de pipelines sur les changements climatiques ?

• Est-ce qu’un projet comportant de tels risques et des impacts potentiels si néfastes doit être financé par des fonds publics ? En quoi sert-il les intérêts publics, que ce soit en Azerbaïdjan, en Géorgie, en Turquie, ou aux Etats-Unis et en Europe, où ce seront les contribuables qui le financeront ? Qu’apportera-t-il aux diverses populations à travers le monde, à ceux qui vont devoir subir ses effets sur le changement climatique ?

• Si la construction de ces pipelines se déroule comme prévu et que les impacts sociaux et environnementaux déjà observés pour d’autres systèmes de pipelines ont lieu, qui sera tenu responsable ? Est-ce que tous ceux qui prennent aujourd’hui les décisions sur le futur du pipeline AGT, au niveau des compagnies pétrolières, des gouvernements, des sous-traitants et d’autres organismes impliqués, sont prêts aujourd’hui à assumer leurs responsabilités ? Sont-ils seulement pleinement conscients des risques ?

• Est-ce que les pipelines AGT apporteront la croissance aux communautés locales dans le long terme ? Recevront-elles du pétrole, du gaz et de l’électricité, comme elles l’ont demandé ? Ou devront-elles seulement songer à tout le pétrole et le gaz qui coulera sous leurs pieds sans pouvoir bénéficier de ressources qui, en fin de compte leur appartiennent ?



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Traduction réalisée par Alexandra Dalbin



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