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Climat & sécurité énergétique : le gazoduc sud-européen n’est pas une solution

Des dizaines d’infrastructures gazières sont actuellement étudiées en Europe, comme le projet de Corridor gazier sud-européen, en partie soutenu par la Société Générale et la Banque europénne d’investissement. Non seulement ce projet très controversé n’est pas utile mais il va à l’encontre des objectifs européens en matière de lutte contre les changements climatiques. Amis de la Terre France, le verdict est simple : la Société Générale doit s’en retirer et l’Union europénne doit renoncer à ses projets.

En novembre dernier, Société Générale annonçait plusieurs mesures destinées à soutenir la lutte contre les changements climatiques. Parmi ces mesures,une réduction de ses financements au charbon ou encore un doublement des financements de projets dans le secteur du renouvelable. Chose plus inquiétante, la présence, et ce dans la partie sur les renouvelables, un constat démontrant l’attrait de la banque pour le gaz : « Société Générale est également leader mondial dans le secteur du Gaz Naturel Liquéfié, une source d’énergie de transition vers un monde moins carboné, amenée selon l’AIE à jouer un rôle de plus en plus important en réponse aux besoins énergétiques mondiaux » (1).

Au moins c’est clair : Société Générale veut bien réduire (un peu) ses soutiens au charbon, mais va continuer à financer le développement de nouvelles infrastructures gazières au nom de la transition et de la sacro-sainte sécurité énergétique. Mais avons-nous vraiment besoin de plus de gaz et est-ce compatible avec la transition ?. Réponse avec le TAP, ce projet de pipeline gazier sud-européen pour lequel la Société Générale joue le rôle de conseil et qui pourrait être financé par la Banque européenne d’investissement. Derrière ce projet étiqueté d’intérêt commun par l’Union européenne (2) se trouve un consortium d’entreprises enregistré à Baar en Suisse, un paradis fiscal reconnu.....et de nombreux risques : réchauffement du globe, violations des droits de l’homme, conflits sociaux, irrationalité d’un projet inutile et risque de stranded asset, etc.

TAP ou l’Accord de Paris, il faut choisir !

Limiter la hausse de la température à +1,5°C au-dessus du niveau pré-industriel nécessite une décarbonisation massive de l’économie, fondée sur une sortie non seulement du charbon mais aussi de toutes les énergies fossiles. Un nombre croissant d’études, y compris de l’Agence internationale de l’énergie, montrent maintenant que la grande majorité des réserves de combustibles fossiles doit être laissée dans le sol et que seules des infrastructures non carbonées doivent être construites si nous voulons avoir une chance d’éviter de dépasser un seuil critique en matière de réchauffement.

Il ne peut donc y avoir de nouveaux gazoducs, et autres infrastructures destinées à augmenter l’importation de gaz en Europe, sans violation de l’Accord qui a été adopté à Paris en décembre 2015. Et aucun soutien financier ne saurait venir d’une banque, publique et privée, qui se dit engagée dans la lutte contre les changements climatiques. Non seulement ce serait contraire aux exigences scientifiques au niveau international mais c’est encore plus clair au niveau européen. En effet, seule une diminution de la demande en gaz en Europe permettrait de respecter les objectifs climatiques et énergétiques de l’Union Européenne.

Assurer la cohérence entre leur volonté d’aligner leurs financements avec une trajectoire 2°C et leurs activités devraient suffire à pousser la Société Générale et la BEI à renoncer à TAP.

Un projet inutile qui risque de devenir un "stranded asset"

Se retirer de TAP serait aussi raisonnable d’un point de vue financier car ce type d’infrastructure risque fort de devenir un standed asset.

En effet, comme l’a démontré le think tank E3G - qui a analysé l’évolution de la demande en gaz en Europe en parallèle des projections des experts de l’Union européenne sur lesquelles se fondent les prises de décision en termes de développement d’infrastructures - “en opposition avec les prévisions officielles, la demande en gaz en Europe diminue et est désormais 23% en-dessous de son pic […]. 80 de la demande en gaz provient de sept pays d’Europe occidentale qui ont des fortes politiques en matière d’énergie renouvelable et d’efficacité énergétique ».

La Commission européenne elle-même prévoit une baisse des importations de gaz sur les 35 prochaines années, en accord avec les objectifs de décarbonation inscrits dans la feuille de route sur les énergies de l’UE pour 2050.

Donc non seulement TAP et les autres projets d’infrastructures gazières ne sont pas nécessaires, mais ils risquent de se transformer en stranded assets, des actifs sous-utilisés et non rentables (3). Les conséquences économiques pourraient être désastreuses pour les contribuables européens ainsi que pour ces financiers. Décider de soutenir un tel projet ne témoignerait donc pas d’une bonne gestion du risque. Au contraire, c’est ce genre de décisions qui conduisent certaines banques à être dégradées.

Augmenter la sécurité énergétique de l’Union européenne ?

TAP, tout comme le Corridor gazier sud-européen dans son ensemble, ne répond à aucun des trois objectifs de l’Union de l’énergie - un projet prioritaire de la Commission européenne – qui vise à a) diversifier les sources d’énergie, b) réduire la dépendance de l’UE vis-à-vis des importations d’énergie et c) faire de l’UE le numéro un mondial dans les énergies renouvelables et le leader de la lutte contre le réchauffement du globe.

En effet, construire TAP ne ferait que remplacer un fournisseur de gaz (Russie) par un autre (Azerbaïdjan) et ne permettrait donc ni la réduction des importations d’énergie, ni la diversification des sources d’énergie. Et en réalité, la dépendance avec la Russie serait en partie maintenue étant donné que la société russe Lukoil détient 10% du champ Shah Deniz d’où proviendrait le gaz du Corridor.

Une véritable diversification consisterait à remplacer, autant que possible, le gaz par l’augmentation des énergies renouvelables et l’amélioration de l’efficacité énergétique, surtout en Europe de l’Est, très dépendant du gaz russe mais qui a un énorme potentiel de gains d’efficacité énergétique. Privilégier cette approche aiderait dans le même temps l’UE à remplir son troisième objectif, être un leader dans la lutte contre le changement climatique.

Répression et violations des droits humains en Azerbaijan

Le gaz qui serait acheminé à travers TAP devrait principalement venir d’Azerbaïdjan, un régime extrêmement controversé pour ses atteintes aux droits humains. Au cours des dernières années, de nombreux défenseurs des droits humains et des journalistes indépendants ont été arrêtés et condamnés sur des accusations fabriquées. Des sources indépendantes estiment qu’il y a environ 100 prisonniers politiques en Azerbaïdjan. Le Service européen pour l’action extérieure a à plusieurs reprises fait des déclarations sur la condamnation des défenseurs des droits de l’homme, dont Leyla Yunus rencontrée par François Hollande en avril 2015, et exprimé être préoccupé du traitement des droits humains et des libertés fondamentales de l’Azerbaïdjan.

Le Parlement européen a également émis plusieurs résolutions sur l’Azerbaïdjan. Il appelle le Conseil, la Commission et son vice-président, ainsi que le haut représentant de l’Union « à apporter une réponse forte et unie à la répression en cours en Azerbaïdjan afin de faire savoir que la situation actuelle est tout à fait inacceptable et qu’il ne saurait y avoir de relations courantes ( « business as usual » ) tant que tous ceux détenus sur la base de considérations politiques n’aient pas été libérés que la répression contre les groupes indépendants de la société civile n’ait pas cessée".

S’associer à TAP et faire preuve de ce « business as usual » serait non seulement aller à l’encontre de ces recommandations mais soutenir le régime répressif du Président Alivey et encourager la répression à l’encontre de ceux qui osent critiquer le régime. Société Générale devrait immédiatement prendre ses distances avec ce projet afin de ne pas voir son attachement aux droits de l’homme et aux valeurs de démocratie et d’Etat de droit remis en cause.

Des conflits sociaux tout le long du pipeline

La situation est également problématique dans les autres pays traversés par le pipeline. Le plus grand tronçon de l’oléoduc traverse la Turquie, où, le conflit entre les organisations turques et kurdes devient de plus violent, et o les attaques de pipelines sont fréquentes.

En Grèce, de nombreuses institutions locales et mouvements civils ont exprimé de fortes préoccupations au sujet du tracé du pipeline et notamment concernant la capacité portante qui serait insuffisante au niveau des étangs Tenagi à Kavala. En outre, le pipeline traverserait des zones agricoles hautement productives à Serres et Kavala et impacterait donc fortement les moyens de subsistance des populations locales. De grandes manifestations d’environ 1500 personnes ont eu lieu contre le pipeline.

Enfin, dans la province de Lecce, où le pipeline entre l’Italie, les autorités et les résidents craignent également les impacts négatifs sur l’agriculture et le tourisme, les deux principales sources de revenus dans la région. Étant donné les défis géologiques et le risque industriel cohérent, qui ne sont pas adressés, ils craignent également pour leur sécurité. Le Trans Adriatic Pipeline rencontre donc une résistance féroce dans la région. Pour l’instant, la construction du pipeline est suspendue en raison d’une procédure judiciaire impliquant notamment l’interdiction d’abattage des oliviers le long du tracé du pipeline, n’est pas close.

En savoir +

(1) http://www.societegenerale.com/sites/default/files/15032_fr_corrige.pdf
(2) L’Union européenne entend soutenir le développement massif des infrastructures gazières en Europe, parmi lesquelles 4 pipelines. L’un d’eux, le Corridor gazier sud-européen, comprend trois gazoducs du nom de TANAP (TransAnatolian Pipeline), TCP (Trans-Caspian Pipeline) et TAP (Trans-Adriatic Pipeline).
(3) https://t.co/bIvt1ZBYRk

Le projet, qui vise à transporter du gaz de la mer caspienne (Azerbaïdjan) à l’Italie, aurait un coût de 41 milliards d’euros pour un total de 3500 kilomètres. Société Générale a été mandatée pour effectuer le montage financier du projet de 800 km TAP qui pourrait trouver deux milliards d’euros de financement auprès de la Banque européenne d’investissement.

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