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Comment les marchés carbone favorisent les grands barrages ?

En 1997, cinq ans après la Conférence de la Terre à Rio de Janeiro (Brésil), 160 pays se réunissent à Kyoto (Japon) pour trouver un accord sur le climat et mettre en place des mesures concrètes pour lutter contre le réchauffement planétaire. Cette rencontre aboutit au Protocole de Kyoto signé par 37 pays (dits les pays de l’Annexe 1 composée des pays de l’OCDE et des pays de l’Europe de l’Est) qui se sont engagés pour la période 2008-2012, à réduire de 5,2 % leurs émissions par rapport à leur niveau de 1990.

Afin d’atteindre les objectifs de réduction de gaz à effet de serre, et plutôt que d’instaurer une taxe sur les émissions –à laquelle l’immense majorité des pays développés est farouchement opposée, une autre idée émerge : mettre en place un système d’échange des émissions de gaz à effet de serre et appliquer une logique de marché aux enjeux climatiques. C’est le système des marchés carbone. Il consiste à allouer des quotas de carbone, ou permis d’émissions (crédits carbone ou « permis à polluer ») à des entreprises et/ou des Etats polluants, crédits qu’ils sont ensuite libre d’échanger entre eux sur une bourse du carbone. Ainsi les firmes les plus polluantes achètent des « permis » à celles qui sont parviennent à rester en dessous de leurs propres quotas.

Le poids des crédits carbone

La Banque mondiale estime le marché global des crédits carbone à près de 100 milliards d’euros en 2010. Le marché européen de permis ou European Union Emissions Trading Scheme (ETS), est quant à lui estimé à plus de 83 milliards de dollars en 2010, ce qui en fait de loin le plus important. Il existe cependant de nombreux marchés « volontaires », peu réglementés, où les entreprises achètent des crédits carbones simplement pour soigner leur image, pour spéculer ou en espérant tout simplement les revendre plus cher.

Une grande variété d’acteurs comprenant des banques et des fonds d’investissement étant actifs sur les marchés du carbone, on assiste à une augmentation accrue de l’utilisation d’instruments financiers complexes connus sous le nom de produits dérivés, similaires aux produits dérivés « subprimes » qui ont conduit à la récente crise financière.

Les marchés carbone s’appuient largement sur des mécanismes de compensations des émissions des pays riches dans les pays pauvres. L’un des plus célèbres est le « Mécanisme de développement propre (MDP) ». Il s’agit d’un moyen pour les Etats (ou les firmes) de l’Annexe 1 d’obtenir des crédits d’émissions supplémentaires (qu’ils pourront vendre sur le marché ou déduire de leurs obligations internationale de réduction) en finançant des projets de réduction d’émissions dans les pays en voie de développement.

En d’autres termes ils gagnent le droit de polluer ici s’ils s’engagent à diminuer les émissions de gaz à effet de serre ailleurs… Le développeur du projet doit néanmoins démontrer que son projet n’aurait pas pu se réaliser sans les revenus de la vente liées aux « crédits carbone » du MDP et qu’il permet la réduction d’émissions de GES supplémentaires par rapport à ce qui se serait passé sans la mise en œuvre de ce dernier. Cependant en pratique la plupart des projets ne sont pas additionnels. Ils auraient eu lieu sans le soutien financier du MDP. Par conséquent ils permettent juste aux pays industrialisés d’émettre plus de GES que leurs objectifs sans pour autant entraîner une réduction équivalente des émissions dans un pays du Sud.

Le problème avec les grands barrages

Bien que les grands barrages ne soient pas des projets d’énergie renouvelable et ne répondent pas aux besoins énergétiques des populations, ils reçoivent beaucoup de crédits carbone via le MDP alors même que l’immense majorité d’entre eux aurait été construits sans l’apport du MDP [1] . Ainsi selon le Clean Development Mechanism Watch (CDM Watch) qui observe à la loupe les projets MDP, près d’un tiers des projets enregistrés auprès du MDP en 2011 étaient des projets hydro-électriques, soit plus de 1 000 projets, sans compter les 700 autres projets en cours d’inscription. CDM Watch estime qu’à l’horizon 2020, les grands barrages représenteront près de 20 % des crédits carbone accordés au titre du MDP. A titre de comparaison, les projets d’énergie solaire représentent à peine 0,9 % des projets enregistrés auprès du MDP .

La seule condition posée par le Comité de direction du MDP[2] par rapport aux projets hydro-électriques concerne un ratio entre la taille des réservoirs et leur capacité de production tant est si bien que même le gigantesque barrage des Trois gorges en Chine serait éligible[3] . A l’heure actuelle les barrages de Bujagali en Ouganda (mettre le lien vers l’article quand il sera en ligne), de Dos Mares au Panama, et de Félou au Mali, tous trois financés par la Banque européenne d’Investissement sont enregistrés ou en cours de validation dans le cadre du MDP.

Excluons les grands barrages des mécanismes de développement propre

Au 1er février 2012, plus de 72 millions de crédits carbone ont déjà été délivrés au secteur hydraulique [4]. Cette captation de fonds importants représente autant d’argent qui ne sera pas utilisé pour les énergies réellement renouvelables tout en augmentant artificiellement les prêts aux énergies renouvelables. D’ailleurs, le Groupe indépendant d’évaluation de la Banque mondiale recommande dans un rapport de 2010 que cette dernière cesse d’utiliser la finance carbone pour les projets hydroélectriques[5].

L’inclusion dans le MDP de projets non additionnels et ayant des impacts environnementaux et sociaux désastreux sape tout espoir d’atteindre les objectifs d’atténuation des changements climatiques en augmentant de fait les émissions et en faisant payer les coûts sur les populations les plus vulnérables aux changements climatiques. Afin de mettre un terme à cette fuite en avant, il est urgent d’exclure les grands barrages du MPD et d’appliquer à la lettre les recommandations de la Commission mondiale des grands barrages (CMB).


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