
Article de Sarah Zer paru dans le Journal du Pays Basque après la soirée du vendredi 6 juin à la chambre d’agriculture alternative ( voir) du Pays basque à Ainhice-Mongelos :
"Les agrocarburants n’ont plus le vent en poupe"
Présentés comme une solution miracle, les carburants d’origine agricole sont de plus en plus controversés
Les agrocarburants sont des substituts à l’essence ou au diesel : l’éthanol, fabriqué à partir de canne à sucre, de betterave, de blé ou de maïs et l’huile végétale, obtenue par le pressage de colza, de tournesol, de soja ou d’huile de palme. A l’origine, la volonté d’indépendance énergétique et la lutte contre le réchauffement climatique étaient avancées par les pourfendeurs de ces technologies. Mais leurs conséquences sociales et économiques sont pointées du doigt et leur bilan environnemental s’avère plutôt défavorable. C’est le constat qu’a fait Christian Berdot (Les Amis de la terre Landes), vendredi dernier, lors d’une conférence présentée à la Chambre d’Agriculture du Pays Basque.
De nombreuses ONG réclament un moratoire sur la production et l’importation d’agrocarburants. Cette position est notamment soutenue par Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, qui n’hésite pas à qualifier la fabrication de biocarburants de "crime contre l’humanité".
Biocarburant ou agrocarburant ?
Les agro-industriels parlent généralement de "biocarburant", issu du terme "biomasse" qui désigne la production d’énergie à partir de matière organique. Ses détracteurs préfèrent parler d’agrocarburants, afin d’éviter toute confusion avec l’agriculture biologique.
En effet, la production industrielle de plantes-carburants est fortement consommatrice d’intrants chimiques, d’eau et donc d’énergie. Cela explique pourquoi de nombreux chercheurs mettent en doute l’intérêt des agrocarburants de première génération.
Ceux de deuxième génération, qui utiliseront la plante entière et non uniquement les graines ou fruits, devraient être plus performants.
Bilan énergétique
Le bilan énergétique (énergie restituée/énergie non renouvelable utilisée) est très variable selon la plante utilisée et le mode de calcul. Plusieurs études (dont celle de l’ADEME) s’accordent à dire que le bilan énergétique de l’éthanol à partir de blé ou de maïs est bien moins intéressant que celui de l’huile végétale pure.
Même du point de vue économique, la rentabilité de l’éthanol est conditionnée par des mesures de défiscalisation, comme c’est le cas en France pour l’E85.
Suite au Grenelle de l’environnement, une "expertise exhaustive et contradictoire du bilan écologique et énergétique des agrocarburants de première génération" a été lancée. Le Réseau Action climat France, qui a contribué aux travaux du Comité méthodologique de cette étude, s’est récemment inquiété de pressions exercées par des agro-industriels. Il faut dire que de gros intérêts sont en jeu. Plusieurs usines de fabrication d’éthanol sont en création sur le territoire français, dont l’usine de Lacq.
Cette unité, financée par la multinationale Abengoa Bioenergy, est censée apporter un débouché pérenne à près de 1500 maïsiculteurs et employer 120 personnes. Mais les enjeux économiques et sociaux des agrocarburants dépassent les frontières de l’Europe.
Emeutes de la faim
Lors de la conférence organisée vendredi dernier, Christian Berdot a témoigné des conséquences désastreuses des agrocarburants dans les pays du sud : en Indonésie, destruction de pans entiers de la forêt pour planter des palmiers à huile, enlèvement et torture de villageois opposés à cette déforestation ; au Brésil, le Président projette de mettre en culture 200 millions d’hectares de savanes et de prairies pour produire des agrocarburants.
Beaucoup de pays en développement, y compris d’Afrique où l’autosuffisance alimentaire est loin d’être acquise, ont des projets faramineux de plantations pour nourrir ce marché en croissance.
Christian Berdot a souligné la contradiction entre l’un des objectifs théoriques des agrocarburants, lutter contre le réchauffement climatique, et la réalité où l’on brûle des forêts et assèche des marais pour planter des palmiers à huile. Des pratiques qui dégagent de grandes quantités de CO2.
Autre impact négatif, la flambée des cours agricoles. Déjà en juillet 2007, un rapport conjoint OCDE/FAO affirmait : "la progression de la demande de biocarburants entraîne une mutation radicale des marchés agricoles susceptible d’induire une hausse des prix mondiaux de nombreux produits agricoles".
D’après l’économiste Jacques Berthelot, les Etats-Unis et l’Europe sont en grande partie responsables de cette situation. Les premiers, parce qu’ils ont quasiment doublé leur production de maïs à destination de l’éthanol en un an, au détriment de l’alimentation humaine et animale.
Quant à l’Europe, son objectif d’incorporer 10% de biocarburants d’ici 2020 a encouragé la spéculation financière et a incité les pays pauvres à se lancer dans la course aux biocarburants.
Suite aux émeutes de la faim, la société civile et de nombreuses personnalités politiques affichent leur scepticisme face au développement à grande échelle des agrocarburants.
EHLG développe l’huile végétale pure Parallèlement à la filière agro-industrielle, des initiatives locales mettent en place la production d’huile-carburant à la ferme. Depuis 2006, Laborantza Ganbara accompagne une dizaine de paysans producteurs d’huile végétale pure à base de colza et de tournesol. "EHLG a fait l’acquisition de presses à huile mobiles qui sont mises à la disposition des agriculteurs", explique Prisca Boiteau di Marco, chargée de mission.
Le principe technique est simple : "Après le pressage des graines, l’huile est décantée pendant 4 à 6 semaines, puis filtrée avant d’être utilisée dans les tracteurs. L’autre sous-produit du pressage, le tourteau, est valorisé en aliments pour l’élevage".
A l’heure actuelle, le bilan énergétique et environnemental de l’huile végétale pure, utilisée en autoconsommation ou en circuit court, reste le plus avantageux.
La réglementation autorise les agriculteurs à utiliser l’huile-carburant uniquement dans les tracteurs, ce qui limite les perspectives de développement de cette filière. En effet, les autres usagers n’ont le droit d’incorporer que 5% d’agrocarburants dans leur réservoir.
Sarean Zer