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Décroissance, liberté et démocratie sont-elles conciliables ?

Paul Ariès et Yves Cochet ont accepté de croiser leur regard sur l’idée d’une société décroissante démocratique et garante des libertés fondamentales.

« Tout comme « décroissance », les mots « liberté » et « démocratie » représentent des concepts très larges que chacun comprend selon le modèle du monde qu’il possède. La liberté et la démocratie partagées majoritairement par nos concitoyens français et européens renvoient à un ensemble de droits individuels et collectifs, ainsi qu’au parlementarisme, le tout garanti par l’État de droit, détenteur unique de la violence légitime. Ce ciel métaphysique et les institutions temporelles qui lui donnent corps ne sont pas universels dans le temps et dans l’espace. Les amérindiens Bororo actuels ou nos ancêtres de la Grèce antique ont et avaient d’autres idées de la « liberté » et de la « démocratie ».

Inéluctable décroissance

La décroissance de l’empreinte écologique des pays de l’OCDE et, plus généralement, l’idéologie de la décroissance que je partage ne sont pas des projets politiques volontaristes que nos démocraties occidentales pourraient choisir « démocratiquement ». La décroissance est inéluctable. La décroissance est notre destin. Cet immense bouleversement du monde qui commence, fondé sur la déplétion et le renchérissement des matières premières – surtout les ressources fossiles – sera accompagné d’autres idées et d’autres institutions se rapportant à la liberté et à la démocratie. Ce sont ces nouvelles « liberté » et « démocratie » qu’il s’agit d’imaginer, de créer, de mettre en place.

Variété des modèles de liberté et de démocratie

Si, comme je le crois, la mondialisation se démondialise, les transports se contractent et se ralentissent, l’économie se relocalise, alors les modèles de liberté et de démocratie qui émergeront seront aussi nombreux et différents que les nombreuses et différentes communautés humaines qui subsisteront localement. Ici, hélas, des modèles et pouvoirs autoritaires ; là, peut-être, des formes du vivre-ensemble inspirées par la liberté et la démocratie. Cet avenir et cette vie nécessairement plus localisés et plus sobres n’échapperont à l’autoritarisme que par l’édification partagée d’un nouveau modèle du monde et l’entretien, chez les jeunes, des belles idées ambiguës de liberté et de démocratie. »

> YVES COCHET
Député Vert, auteur de « Pétrole apocalypse » Fayard, 2005


« L’écologie est souvent accusée d’être impopulaire. Pourquoi les gens accepteraient-ils de moins consommer ? Certains comme Hans Jonas en ont tiré des conséquences théoriques et envisagent une « tyrannie éclairée », d’autres comme Serge Latouche comptent sur la « pédagogie des catastrophes ».

On sait que la force de la société de consommation est sa capacité à susciter le désir tout en insécurisant la population. Cette casse des identités collectives et individuelles pousse chacun à chercher une compensation dans la (sur)consommation. On sait aussi qu’il ne suffit pas d’avoir raison pour vaincre, encore faut-il être capable de susciter le désir c’est à dire de mobiliser.

Rendre la parole au peuple

Je ne suis pas partisan de la décroissance faute de mieux. Je suis convaincu que nous pouvons rendre notre projet désirable dans la mesure où nous aurions l’intelligence de le fonder sur quelque chose d’aussi fort que le capitalisme. Ce nouveau paradigme pourrait être celui de la gratuité de l’usage face au renchérissement ou à l’interdiction du mésusage. Pourquoi payer son énergie le même tarif pour ce que la société considère comme un usage normal ou un gaspillage ? Ce principe nécessite surtout de rendre la parole au peuple donnant ainsi du grain à moudre à la démocratie participative. Nous pouvons ainsi apprendre à concilier les contraintes environnementales et notre souci de justice sociale par un retour au politique.

Se donner des limites

L’écologie et la démocratie partagent enfin le même besoin de limites. Notre société a totalement sombré dans la démesure avec les conséquences que l’on sait. Un individu incapable de se donner des limites va nécessairement les chercher dans le réel : conduites à risque, toxicomanie, suicide des plus faibles, etc. Une société incapable de se donner des limites va aussi les chercher dans le réel : réchauffement climatique, épuisement des ressources, explosion des inégalités, etc. La grande question pour le XXIe siècle est donc bien cette capacité à se donner des limites. Pour cela nous avons besoin d’affirmer la primauté de la culture et de la politique. La redéfinition de la hiérarchie des normes juridiques est donc un enjeu fondamental. Pour pouvoir (re)développer l’autonomie, nous avons besoin de bonnes institutions. Oui, écologie, décroissance et démocratie sont intimement liées. »

> PAUL ARIÈS
Auteur de « La décroissance : un nouveau projet politique », Golias, 2007 et directeur du journal Le sarkophage

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