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Des ressources naturelles pour quel(s) développement(s) ?

L’état des lieux est sans appel avec d’un côté une surconsommation des ressources naturelles et de l’autre, l’accroissement des inégalités.

1. Un modèle économique et financier dominant

Hérité de la Révolution industrielle, le modèle de développement actuel est essentiellement économique : son but premier est la réalisation de profits – principalement à court terme. Il met au second plan les aspects sociaux, environnementaux et culturels, en particulier le respect des droits humains et la gestion soutenable des écosystèmes. Qu’elles servent de matières premières pour les produits, de moyen de production ou de source d’énergie, les ressources naturelles sont au cœur de ce système.

Malgré la prise de conscience, depuis les années 70, des limites physiques des ressources, la recherche de la croissance économique et des profits reste la priorité. Ce modèle, basé sur une conception illimitée des ressources, a pour principaux travers :
- la surexploitation, voire la destruction – parfois irréversible – du capital écologique (qui est comptabilisée positivement, puisqu’elle permet une hausse du PIB [1]) ;
- la spécialisation internationale de nombreux Etats, notamment du Sud, qui deviennent extrêmement dépendants de quelques productions d’exportation (produits agricoles, coton, pétrole, gaz, bois, diamants, etc.) au détriment de la diversification de leur économie et des tissus économiques locaux ;
- la fixation inéquitable des prix des ressources naturelles, décidée par un rapport de force rarement équilibré (notamment entre petits producteurs agricoles et multinationales dominant les marchés mondiaux) ;
- la financiarisation croissante de l’économie, de plus en plus déconnectée de l’économie réelle ancrée dans des territoires, et aggravant de manière exponentielle les risques de volatilité des prix et de spéculation. Par exemple, le baril de pétrole est aujourd’hui échangé et vendu 80 fois avant même d’avoir été produit ;
- la marchandisation de toutes les sphères des activités humaines et de toutes les ressources naturelles, qui permet d’accroître le PIB : privatisation de l’eau, de l’énergie, des terres, des ressources naturelles, des services publics (santé, éducation, sécurité, etc.), marchandisation des relations sociales et même des corps humains. Et plus récemment, avec la lutte contre les changements climatiques, une marchandisation de l’atmosphère ;
Cette marchandisation a pour corollaire une gestion à l’échelle mondiale des flux migratoires au profit des besoins des multinationales, au détriment des choix individuels de chacun, engendrant la mise en place de programmes de travail temporaires et par là même la précarisation et l’instrumentalisation des personnes ;
- la faible intégration dans ce modèle économique des impératifs d’égalité sociale, de lutte contre la misère, de respect des droits humains. Les innombrables déclarations et engagements généreux en la matière sont largement non contraignants, et rarement respectés.

Dans cette logique économique et financière, le pouvoir est principalement lié à la possession des capitaux. La maîtrise des ressources qui alimentent ce modèle de développement, est un enjeu d’autant plus crucial qu’elles sont rares et donc prisées par le marché. La responsabilité des acteurs économiques (personnes physiques et morales) et des décideurs politiques dans la gestion des ressources naturelles est donc clairement identifiée. Cette responsabilité, au-delà d’être économique, doit être sociale et environnementale, impliquant la nécessité de rendre des comptes sur les impacts sociaux et environnementaux de leurs activités et de celles de leurs filiales, ou encore de prendre des mesures raisonnables pour identifier et prévenir toute violation des droits humains et environnementaux.

2. Un modèle de surconsommation illimitée

Le modèle illimité engendre surproduction et surconsommation surtout dans les pays industrialisés et émergents, mais aussi de manière croissante parmi les élites des pays du Sud. En conséquence, le gaspillage s’aggrave d’année en année, tant au niveau de la production que de la consommation, et ceci malgré une prise de conscience concrétisée par des efforts de réutilisation et de recyclage (en particulier pour les déchets ménagers et certains déchets industriels).

Ce phénomène commence également à atteindre les populations pauvres, en raison notamment des efforts publicitaires déployés pour promouvoir l’hyper consommation comme un modèle de vie. Les budgets des populations à faibles revenus traduisent parfois une consommation déséquilibrée, c’est-à-dire une consommation qui ne permet pas la satisfaction de tous les besoins essentiels mais qui fait la part belle à des produits encensés par les publicités et le plus souvent importés. Ainsi, s’il est normal que le téléphone portable corresponde à un besoin important dans des pays où les infrastructures de communication n’offrent que cette possibilité, il n’est pas rare de trouver des utilisateurs munis d’appareils dernier-cri et très sophistiqués. Ce rôle de la publicité se mesure par exemple, au Nicaragua, dans l’apparition de financements privés destinés à des secteurs habituellement à la charge de l’Etat avec pour contrepartie la mise à disposition d’espaces gratuits, tels que l’entretien d’une école en échange d’un affichage permanent sur les murs de l’établissement.

Il en va ainsi :
- de l’énergie : la consommation par habitant dans les pays riches ne cesse d’augmenter tandis que les besoins fondamentaux en énergie ne sont pas assurés pour 2 milliards de personnes ; pour assurer l’approvisionnement énergétique illimité d’une part minoritaire de la population humaine, des milliards de tonnes de pétrole, de charbon et de gaz naturel sont brûlées chaque année, renvoyant dans l’atmosphère autant de gaz à effet de serre dont tous doivent souffrir les conséquences ;
- du papier, dont la consommation ne cesse d’augmenter. La pâte à papier est issue de l’exploitation des forêts et, de manière croissante, de plantations intensives de monocultures d’arbres, mettant à mal une biodiversité pourtant nécessaire à l’équilibre des écosystèmes et aux conditions de vie des populations riveraines des forêts ;
- des matières premières minérales  : par exemple le coltan, utilisé pour la fabrication de nos téléphones et ordinateurs portables, et dont l’utilisation s’est généralisée en quelques années ;
- des agrocarburants : ils connaissent un boom exponentiel depuis une décennie. La décision de l’UE d’incorporer 10% d’énergies renouvelables dans le carburant routier d’ici 2020 [2] impose une hausse insoutenable de la production de cette filière ;
- de l’alimentation, en particulier viande et produits de la mer. 30% des produits alimentaires sont jetés sans être consommés, mais c’est pire encore pour la pêche : pour 1 kg de crevettes consommées, 10 kg sont pêchées et rejetées en mer ;
- de l’eau : un Californien consomme 4 500 litres d’eau potable par jour, un Parisien 240, quand la moyenne mondiale est à 40 litre par jour par personne, l’Afrique à 30 et Haïti à 20.

Le modèle de surconsommation illimitée est devenu un cercle vicieux frôlant l’absurde :
- hausse du nombre de voitures -> plus d’embouteillages -> pressions pour de nouvelles infrastructures routières -> hausse du nombre de voitures -> plus d’embouteillages ... En France, une voiture en ville roule désormais à 15 km à l’heure de moyenne, soit la vitesse d’une calèche à cheval au XIXème siècle !
- explosion de la consommation d’énergie dans les bâtiments depuis des décennies -> changements climatiques donc hausses des températures -> explosion de la climatisation pour rafraîchir les bâtiments -> hausse de la consommation d’énergie dans les bâtiments -> changements climatiques aggravés...

Ce modèle génère des gaspillages monstrueux, en pure perte. On estime ainsi pouvoir économiser jusqu’à 40 % des énergies primaires [3] utilisées dans le monde à l’horizon 2050, rien qu’en traquant systématiquement les gaspillages [4].

Il génère également des fausses solutions qui ne font qu’aggraver les problèmes existants : les agrocarburants sont emblématiques de cette fuite en avant. Plutôt que de réduire la surconsommation de transport routier à la racine de son impact climatique, a été promue la « solution » en bout de chaîne des agrocarburants, développés en plantations mono-intensives. S’ils remplacent une fraction du pétrole dans les pays riches, ils n’améliorent pas l’indépendance énergétique de ces derniers puisqu’ils sont massivement importés, leur bilan climatique est au mieux médiocre voire négatif, et leur modèle agricole intensif n’est pas durable. Plus grave encore, ils génèrent de nouveaux impacts désastreux : une hausse des prix alimentaires, l’accaparement de terres agricoles vivrières, des conflits fonciers, une perte de biodiversité, ... La logique du « produire plus pour consommer plus », caractéristique de ce modèle économique, perdure et augmente les risques.


Notes
[1] Exploiter une ressource permet de la vendre, générant un chiffre d’affaires qui est comptabilisé dans le PIB, et est donc présenté de manière positive. Si cette exploitation dégrade la santé des travailleurs, cela génère des dépenses de santé, donc un chiffre d’affaire du secteur médical, lui aussi comptabilisé positivement dans le PIB.
[2] Paquet énergie-climat, décembre 2008
[3] L’énergie primaire est l’énergie disponible avant toute transformation (bois, pétrole, vent, etc). Si elle n’est pas utilisable directement, elle doit être transformée en énergie secondaire, puis en énergie finale utilisable par le consommateur. Chaque transformation consomme de l’énergie et génère des pertes : une énorme partie de l’énergie primaire est ainsi perdue (40 à 90%). Exemple : le charbon (énergie primaire) utilisé dans une centrale thermique pour produire de la vapeur d’eau (énergie secondaire) utilisée pour produire de l’électricité (énergie finale)
[4] De Perthuis Christian, Et pour quelques degrés de plus… Nos choix économiques face au risque climatique. Paris : Pearson, 2009, p. 182.
crédit photo : julien harneis sous licence creative commons.

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