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Détruire la nature pour sauver les climats ?

D’une façon générale, l’argument de la lutte contre l’effet de serre, nous pousse dans une logique utilitariste qui donne une valeur aux forêts, aux océans, aux rivières, et les instrumentalise sans reconnaître leurs droits propres en tant qu’entités vivantes. C’est ce mode de pensée qui est à la base même de la destruction de la nature par notre société.

Agrocarburants : une bonne idée catastrophique !

La campagne contre Drax veut montrer les effets pervers des agrocarburants

Le remplacement des énergies fossiles par des agrocarburants peut sembler être une bonne idée, mais creusez la question et vous découvrirez le côté négatif de l’affaire.

Par Charles Eisenstein dans "Guardian Professional", le jeudi 24 avril 2014. (traduction Christian Berdot)

Le remplacement des énergies fossiles par des agrocarburants paraît à première vue être une bonne idée. Plutôt que d’extraire du sol du carbone fossile (pétrole, gaz, charbon), pourquoi pas recycler le carbone déjà présent dans l’atmosphère ? Les plantes utilisent l’énergie solaire pour incorporer le carbone dans leur biomasse. Nous pouvons les brûler et renvoyer le carbone dans l’atmosphère, d’où les plantes l’on extrait. Il n’y a aucune émission nouvelle de carbone.

Mais l’envers de la médaille de cette brillante promesse est bien sombre. Trop souvent, en cherchant à transformer les plantes en carburants, on reproduit les pires excès des autres technologies extractives. Par exemple, au Brésil, la région du Cerrado (la savane possédant la plus grande biodiversité au monde) est la proie d’un accaparement des terres massif avec pour objectif de transformer divers écosystèmes et des zones locales d’agriculture de subsistance, en monoculture d’eucalyptus. Pour y parvenir, des terres sous le régime des biens d’usage commun (« commons ») et qui ont été cultivées pendant des générations par des familles sont confisquées et privatisées par l’agrobusiness.

Une exploitation forestière effrénée saccage les forêts marécageuses de Caroline, qui comptent parmi les forêts tempérées possédant une des biodiversités les plus riches au monde et qui abritent les seules populations sauvages de dionées attrape-mouches et d’autres plantes carnivores. La forêt est débitée pour faire des granules de bois dont une partie est acheminée par bateau jusqu’au Royaume-Uni pour alimenter la centrale électrique de Drax.

En Indonésie, les forêts primaires et les tourbières sont détruites pour laisser la place à des plantations de palmiers à huile pour produire de l’agrodiesel – là aussi, souvent en accaparant les terres aux dépends des paysans locaux. Les plantations de palmiers à huile sont en train d’envahir l’Afrique.

La production d’éthanol de maïs a entraîné l’expansion des champs de maïs sur des zones naturelles protégées, des prairies vierges et des zones humides. Les engrais et les pesticides dont l’utilisation a fortement augmenté, contaminent les ressources en eau, et l’érosion s’est accélérée au fur et à mesure que du maïs a été cultivé sur des sols fragiles.

Oui c’est vrai les agrocarburants peuvent être une catastrophe pour l’environnement, mais aux moins ils ont un bilan carbone neutre, d’accord ? Heu, pas vraiment. Premièrement, une forêt rasée mettra des décennies, voir même des siècles, pour se reconstituer complètement, ce qui provoquera une augmentation des émissions de CO2 pour les 50 années à venir. Deuxièmement, la déforestation entraîne souvent une érosion du sol qui libère le carbone qui était précédemment séquestré dans des couches stables du sol. Troisièmement, lorsque l’agrocarburant est produit à partir de plantations de maïs ou de canne à sucre, celles-ci contiennent moins de carbone qu’une forêt adulte.

C’est clair, les méthodes actuelles de production d’agrocarburants doivent cesser. Alors qu’on peut - peut-être - accepter une production d’agrocarburants à petite échelle, l’exploitation industrielle se révèle être tout aussi néfaste sur le plan écologique que n’importe quelle énergie fossile, et tout aussi destructrice sur le plan social que les autres types de monocultures. Scandalisé par ce qui se passe, un mouvement anti-agrocarburants est en train de s’amplifier. Hier, par exemple, une manifestation contre l’usine de Drax qui est à la tête du développement des agrocarburants en Grande Bretagne, a eu lieu à Londres.

Les compagnies comme Drax, Enviva (l’exploitant de l’usine à copeaux de Caroline du Nord) ou Suzano (l’entreprise impliquée dans les plantations d’eucalyptus) profitent des subventions des états et d’autres mesures politiques qui encouragent les agrocarburants. Ces trois compagnies se considèrent comme des entreprises citoyennes et vertes.

Beaucoup de militants pensent qu’elles mènent une campagne de communication cynique, qu’elles sont motivées uniquement par l’appât du gain et qu’elles cachent derrière une belle façade verte, des pratiques dont elles savent qu’elles sont destructrices. Mais la réalité est peut-être plus compliquée. Il est possible que les dirigeants de ces entreprises soient convaincus par leur propre rhétorique. Même lorsqu’ils déclarent que « nous ne brûlons que des déchets et résidus forestiers », ce qui d’après leurs opposants est faux, il est possible qu’ils croient dans leur beaux discours : « Nous travaillons pour améliorer nos pratiques ». Tant qu’ils peuvent soutenir de façon plausible qu’ils développent une source neutre sur le plan carbone, ils peuvent maintenir leur image (pour eux et pour les autres) de bienfaiteurs de l’environnement.

Avec les agrocarburants, on voit le danger de faire de la lutte pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, notre priorité écologique n°1. Les ravages qu’entraîne la production industrielle des agrocarburants, et la pollution que produisent les centrales à copeaux – qui sont pires que le charbon en terme d’oxydes d’azote, de composés organiques volatils, de particules et de monoxyde de carbone – montrent tous les dégâts que l’on peut justifier (même parfois sur des bases mensongères) en invoquant la lutte contre le CO2.

Lorsqu’on affirme que « Nous devrions nous opposer à la destruction des forêts pour planter des monocultures d’arbres, car en fait ces plantations n’aident pas à combattre le CO2 », on laisse entendre que, si elles étaient vraiment efficaces contre le CO2, de telles pratiques seraient acceptables. D’une façon générale, l’argument de la lutte contre l’effet de serre, nous pousse dans une logique utilitariste qui donne une valeur aux forêts, aux océans, aux rivières et les instrumentalise sans reconnaître leurs droits propres en tant qu’entités vivantes. C’est ce mode de pensée qui est à la base même de la destruction de la nature par notre société. Les arguments qui acceptent implicitement qu’il faille ne considérer la nature que comme moyen pour atteindre un but (par exemple en tant que « ressource »), ignorent totalement l’amour profond et l’attention qu’il nous faudrait avoir pour elle, si nous devions avoir le courage d’entamer un changement de système fondamental.

Les partisans des agrocarburants pensent que les problèmes actuels peuvent être réglés, et que le problème des gaz à effet de serre est plus important que les autres problèmes écologiques. Mais même si les agrocarburants pouvaient offrir une source de carburant neutre sur le plan carbone, nous devons nous questionner sur le type de planète où nous voulons vivre. Voulons-nous un monde où les zones sauvages ont presque toutes disparu et ont été transformées en plantations pour agrocaburants ? Voulons-nous un monde où la nature n’existe que pour être brûlée ?

Non, ce n’est pas ce que nous voulons, mais c’est fondamentalement la façon dont notre système économique qui favorise des entreprises comme Drax, voit la nature. Il est tout à fait possible que les conséquences perverses de ce qui au premier abord paraissait être une bonne idée, découlent inévitablement de notre façon de considérer la nature uniquement comme ressource. Tant que cette attitude ne changera pas, nous continuerons à encore détruire, tout en voulant bien faire.

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