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Du nickel sous la forêt : le groupe minier français Eramet impliqué dans la déforestation en Indonésie.

Alors que la France multiplie les discours pour lutter contre la déforestation aux tribunes des conférences internationales, en coulisse, le groupe minier Eramet, contrôlé en partie par l’Etat et qui a vocation à sécuriser l’accès de la France aux métaux stratégiques, est en train d’ouvrir une mine gigantesque de nickel au cœur d’une forêt primaire (théoriquement) protégée.

Un joyau de biodiversité

Au cœur de l’archipel des Moluques, en Indonésie, l’île d’Halmahera abrite une mosaïque de milieux naturels relativement préservés : lagons poissonneux, rivières à l’eau pure et forêts tropicales dont de nombreuses espèces sont vraisemblablement encore inconnues.

Halmahera est d’ailleurs située sur la ligne de Wallace : une ligne imaginaire, dont le nom vient du célèbre naturaliste du XIXème siècle, et qui regroupe un chapelet d’îles dont la biodiversité exceptionnelle s’expliquerait par un effet d’interface entre la faune et la flore d’Océanie et d’Asie. Un phénomène accentué par l’isolement qui favorise la spéciation ou création d’espèces nouvelles et uniques. De nombreuses communautés se sont installées dans l’île, vivant principalement de la pêche et pratiquant une agriculture vivrière. Au centre de l’île, au cœur du massif forestier, les Togutil, un peuple indigène, dépend encore très fortement de la nature pour son mode de vie.

Conflits autour de l’exploitation minière

La principale menace pour l’environnement et les populations locales d’Halmahera est l’exploitation minière. L’île, comme de nombreuses autres de l’archipel des Moluques, abrite en effet d’importants gisements de cuivre, d’or, de nickel et de charbon.

Une société australienne, Newcrest Mining, exploite déjà deux mines d’or à Halmahera, Gosowong et Toguraci, dont les impacts sur l’environnement sont colossaux : forêts rasées, montagnes éventrées, sols mis à nus et rivières polluées. Les relations avec les communautés locales sont très tendues, en particulier autour de la mine de Toguraci. Jusqu’à fin 2003, la sécurité de la mine était assurée par l’armée de terre indonésienne, aux frais de Newcrest Mining. L’armée a ensuite été remplacée par la Brigade Mobil, un corps de la police indonésienne organisée comme une unité militaire. En janvier 2004, une personne a été tuée et plusieurs autres blessées lors d’un mouvement de protestation.

Le gisement de Weda Bay : le nouvel Eldorado du nickel ?

La destruction environnementale de l’île d’Halmahera et les impacts pour les communautés locales pourraient fortement s’accélérer avec l’exploitation d’un immense gisement de nickel, au cœur de l’île. Le nom de ce gisement (Weda Bay) vient du lieu où sont en train de se construire les infrastructures de traitement et d’exportation du minerai : la baie de Weda. Les premières prospections permettent d’estimer à 4 millions de tonnes le volume potentiellement exploitable de nickel soit la deuxième réserve mondiale actuelle.

Sous la pression des industriels : le déclassement des forêts protégées

Jusqu’en 2004, le nickel de Weda Bay était intouchable grâce à la loi indonésienne sur les forêts de 1999 qui a « gelé » l’exploitation minière dans les forêts protégées. Or, justement, une grande partie du gisement est située sous une forêt protégée. Mais en 2004, sous la pression des industriels, la Présidente Megawati a utilisé une procédure exceptionnelle (« Perpu ») qui permet de modifier une loi par simple décret présidentiel si la sécurité du pays est menacée.

Le chantage des investisseurs promettant de quitter l’Indonésie si trop d’obstacles s’opposaient à l’exploitation minière constitue-t-il vraiment une menace pour la sécurité nationale ? La Présidente Megawati a, en tout cas, tranché en autorisant l’exploitation minière dans les forêts pourtant toujours officiellement protégées.

La responsabilité d’Eramet et de l’Etat français

C’est à l’annonce de ce déclassement que les grandes manœuvres se sont accélérées autour du gisement de Weda Bay. Une société à capitaux mixtes est créée, Weda Bay Minerals, pour attirer les investisseurs internationaux et garder une participation minoritaire de l’Etat indonésien. C’est d’abord un groupe canadien qui rafle la mise jusqu’à ce qu’en 2006, au terme d’une Offre Publique d’Achat (OPA) « amicale », le groupe Eramet prenne le contrôle des opérations. Avec près de 60% des capitaux, Eramet devient l’actionnaire majoritaire de Weda Bay Minerals devant l’entreprise japonaise Mitsubishi (environ 30%) et le gouvernement indonésien (via une société d’Etat, PT Aneka Tambang, 10%).

Pour Eramet, le gisement de Weda Bay est une priorité stratégique et une fantastique opportunité de renforcer sa position sur le marché du nickel. Il faut préciser ici que les gisements de nickel de Nouvelle-Calédonie qui ont fait la fortune de l’entreprise et le malheur des communautés locales (kanak) sont en voie d’épuisement et qu’il devient urgent de trouver des « relais de croissance ».

L’Etat français, actionnaire à hauteur de 26% d’Eramet via Areva, et qui entend faire du groupe minier son principal instrument de sécurisation de l’accès aux métaux stratégiques, ne bronche pas. Le nickel est indispensable à la croissance verte car utilisé dans de nombreux produits des nouvelles technologies de la communication et de l’information (comme les batteries rechargeables).

En aout 2010, la Banque Mondiale, où la France dispose d’un siège d’administrateur, a donné son feu vert en accordant sa caution à ce projet, via son fond MIGA (l’Agence multilatérale de garantie des investissements).

Eramet et le gisement de Weda Bay : le nouvel « Avatar » français ?

La fiction « Avatar » de James Cameron montrant la résistance d’un peuple contre des exploitants miniers rejoint malheureusement la réalité vécue par de nombreuses communautés dans le monde. Dans l’île d’Halmahera, le mode de vie des Togutil n’est pas compatible avec la destruction planifiée par Eramet de la forêt dont ils dépendent. D’après le rapport 2008 de la Commission des Droits de l’Homme indonésienne (Komnas Ham), de nombreux abus des Droits de l’Homme ont lieu quand des terres publiques sont ouvertes à l’exploitation minière.

Un des atouts du projet serait, d’après une présentation interne d’Eramet, « les bonnes relations avec les communautés locales » . Ce sont ces « bonnes relations » que conteste Walhi, la branche indonésienne des Amis de la Terre : comme dans de nombreux projets de ce type, la consultation est davantage un alibi qu’une réelle possibilité pour les communautés locales de peser sur le projet. La destruction de la forêt et les risques de pollution des eaux inquiètent fortement les communautés qui dépendent de la pêche et de l’environnement. Mais surtout, les Togutil n’ont jamais pu exercer leur droit de consentement libre, préalable et informé, pourtant reconnu par la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones.

L’Etat français doit exiger qu’Eramet se désengage de ce projet

Les Amis de la Terre France ont décidé d’interpeller le Ministre de l’écologie, de l’énergie, du développement durable et de la mer, Monsieur Borloo, et de le mettre face à ces contradictions : d’un côté la France déclare vouloir lutter contre la déforestation à la tribune des négociations sur le climat et, de l’autre, elle envoie une entreprise, dont elle est actionnaire détruire une forêt protégée pour sécuriser son approvisionnement en métaux.

Pour aller plus loin, une vidéo réalisée par Walhi/Les Amis de la Terre Indonésie  :

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