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Emmaus Lescar-Pau, le village alternatif permanent !

Toute la journée, la musique résonne dans les rues du village Emmaüs Lescar-Pau. Le travail y est dur, le projet parfois contesté, mais l’objectif de bâtir un monde alternatif dans la recherche de l’autonomie, de la dignité et de l’échange, lui, est bien ancré. Interview avec Germain Sarhy.

POURQUOI CRÉER UN VILLAGE ALTERNATIF ?
« Quand l’Abbé Pierre a créé le mouvement dans les années 50, la réinsertion était encore possible, notamment via les activités manuelles. Depuis l’époque Giscard, la crise de l’or noir, le développement de l’informatique et de la robotisation provoqué par le système capitaliste, on a assisté à une diminution de la main d’oeuvre. La réinsertion n’est possible que pour une personne sur mille ! C’est pour ça qu’ici, nous sommes passés d’un esprit de communauté à celui d’un village alternatif dans laquelle la personne peut se reconstruire socialement, culturellement, professionnellement, affectivement, et être un-e citoyen-ne à part entière. Au delà de notre activité de récup’ et de reconditionnement de la marchandise qui nous assure une autonomie financière, nous avons développé une épicerie, qui n’est pas une épicerie solidaire mais une épicerie normale avec des produits de petits producteurs. Nous avons un bar, l’Alternatibar, qui a sa licence 4, comme un bar normal. Nous avons ouvert un restaurant qui propose des produits de saison provenant de notre ferme. Nous développons l’éco-construction, avec l’objectif de faire passer nos habitats mobile-homes à l’habitat éco-construit. Demain, on va ouvrir une boulangerie et un atelier de transformation qui fera des confitures, des conserves. Nous développons aussi une dimension culturelle : chaque année nous organisions un gros festival de musique, et des événements de sensibilisation. Nous développons aussi de nombreux partenariats avec le monde alternatif, comme la Confédération paysanne, Bizi !, Alternatiba et bien d’autres. Toutes nos activités visent à nous ouvrir sur l’extérieur, provoquant la rencontre, l’échange et, par là, la résistance. Car pour moi la rencontre est déjà de la résistance : on se parle, on construit, on sort grandi. Et cette construction devient une force capable de s’opposer à un système politique qui veut nous enfermer dans l’individualisme. »

ET QUEL EST LE LIEN AVEC VOTRE ENGAGEMENT POUR LE CLIMAT ?
« Au quotidien, il faut imaginer le nombre de mètres cubes de matières premières qu’on recycle… Mais ce n’est pas tout, nous nous engageons aussi politiquement. Pas la politique politicienne bien sûr. Lutter contre le changement climatique, c’est lutter contre l’exclusion, la misère. C’est pour cela qu’on était 60 au premier Alternatiba de Bayonne en 2013, puis présents au Village mondial des Alternatives à Montreuil pendant la COP21. On nous a même confié l’Arbre du Climat qui trônait à ce village et sur lequel les gens écrivent leurs espoirs. Nous avons aussi fait le choix politique d’accueillir le camp Sirène qui organisait la résistance contre le Sommet des pétroliers offshore à Pau lors de trois jours de désobéissance civile. Nous soutiendrons aussi le Faucheur de Chaises Jon Palais pour son procès le 09 janvier à Pau. À tous les niveaux, nous voyons comment Emmaüs Lescar-Pau peut s’engager avec nos moyens, notre conscience, notre envie... »

QUI SONT CELLES ET CEUX QUI VIVENT AU VILLAGE ?
« Un bon nombre de compagnes et compagnons sont des gens blessés par la vie : des blessures affectives, économiques, professionnelles. Mais surtout affectives. Quand quelqu’un vient chez nous, c’est dans l’intérêt d’être hébergé-e, nourri-e, de faire des activités et de nouer des relations sociales. Notre pari, c’est de sortir de cet intérêt de consommateur-trice pour lui donner envie de devenir acteur-trice et auteur-e de la dynamique qu’on développe. Nous ne voulons pas être une institution qui gère le misérabilisme, qui enferme le pauvre dans sa pauvreté et va toujours l’assister. Ce que nous ne voulons pas non plus, c’est rester entre nous. Les jeunes qui ont bac + machin chose et n’ont pas envie de vivre dans le système actuel, qu’ils viennent avec nous ! Moi le pauvre, toi l’intellectuel, qu’on se retrouve ensemble pour construire une alternative. Je crois beaucoup à ça. »

DANS UN CONTEXTE DE MONTÉE DE PARTIS PRÔNANT LA POURSUITE DU SYSTÈME CAPITALISTE ACTUEL OU LA XÉNOPHOBIE, QUELLES SONT À TON AVIS NOS PERSPECTIVES POUR LA SUITE ?
« Le système libéral capitaliste fonce la tête première dans le mur car il ne prend pas en compte l’humain et la nature. Il déstabilise complètement le bien-être de la personne. Par contre, vu qu’il exclut de plus de plus de gens, ceux-là sont obligés de développer une autre économie, d’inventer d’autres moyens et d’utiliser la stupidité du productivisme – ce que fait Emmaüs depuis plus de 50 ans. Quand on voit des jeunes diplômés, qui sont écoeurés du système, quittent leurs emplois bien payés pour devenir pâtissiers ou fromagers, je me dis que le défi, c’est ça : leur donner l’envie de créer des alternatives. C’est notre responsabilité de leur proposer autre chose. C’est aussi pour cela qu’on organise des chantiers de jeunes : ils sont accueillis toute l’année, viennent passer autant de temps qu’ils veulent, découvrent les alternatives crédibles dont on a besoin pour s’opposer au système néo-libéral. Nous sommes heureux que notre village y contribue. »

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