Logo des Amis de la Terre
Recommander cette page Imprimer cette page Agrandir cette page

En Europe, trois banques de développement aussi coûteuses qu’opaques : deux de trop ?

23 juin 2005,

Trains de vie dispendieux, opacité record, contrôle incertain, missions voisines : l’aide au développement européen nécessite-t-elle trois institutions publiques distinctes ?


La vérité sur... les chères banques de l’Union
Challenges n°250, 23 juin 2005
par Didier Pavy (correspondant à Bruxelles)

Alors que la Commission européenne peine à boucler le budget de l’Union pour la période 2006-2013, nul ne s’émeut à Bruxelles comme à Strasbourg de ce que les 25 Etats membres soient les actionnaires uniques ou principaux de trois institutions financières internationales actives sur le Vieux Continent : la Banque de développement du Conseil de l’Europe (CEB), la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). A elles trois, elles prêtent ou investissent quelque 50 milliards d’euros par an dans les régions d’Europe « en retard », emploient plus de 2 600 personnes et occupent, comme le veulent les règles de l’Union, des sièges dans des pays différents : Luxembourg pour la BEI, Londres pour la Berd, et Strasbourg pour la CEB.

Un statut flou, et confortable. Si la Banque mondiale est la maison mère du développement à l’échelle de la planète, cette multiplication de banques dédiées au développement d’une seule et même région est en soi exceptionnelle. En outre, les Etats européens qui en sont actionnaires et concourent à fixer leurs objectifs ne semblent pas très soucieux de la performance de leurs dirigeants. « Il est vrai qu’on ne sait plus très bien aujourd’hui quel est leur statut et qui les contrôle », souligne un haut fonctionnaire français basé à Bruxelles. Bien que la BEI soit la propriété de l’Union, par le biais de ses 25 Etats membres actionnaires, ses 1 300 employés ne bénéficient pas du statut de fonctionnaire. Leurs salaires et taux d’imposition sont pourtant alignés sur ceux, plus que confortables, de l’administration bruxelloise. Les huit membres du comité de direction y perçoivent un revenu brut mensuel équivalent à celui d’un commissaire européen, soit 17 000 euros par mois. Identique à celui du président de la Commission de Bruxelles, le salaire de son patron, le Belge Philippe Maystadt, y dépasse les 28 000 euros mensuels avec un taux d’imposition de l’ordre de 25 %. Et si le Parlement européen ne publie que depuis 1999 un rapport annuel sur la BEI, c’est tout de même « parce que nous avons ouvert, sur une base volontaire, un dialogue avec lui », explique Philippe Maystadt.

Situation encore plus floue à la Berd. Ses dirigeants recrutent « sur le marché », comme le précise Steven Kaempfer, le vice-président finance. Mais, alors que le coût de la vie à Londres est réputé le plus élevé d’Europe, les 1 150 employés de la Berd, à première vue, ne sont pas mieux lotis que ceux de la BEI. Une secrétaire y gagne environ 2 600 euros brut par mois et un directeur près de 17 000. Le président, le Français Jean Lemierre, perçoit 2 000 euros de moins que son collègue belge. Mais « nous n’avons pas de grille de salaires parce que nos actionnaires ont considéré que ça n’était pas nécessaire pour une institution comme la nôtre », dit Steven Kaempfer. En clair, en dehors du président et de ses adjoints, tous les cadres de la Berd touchent des bonus et paient « un impôt interne plutôt symbolique ».

Black-out total, en revanche, à la CEB sur les salaires des 130 employés et du gouverneur, le Français Raphaël Alomar. La plus petite des trois banques européennes, qui ne publie en moyenne que quatre communiqués de presse par an, est d’une rare opacité. Pas moyen de savoir quels émoluments perçoivent non plus ses 72 administrateurs et membres du conseil de direction. Rien sur les surcoûts éventuels liés au fait que son administration soit basée à Paris alors que son siège est à Strasbourg.

Si les murs en marbre de Carrare du One Exchange Square, en plein cœur de la City londonienne, rappellent encore les luxueux aménagements ordonnés par Jacques Attali en 1991, ses successeurs à la tête de la BERD ont évité depuis les opérations immobilières dispendieuses. Contrainte et forcée d’embaucher de nouveaux employés à la suite de l’élargissement de l’Union de 15 à 25 membres, la BEI doit, en revanche, faire bâtir une extension à son siège, situé sur le plateau du Kirchberg. Cet immeuble d’acier et de verre, destiné à abriter 800 postes de travail supplémentaires à partir de la mi-2007, coûtera la bagatelle de 135 millions d’euros.

Des projets controversés. Un collectif d’ONG européennes environnementales, baptisé CEE Bankwatch, s’est appliqué ces dernières années à évaluer la gestion et la qualité des projets financés par les banques européennes de développement. La Berd a été critiquée à plusieurs reprises pour « des projets controversés et des opportunités manquées », en particulier dans le secteur de l’énergie. Mais c’est la BEI qui a été la cible favorite de CEE Bankwatch. Ses manquements dénoncés par l’ONG en matière de transparence et d’indépendance ont d’ailleurs inspiré en 2003 un projet de rapport extrêmement sévère de la part de l’eurodéputée espagnole Monica Ridruejo auprès de la commission des Affaires économiques et monétaires du Parlement européen. Cette proche de l’ancien Premier ministre José Maria Aznar y dénonçait les conflits d’intérêts entre certains administrateurs et les projets soutenus financièrement par la banque. C’était le cas, selon elle, de Pierre Richard, le président de la banque franco-belge Dexia. Ce rapport a été à ce point amendé par les eurodéputés eux-mêmes que Monica Ridruejo a refusé d’y attacher son nom. « Ils en ont supprimé près de 95 %, dénonce-t-elle, suite à des pressions tant de la BEI que de certains eurodéputés luxembourgeois. »

Une fusion souhaitable. L’idée de fusionner ces trois banques pour diminuer leurs coûts de fonctionnement et améliorer leur contrôle est régulièrement agitée. Elle est loin de faire l’unanimité, même si les frontières entre leurs missions sont ténues. Certes, la BEI est spécialisée dans les prêts à taux réduit pour des projets situés à 90 % dans les Etats membres de l’Union alors que la BERD a été créée pour aider les pays de l’ancien bloc communiste à réussir leur transition vers l’économie de marché en y prenant des participations dans les entreprises en voie de privatisation. La CEB, quant à elle, focalise ses prêts sur la cohésion sociale, la santé et l’éducation dans les pays membres du Conseil de l’Europe. Mais les trois banques se retrouvent actives souvent sur des projets proches, voire identiques, à la suite du récent élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale, pour la plupart en retard de développement.

« La BEI comme la BERD affichent de bons bilans et soutiennent de bons projets, estime un avocat d’affaires français de Bruxelles. Néanmoins, plutôt que de créer la Berd, on aurait pu élargir les missions de la BEI. Il est vrai qu’il y avait en 1991 une volonté d’affichage politique vis-à-vis des pays de l’Est. » Lord Russell-Johnston, un membre britannique de l’Assemblée du Conseil de l’Europe, a enfoncé le clou dans le rapport qu’il a consacré en juin 2004 à la CEB en se prononçant en faveur d’un « partenariat » entre cette dernière, la BERD, la BEI et, même, la Commission européenne. Une alliance, selon lui, pour « stimuler les volumes d’investissement en faveur de projets de développement dans toute l’Europe ». Pour l’heure, c’est le statu quo qui prévaut.

Trois banques pour une union

  •  La CEB : Création 1956, Siège social Strasbourg, Gouverneur Raphaël Alomar, Effectifs 131, Encours de prêts au 31 déc. 2003 9,9 milliards d’euros
  •  La BEI : Création 1958, Siège social Luxembourg, Président Philippe Maystadt, Actionnaires les 25 Etats membres de l’UE, Effectifs 1 300, Encours de prêts au 31 déc. 2004 265,8 milliards d’euros
  •  La BERD : Création 1991, Siège social Londres, Président Jean Lemierre, Actionnaires 60 Etats (dont les 25 de l’UE, les Etats-Unis) et la BEI, Effectifs 1 150, Fonds investis depuis 1991 23 milliards d’euros.

    La BEI plus puissante que la Banque mondiale

    Le TGV est synonyme de réussite et de fierté nationale. Une merveille de technologie que le monde nous envie. Mais les Français ignorent le plus souvent que le réseau hexagonal de lignes à grande vitesse aurait eu du mal à se construire sans les 3 milliards d’euros que la SNCF et les régions ont empruntés à un taux très compétitif à la Banque européenne d’investissement (BEI). L’institution financière n’a cessé, depuis près de cinquante ans, de jouer un rôle dans la croissance économique du Vieux Continent. Outre la réalisation d’infrastructures de transports, elle a favorisé le développement régional, la compétitivité, l’emploi, la création d’entreprises ou la protection de l’environnement. Au point qu’elle apparaît aujourd’hui comme l’institution financière internationale la plus puissante de la planète. En 2004, elle a accordé des prêts pour 43,2 milliards d’euros, soit plus de deux fois ceux de la Banque mondiale.

    Par Didier Pavy (correspondant à Bruxelles), Challenges n°250