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Etats-Unis : la crise des abeilles atteint un « seuil critique » !

Certains cas de mortalité des abeilles sont devenus si graves que les apiculteurs états-uniens peuvent demander à bénéficier du fonds d’aide pour catastrophe.

Claire Thompson pour Grist, membre du Guardian Environment Network, vendredi 13 janvier 2012.

Toute personne qui a été piquée par une abeille sait qu’elles peuvent infliger une douleur sans commune mesure avec leur petite taille. C’est un sentiment bizarre de penser que leur disparition créerait un énorme problème pour le système alimentaire et menacerait plus de 70 pourcents des cultures qu’elles pollinisent, des amandes aux myrtilles en passant par les pommes.

Bien que le syndrome d’effondrement des colonies se soit ralenti, les apiculteurs commerciaux ont vu des pertes moyennes de population, de l’ordre de 30% chaque année depuis 2006, d’après Paul Towers du Pesticide Action Network. Mr Towers était un des organisateurs de la conférence qui réunissaient apiculteurs et groupes écologistes cette semaine pour faire face aux problèmes que doivent affronter par procuration, l’industrie apicole et l’économie agricole.

Pour Steve Ellis, secrétaire du National Honey Bee Advisory Board (Comité consultatif national pour les abeilles à miel) et lui-même apiculteur depuis 35 ans : « Nous nous approchons d’un point critique où tout peut basculer ». L’année dernière, il a connu tellement de cas de mortalité anormale d’abeilles qu’il peut solliciter le fonds d’aide pour catastrophe du Ministère de l’Agriculture des Etats-Unis (USDA).

Non seulement on continue de signaler des cas d’effondrement de colonies – un phénomène toujours aussi mystérieux où des colonies entières disparaissent littéralement, comme enlevées par des extra-terrestres, sans laisser de corps morts derrière elles – mais les populations d’abeilles sont en général en mauvaise santé, vivent moins longtemps et présentent une vitalité en baisse. Bien que des parasites, des agents pathogènes, des pertes d’écosystèmes peuvent être nuisibles à la santé des abeilles, les études indiquent de plus en plus les pesticides comme principal coupable.

D’après Dave Hackenberg, vice-président du Comité consultatif national pour les abeilles et lui-même apiculteur en Pennsylvanie : « Dans l’industrie, nous pensons que les pesticides jouent un rôle important dans ce qui se passe. »

Un groupe de pesticides soulève de fortes inquiétudes : les néonicotinoïdes, produits chimiquement similaires à la nicotine, dont un en particulier, la clothianidine. Les néonicotinoïdes ne sont pas pulvérisés, mais sont utilisés pour traiter les semences. Ils sont ainsi absorbés par le système vasculaire de la plante et finissent par attaquer le système nerveux central des abeilles qui viennent butiner le pollen. Aujourd’hui, pratiquement toutes les semences de maïs modifié génétiquement (maïs Bt) sont traitées avec des néonicotinoïdes. L’industrie chimique affirme que les abeilles n’aiment pas butiner le pollen de maïs, mais une recherche récente montre que non seulement les abeilles vont butiner dans les maïs, mais qu’il y a bien d’autres voies d’exposition aux néonicotinoïdes.

Une étude de l’Université de Purdue, publiée dans le journal PLoS ONE, a mis en évidence des niveaux élevés de clothianidine dans les poussières rejetées par les semoirs qui semaient au printemps des graines de maïs traitées. Cette étude révélait aussi que des néonicotinoïdes se trouvaient dans le sol des champs non cultivés, proches des champ de maïs Bt, dans les pissenlits qui poussent près de ces champs, dans les abeilles mortes près de l’entrée des ruches et dans les pollens stockés à l’intérieur des ruches.

Plusieurs études indiquaient déjà que la présence de pollen contaminé par des néonicotinoïdes était un facteur du syndrome d’effondrement des ruches. Comme l’explique Hackenberg : « Les insectes commencent par ramener le pesticide à la maison et il contamine tous les endroits d’où l’insecte est revenu ». Ces nouvelles révélations sur l’omniprésence des néonicotinoïdes dans les habitats des abeilles ne fait que renforcer les accusations contre les insecticides.

L’ironie de la chose, c’est que les agriculteurs utilisent ces produits chimiques pour protéger leurs cultures d’insectes ravageurs, mais que, ce faisant, ils détruisent d’autres insectes essentiels à leurs cultures. Pour Hackenberg, une preuve que « nous sommes devenus une nation dirigée par l’industrie chimique ». Non seulement il est apiculteur, mais il possède aussi deux exploitations agricoles. Même lorsque les conseillers techniques agricoles conseillent d’épandre des pesticides sur ses récoltes pour tuer les populations de pucerons par exemple, il sait que « si je le fais, je vais tuer tous les insectes utiles ». La majorité des agriculteurs qui ne sont pas comme Hackenberg, sensibilisés aux abeilles, suivent les conseils de ces analystes des cultures qui, aujourd’hui, sont probablement plutôt payés par l’industrie chimique que par une université d’Etat ou un organisme indépendant.

Les apiculteurs se sont déjà unis avec des organisations représentant l’industrie des amandes et des myrtilles - deux cultures qui dépendent des abeilles pour leur pollinisation – afin de faire face au besoin d’éduquer le milieu agricole. Mr Ellis pense que « de nombreux groupes d’agriculteurs reconnaissent que nous avons besoin que plus de ressources soient consacrées à la protection des pollinisateurs. Nous avons besoin du même niveau d’engagement à l’échelle nationale, de la part des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement et de l’industrie chimique agricole. »

Malheureusement, c’est le ministère de l’Environnement, lui-même, qui a donné le feu vert pour que la clithianidine et les autres néonicotinoïdes soient commercialisés, malgré les mises en garde précises de ses propres scientifiques contre les effets chimiques sur les abeilles et les autres pollinisateurs. Cela augure mal des chances de retirer les néonicotinoïdes du marché, même au vue des nouvelles données de l’étude de l’Université de Purdue.

Pour Towers : « Dans la plupart des cas, le ministère s’est aligné sur l’industrie des pesticides et s’est efforcé d’autoriser rapidement les nouveaux produits. Mais il a été totalement incapable, alors qu’il y avait des preuves claires de danger, de retirer ces produits du marché ».

Etant donné que nous sommes en période pré-électorale – une période où personne ne veut contrarier l’Agroindustrie (et son argent) – les apiculteurs risquent de devoir supporter encore une saison de perte avant qu’il n’y ait le moindre espoir d’une action de la part du ministère de l’Environnement. Pourtant, lorsque dans une assiette états-unienne, une bouchée sur trois est le résultat direct de la pollinisation des abeilles, il ne fait aucun doute que le sort de ces insectes va influencer le nôtre aussi, en tant que consommateurs de nourriture.

Ellis, pour sa part, pense que la réflexion pour sortir de la crise des abeilles, pourrait aussi engager une réforme plus importante de notre système agricole : « Si nous pouvons protéger cette base de pollinisateurs, cela aura en ricochet des effets… sur la vie sauvage, sur la santé humaine. Cela mettra en avant des sujets qu’il faut aborder, comme les eaux souterraines et de surfaces et tous les sujets liés à l’utilisation de produits chimiques en agriculture. »

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