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Europe : vous reprendrez bien un petit coup de crise…

Sommes-nous de perpétuels enfants de la crise !? Il y a eu le premier choc pétrolier en 1973, le deuxième, en 1981, et le troisième en 1991, puis les crises financières. La crise de la dette des “pays en développement” à partir de 1982, le krach boursier de 1987, la bulle Internet de 2001. Née de la crise des subprimes, voici aujourd’hui la crise de la dette publique… en attendant la suite. Qui veut le programme !?

Depuis 1973 et le génial coup de poker de l’Opep suite à la guerre du Kippour (voir ci-contre), le discours dominant n’est plus celui de l’expansion et du progrès, mais celui de la crise.

L’ordinaire de la crise

Dès 1973, Ivan Illitch l’avait analysé (1) : la civilisation occidentale semble prise dans un gigantesque effet de ciseau. D’une part, il faut toujours plus de matières premières et d’énergie pour rendre un service comparable. Il en va ainsi du téléphone mobile par rapport au téléphone fixe, des appareillages invraisemblables faisant appel à des serveurs informatiques situés aux quatre coins de la planète pour commander une pizza à 200 mètres de chez soi, d’objets dont l’obsolescence programmée est toujours plus rapide, etc. Cette consommation hyper-industrielle et invisible renforce le pouvoir des oligopoles sur la majorité des populations, au Nord comme au Sud.

D’autre part, les inégalités sociales et territoriales explosent, reléguant les classes populaires, et aujourd’hui aussi les classes moyennes, dans des conditions de vie de plus en plus indignes, écrasées entre les consommations contraintes – voiture, chauffage, etc. – et des revenus qui ne peuvent suivre le cours de matières premières toujours plus rares et la croissance des remboursements de la dette publique. On peut encore, par médias et crédits interposés, laisser à l’affiche le mirage des classes moyennes jouissant des splendides “fruits de la croissance”. Mais le malaise pointe : ces mythiques classes moyennes ont réalisé qu’elles fondent comme neige au soleil, prises au piège d’une culture construite par les firmes industrielles surexcitées par les intérêts des acteurs financiers.

Une dette-accélérateur

Depuis, la logique à l’oeuvre s’est démultipliée à l’échelle de la planète grâce à la machinerie de la dette financière, véritable carburant de la prédation des ressources naturelles. En 1973, déjà, les progrès de l’informatique permettaient de rendre les marchés financiers toujours plus “efficaces” et les multinationales occidentales organisaient le pillage des ressources dans les anciennes colonies.

La principale nouveauté est là ! : le capitalisme financier a pris sur l’industrie la revanche qu’il attendait depuis l’entre-deux-guerres. C’est en 1973 que Valéry Giscard d’Estaing obtenait le vote d’une loi obligeant l’Etat à financer ses déficits auprès des banques privées. Il leur offrait ainsi sur un plateau le monopole de la création monétaire par le crédit. Jusque là, ce monopole était celui des banques centrales (chez nous, la Banque de France), qui, moyennant une légère inflation, renflouaient les caisses des Etats à taux zéro. Adieu la planche à billets : les économies occidentales entraient dans l’ère du crédit triomphant.

A la même époque en effet, les futurs pays de la zone euro ont adopté des lois comparables. Depuis, l’Europe de Maastricht et de Lisbonne a enfoncé le clou. Des textes (les fameux traités) ont été imposés aux populations, parfois clairement contre leur volonté – comme le prouvaient les “Non” irlandais, hollandais et français en 2005. Ces textes entérinent l’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE) et interdisent aux Etats de se financer auprès d’elle (en revanche, elle a le droit – et ne s’en prive pas – de financer les banques privées qui financent les Etats) ou de s’entraider.

Le coup de grâce a été la crise des subprimes, qui a conduit les Etats à s’endetter pour sauver leurs banques de la faillite. Les résultats sont là ! : le cumul de la dette publique française est passé de 1 000 milliards d’euros en 2003 à plus de 1 700 milliards d’euros en 2012. La dette de l’Espagne, qui n’atteignait que 40 % de son PIB en 2007, en représente près de 80 % en 2012. Après la Grèce et le Portugal, c’est le tour de l’Espagne et de l’Italie.

Voici ouverte la crise de l’euro, sommet de l’absurde : il faudrait maintenant rembourser les banques. Le Mécanisme européen de stabilité et le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, qui doivent être ratifiés en 2012, visent à inscrire dans la constitution une “règle d’or” draconienne s’imposant à tous les Etats, au nom du remboursement de la dette – dont une grande part est tout aussi illégitime au Nord qu’elle l’était au Sud. Le mécanisme est le même que celui appliqué depuis les années 1980 à de nombreux pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie à travers les programmes imposés par le FMI.

Ce mécanisme infernal, à l’oeuvre désormais en Europe aussi, permet d’appauvrir les Etats et de les démunir des moyens de conduire leurs politiques sociales et écologiques. Les gouvernements attaquent les conquêtes sociales (retraites, santé, services publics) au nom du fantasme qui viserait à rendre les pays d’Europe compétitifs avec les pays qui pratiquent le dumping social et écologique comme la Chine et l’Inde ou ceux d’Europe de l’Est et du Maghreb. Les dirigeants ultralibéraux décident, par la voix de la BCE, du FMI et de la Commission européenne (la Troïka) d’imposer des plans d’austérité et de bas salaires tels que le niveau de vie des Grecs, des Portugais et maintenant des Espagnols chute dans des conditions insupportables. Ce qui va prolonger la profonde récession économique, d’abord dans les Etats dits de la périphérie, puis dans ceux du coeur de l’Europe. Tout cela au nom d’un remboursement que leur austérité rend impossible.

Décroissance contre austérité

Ces plans d’austérité sans fin, imposés à toute l’Europe, ne sont pas la sobriété défendue par les Amis de la Terre et par ceux qui prônent la décroissance. La récession crée du chômage et du stress mais ne propose aucune solution d’autonomie ou d’organisation locale. Les terres et le temps disponible sont de plus en plus contrôlés par des groupes industriels qui se battent pour dénigrer la sobriété et impulser des stratégies, afin de garantir la surconsommation énergétique de l’Europe : exploitation des pétroles et gaz de schiste, prolongation de l’exploitation de centrales nucléaires obsolètes, retard dans la con version à l’agroécologie et dans la révision radicale de l’urbanisme.

Les Collectifs pour un audit citoyen de la dette publique (2) démontent la logique cette dette assimilée à une dette privée. Ils refusent que les populations payent les remboursements des emprunts illégitimes contractés par les gouvernements. Ils analysent les comptes des Etats européens et des collectivités locales, déconstruisent le discours accusant les peuples d’avoir vécu dans le luxe et le confort : si la dette avait servi à améliorer les conditions de vie des Français, comment expliquer que le nombre de pauvres ne cesse de croître depuis 2004 !? En réalité, les dépenses publiques, exprimées en parts du PIB, n’ont quasiment pas varié depuis 1992. Ce sont les cadeaux fiscaux faits aux plus riches qui ont délibérément créé les déficits publics pour le seul profit des détenteurs de capitaux. C’est pour cela que les banques privées doivent être cantonnées à leur rôle de financement de l’économie et que l’investissement doit être contrôlé par les citoyens au travers des politiques publiques.

> LAURENT HUTINET ET NICOLAS SERSIRON

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