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Faim dans le monde : les petits paysans produisent plus !

George Monbiot, le grand éditorialiste britannique, rappelle quelques faits simples : les petits paysans produisent plus que les agromanagers, mais rapportent moins... aux multinationales.

Georges Monbiot, The Guardian, le 10 juin 2008. Traduction Christian Berdot

Les petits paysans sont plus efficaces pour nourrir le monde. Alors pourquoi les traite-t-on avec autant de mépris ?

Avant de continuer, je vous conseille de vous asseoir. Robert Mugabe a raison ! La semaine dernière, lors du sommet de la FAO sur l’agriculture et l’alimentation, il a été le seul chef d’état à parler de « l’importance … de la terre dans la production agricole et la sécurité alimentaire » [1]. Les autres pays devraient suivre l’exemple du Zimbabwe a-t-il ajouté.

Bien sûr ce vieux salaud a fait exactement l’inverse. Il a expulsé ses opposants et donné la terre à ses supporters. Il a oublié de soutenir les nouvelles installations avec des crédits et de l’aide technique, ce qui a mené l’agriculture du Zimbabwe à l’effondrement. Le pays avait désespérément besoin d’une réforme foncière lorsque Mugabe est arrivé au pouvoir et c’est encore le cas aujourd’hui.

Mais Mugabe a raison en théorie. Bien que le monde riche ne veuille pas l’entendre, le problème de savoir si le monde sera nourri ou pas est partiellement fonction de qui possède la terre. C’est ce qu’il ressort d’une découverte inattendue, faite en 1962 par le Prix Nobel d’Economie, Amatya Sen [2]. et confirmée depuis par des études complémentaires. Il y a en effet, une relation inversement proportionnelle entre la taille des fermes et la quantité produite à l’hectare. Plus elles sont petites, plus le rendement est grand.

Dans certains cas, la différence est énorme. Par exemple, une étude récente menée en Turquie a trouvé que des fermes de moins d’un hectare sont 20 fois plus productives que des fermes de plus de 10 hectares [3]. Les observations de Sen ont été testées en Inde, au Pakistan, au Népal, en Malaisie, en Thaïlande, à Java, aux Philippines, au Brésil, en Colombie et au Paraguay. Elles sont confirmées partout.

Ce résultat surprendrait dans n’importe quelle industrie, car nous associons efficacité avec taille. En agriculture, cela paraît particulièrement étrange, car il est probable que les petits producteurs disposent de moins de machines agricoles , de moins de capital ou d’accès au crédit ou qu’il connaissent moins les dernières techniques.

Il y a bien sûr pas mal de controverse pour expliquer ce rapport entre taille et efficacité. Pour certains chercheurs, c’est le résultat d’un problème statistique : les sols fertiles supportent des populations plus importantes que les sols pauvres, la taille des fermes étant une conséquence de la fertilité et non pas l’inverse. Des études complémentaires, cependant, ont montré que le rapport taille/efficacité se maintenait à travers une région de terres fertiles. De plus, ce rapport subsiste même dans des pays comme le Brésil où les grands propriétaires fonciers ont confisqué les meilleures terres [4].

L’explication la plus plausible est que les petits paysans utilisent plus de travail par hectare que les grands agriculteurs [5]. Leur main-d’oeuvre consiste principalement des membres de leur famille, ce qui signifie que le coût de la main-d’œuvre est plus bas que celui d’une grande exploitation (ils n’ont pas besoin de dépenser de l’argent pour recruter ou encadrer les ouvriers). Avec plus de main-d’œuvre, les petits paysans peuvent cultiver leur terre plus intensivement : ils passent plus de temps à faire des terrasses et à construire des systèmes d’irrigation ; ils ressèment de suite après la récolte ; ils peuvent faire pousser différentes plantes dans le même champ.

Au début de la Révolution Verte, ce rapport taille/rendement semblait inversé : les exploitations plus grandes ayant accès au crédit pouvaient investir dans de nouvelles variétés et augmenter leur rendements. Mais lorsque les nouvelles variétés se sont répandues chez les petits paysans, le rapport rendement/petitesse de la ferme a été de nouveau confirmé [6]. Si les gouvernements veulent réellement nourrir le monde, il faudrait qu’ils démantèlent les grands domaines agricoles et redistribuent la terre aux pauvres et concentrent leurs recherches et subventions pour financer et soutenir les petites fermes.

Il y a plein d’autres raisons de soutenir les petites fermes. Les miracles économiques de la Corée du Sud, de Taiwan ou du Japon ont pour origine les programmes de réformes agraires. Les paysans utilisèrent l’argent qu’ils gagnaient pour construire des petites entreprises. C’est le même processus qui semble s’être produit en Chine, bien que retardé par 40 années de collectivisation et le Grand Saut en Arrière : les bénéfices économiques de la redistribution qui commença en 1949 ne se sont pas fait ressentir avant le début des années 80 [7]. La croissance basée sur les petites fermes tend à être plus équitable que la croissance basée sur des industries demandant beaucoup de capitaux [8]. Bien que la terre soit utilisée de manière plus intensive, les impacts écologiques sont globalement moindres. Lorsque de petites fermes sont absorbées par de grandes exploitations, les ouvriers expulsés vont vers de nouvelles terres où ils essayent de tirer leur subsistance. J’ai eu l’occasion de suivre sur plus de 3 500 km à travers l’Amazone, des paysans expulsés, de l’état brésilien du Maranhao, vers les terres des indiens Yanomani, et j’ai vu comment ils les ont détruites.

Mais les préjugés contre les petits paysans ont la peau dure et sont à la base d’une des insultes les plus étranges de la langue anglaise : si vous traitez quelqu’un de paysan, vous l’accusez d’être autosuffisant et productif. Les paysans sont autant détestés par les capitalistes que par les communistes. Les uns comme les autres ont essayé de leur voler leurs terres et ont des intérêts cachés puissants pour les rabaisser et les diaboliser. Dans son portrait de la Turquie, le pays où les petits paysans sont 20 fois plus productifs que les gros exploitants agricoles, la FAO, l’organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation, affirme que « la production agricole… reste faible » à cause de la petite taille des fermes [9]. Les états de l’OCDE affirment que « l’arrêt de la parcellisation des terres » et la consolidation de terres très parcellisées sont indispensables pour augmenter la productivité agricole [10]. Aucun des deux organismes n’apporte la moindre preuve soutenant ces affirmations. Le capital a besoin d’une classe ouvrière sans racine et à moitié affamée.

Comme Mugabe, les pays bailleurs de fonds et les grands organismes internationaux affirment haut et fort qu’il faut soutenir les petits paysans alors que, par derrière, ils les éliminent. Le sommet de la faim de la semaine dernière s’est mis d’accord pour « aider les agriculteurs, notamment les petits producteurs, pour augmenter la production et permettre l’intégration des marchés locaux, nationaux et internationaux » [11]. Pourtant, il y a quelques mois lorsque l’Evaluation Internationale des Connaissances Agricoles a présenté les moyens de mettre en place ces mesures, les Etats-Unis, l’Australie et le Canada ont refusé de reconnaître les conclusions de ces travaux car elles allaient à l’encontre des multinationales [12], tandis que le Royaume-Uni reste le dernier pays à ne pas avoir encore dit s’il soutenait ou non cette étude [13].

Les grandes entreprises tuent les petits paysans. Elles s’assurent, en étendant les droits de la propriété intellectuelle sur tous les aspects de la production et en développant des plantes qui ne vont pas se développer réellement ou ne pourrant pas du tout se reproduire [14], que seuls ceux qui ont accès au capital peuvent continuer à cultiver. De même, en contrôlant les marchés en gros et la distribution, elles cherchent à baisser le coût des transactions en ne s’adressant plus qu’aux grands fournisseurs. Si vous pensez que les chaînes de supermarchés ne sont pas tendres avec les agriculteurs du Royaume-Uni, vous devriez jeter un coup d’œil sur la façon dont elles traitent les producteurs dans les pays pauvres. Au fur et à mesure que les pays en voie de développement chassent les marchés de rues et les étals des marchands ambulants pour les remplacer par des supermarchés et des centres commerciaux de luxe, même les paysans les plus productifs perdent leurs clients et sont obligés de vendre. Ce processus est encouragé par les nations riches qui insistent pour que leurs compagnies aient le droit d’accès aux marchés locaux. De plus, les subventions agricoles qu’elles accordent à leurs grands exploitants agricoles permettent à ceux-ci de concurrencer déloyalement les petits producteurs des pays pauvres.

Tout cela nous amène à une conclusion intéressante. Cela fait des années que des libéraux bien intentionnés ont soutenu le commerce équitable car les bénéfices qui en sont issus vont directement aux producteurs. Par contre la structure du marché alimentaire international change si rapidement que le commerce équitable est en train de devenir un des derniers moyens qui permettent aux paysans des pays pauvres de survivre. Alors que l’approvisionnement mondial en nourriture devient plus difficile, la disparition des petites fermes en faveur de grosses exploitations ne fera que diminuer la production mondiale. En fait, le commerce équitable est non seulement un moyen de redistribuer les revenus, mais pourrait devenir aussi un moyen de nourrir la planète.

Notes

[2Amartya Sen, 1962. An Aspect of Indian Agriculture. Economic Weekly, Vol. 14

[4Giovanni Cornia, 1985. Farm Size, Land Yields and the Agricultural Production function : an analysis for fifteen Developing Countries. World Development. Vol. 13, pp. 513-34.

[5Eg Peter Hazell, January 2005. Is there a future for small farms ? Agricultural Economics, Vol. 32, pp93-101. doi:10.1111/j.0169-5150.2004.00016.x

[6Rasmus Heltberg, October 1998. Rural market imperfections and the farm size— productivity relationship : Evidence from Pakistan. World Development. Vol 26, pp 1807-1826. doi:10.1016/S0305-750X(98)00084-9

[7Voir Shenggen Fan and Connie Chan-Kang , 2005. Is Small Beautiful ? : Farm Size, Productivity and Poverty in Asian Agriculture. Agricultural Economics, Vol. 32, pp135-146.

[8Peter Hazell, ibid.

[10OCDE Economic Surveys : Turkey - Volume 2006 Issue 15, p186. This is available online as a Google book. I was led to refs 9 and 10 via Fatma Gül Ünal, ibid.

[12Evaluation internationale des sciences et technologies agricoles au service du développement (IAASTD), 2008. Global Summary for Decision Makers. www.agassessment.org

[13IAASTD, Vu le 9 Juin 2008. Frequently Asked Questions. www.agassessment.org

[14Comme par exemple les semences Terminator.

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