Une forêt source de vie

Le bassin du Congo est une vaste région forestière d’environ 230 millions d’hectares, qui constitue, après l’Amazonie, le second massif de forêt tropicale humide au monde.

Les inventaires scientifiques ont permis de recensés près de 11 000 espèces végétales, 438 espèces de reptiles, 336 espèces d’amphibiens, 221 espèces d’oiseaux et 270 espèces de mammifères dont 43 espèces de primates. Parmi ces espèces, nombreuses sont celles qui n’existent que dans les forêts du Bassin du Congo : l’okapi (Okapia johnstoni), découvert très tardivement (en 1901), la petite antilope de Bates (Neotragus batesi), qui ne dépasse pas 30 centimètres de hauteur, le pangolin géant, qui peut atteindre 1,70m de long et les célèbres gorilles (Gorilla gorilla sp.) ou bonobos (Pan paniscus), ce dernier étant le singe le plus proche génétiquement de l’homme. Contrairement à une idée répandue, les forêts tropicales d’Afrique Centrale ne sont pas des forêts statiques et vierges de toutes influences. Durant les deux derniers millions d’années, les forêts du bassin du Congo ont plusieurs fois été réduites et fragmentées suite à des périodes climatiques sèches. La forte densité en forêt de certains arbres comme l’okoumé et le sapelli seraient liée à la fois à l’alternance de phases de régression/extension de la forêt et à l’action de l’homme.

Aujourd’hui environ 30 millions d’humains vivent dans les forêts du bassin du Congo. On distingue les agriculteurs bantous qui pratiquent la défriche-brulis et qui se sont établis à la périphérie des forêts au fil des migrations, des « pygmées », un terme en réalité péjoratif, qui désigne les nombreux peuples autochtones qui se sont adaptés à la vie en forêt il y a plus 20 000 ans. Ces peuples regroupés en différentes « ethnies » comme les Baka ou les Twa représentent environ 3 millions de personnes. Leur mode de vie est très fortement lié à la forêt : ils pratiquent la chasse et la cueillette, se soignent avec des plantes, construisent des huttes avec des végétaux et ont de nombreux rites et coutumes pour honorer les esprits de la forêt.
Le syndrome de la forêt vide
Contrairement à l’Amazonie et aux forêt d’Asie du Sud-Est, les forêts du Bassin du Congo sont encore relativement intactes. Chaque année 700 000 ha de forêts disparaissent tout de même ce qui correspond à un taux de diminution de la superficie forestière d’environ 0,3% par an. En périphérie du massif, cette déforestation est liée à la pression de l’agriculture mais au cœur de ces forêts, ce sont les routes d’exploitation forestière qui sont cause importante de déforestation directe et indirecte car elles favorisent la pénétration des agriculteurs et des braconniers. La pression démographique en forêt étant toutefois relativement faible (notamment au Gabon), la conversion des forêts pour l’agriculture est un phénomène peu marqué contrairement à l’Amazonie.
De même, à l’exception des forêts proches des grandes villes comme Kinshasa ou Yaoundé, l’impact des prélèvements de bois pour faire du feu est très faible contrairement aux forêts tropicales sèches d’Afrique (Mali, Niger..) car dans les forêts tropicales humides du Bassin du Congo, le bois mort abonde dans le sous-bois et suffit largement à couvrir les besoins de la population.
Pour se défendre de toutes accusations de déforestation, les industriels du bois jouent sur cette ambiguïté et expliquent qu’ils ne prélèvent que quelques arbres (2 à 6 en général) à l’hectare. Si cette exploitation n’entraîne pas une disparition immédiate de la forêt, elle entraîne néanmoins une profonde perturbation de la composition et de la structure forestière. Cette exploitation est en effet hyper-sélective car elle se concentre sur une trentaine d’espèces d’arbres (=essences) très recherchées par le commerce international alors que l’on peut en trouver plus de 1000 différents. Cette pratique, assimilable à une exploitation minière, aboutit à la disparition de ces espèces qui ne sont considérées que pour la qualité et la valeur de leur bois. Au Gabon, l’okoumé (Aucoumea klaineana) et l’ozigo (Dacryodes buettneri) représentent à eux seuls environ 65% des essences exportées. Certaines essences recherchées par les forestiers sont des arbres sacrés pour les populations locales ou les peuples autochtones comme le bubinga ou le moabi d’où de nombreux conflits. La structure forestière est également modifiée car la plupart des très grands arbres, parfois âgés de 2500 ans, sont abattus et ne se retrouveront pas entre deux rotations d’exploitation. Les seuls gros arbres qui sont conservés pour produire des graines, les semenciers, sont souvent des arbres mal conformés, sans valeur commerciale, ce qui peut entraîner une érosion génétique.

En outre, l’ouverture de route pour l’exploitation forestière entraîne une explosion du braconnage : les camions qui transportent les troncs d’arbres (= les grumiers) permettent d’évacuer la viande de brousse vers les villes. Or, en forêt tropicale, la dissémination ou la pollinisation de nombreux arbres dépend des animaux (zoochorie) et notamment de la grande faune. C’est le cas des arbres produisant des gros fruits (ex : moabi) qui sont dépendants des éléphants ou des gorilles pour disséminer les graines contenues dans ces fruits sur de longues distances et ainsi permettre à l’espèce de survivre sur de vastes espaces.
La forêt se vide donc de ses arbres précieux et de ses animaux : c’est le « syndrome de la forêt vide ».
A qui profite la forêt ?

Les forêts du Bassin du Congo appartiennent quasiment exclusivement aux Etats qui ont mis en place des systèmes de concessions pour exploiter leurs ressources naturelles. Ce schéma est directement hérité du début du XXème siècle où la puissance coloniale exploitait les vastes massifs de forêts africains en accordant des droits d’exploitation à des entreprises privées de son pays d’origine. Aujourd’hui 40% de l’espace forestier dans le Bassin du Congo est alloué sous forme de grandes concessions à des entreprises pour la plupart étrangères et d’après l’Association Interafricaine des Industries Forestières (IFIA) ce chiffre pourrait atteindre 70%. Ces concessions couvrent une superficie de 50 000ha à 1 million d’hectares pour les plus grandes au Nord du Congo (soit environ la superficie de l’Ile de France) !

A l’inverse, les communautés locales et les peuples autochtones qui habitaient dans ou à proximité de ces forêts, bien avant la création de ses Etats, n’ont pas de droits fonciers. Les expériences de décentralisation de la gestion des forêts (exemple foresterie communautaire au Cameroun) restent anecdotiques. Aucun pays d’Afrique Centrale n’a ratifié la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail qui reconnaît le droit des peuples autochtones sur leur terre. Les droits traditionnels de ces peuples ne sont donc pas reconnus d’où de nombreux conflits avec des entreprises forestières qui obtiennent des concessions dans leur forêt ancestrale ou abattent des arbres sacrés.
L’argument souvent avancé pour justifier l’exploitation industrielle des forêts africaines est que celle-ci contribue à la réduction de la pauvreté et au développement des populations. Pourtant, il suffit de se rendre dans une ville comme Yokadouma, à l’Est du Cameroun, pour se rendre compte de la réalité. Malgré les 13 concessions forestières qui entourent cette ville et qui devrait rapporter 8 milliards de francs CFA par an aux habitants de Yokadouma, la pauvreté est très forte. Les habitants attendent toujours la construction de points d’accès à l’eau potable, les écoles sont vétustes, les ordures s’entassent dans les rues et tous les soirs seuls les habitants d’un quartier ont l’électricité. La corruption est très forte et permet de détourner l’argent public ou de s’arranger directement avec les entreprises pour ne pas sanctionner celles qui ne payent pas les taxes.

Même lorsque ces taxes sont payées, elles ne correspondent qu’à une faible partie des bénéfices engrangés par ces entreprises qui se plaignent de payer trop de taxes, refusent d’ouvrir leur livre de comptes ...mais pourtant annoncent des bénéfices record ! (+44% de progression pour le résultat net de Rougier entre les 1er semestres 2004 et 2005). Au Cameroun, la Redevance Forestière Annuelle versée dont la moitié devrait être reversées aux communes et aux villages riverains et l’autre moitié à l’Etat ne représente que 5 à 8% de la valeur des bois.
Quelles solutions ?
La corruption et la mauvaise gouvernance permettent le maintien d’un système hérité de l’époque coloniale : les ressources naturelles comme les bois précieux sont exploitées au profit d’entreprises étrangères et d‘une élite corrompue qui utilise cette manne financière pour se maintenir au pouvoir. Alors que 70% des forêts du bassin du Congo pourraient-être allouées à des entreprises étrangères dans les prochaines années, les droits fonciers des peuples autochtones ne sont pas reconnus et ils se trouvent de fait dépossédés de leur forêt.
Les Amis de la Terre France, Cameroun et de nombreuses ONGs africaines appuient les populations locales et les peuples autochtones en cas de conflits avec des entreprises forestières, relaient au niveau national et international leur demande pour une reconnaissance de leurs droits fonciers et les aident, le cas échéant, à mettre en place des systèmes de gestion locale des ressources forestières à impact environnemental réduit.