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Glyphosate cancérigène ? Quand l’industrie dicte ses propres évaluations !

Les lecteurs seront par exemple étonnés d’apprendre qu’une bonne partie de l’évaluation récente du glyphosate, menée par le gouvernement allemand et commanditée par la Commission européenne, n’a pas été rédigée par les scientifiques qui travaillent pour l’Institut fédéral allemand de l’évaluation des risques (BfR), mais par le European Glyphosate Task Force (le Groupe de travail européen sur le glyphosate), un consortium d’entreprises de l’agrochimie.

De Patrick van Zwanenberg
The Guardian, le 13 mai

La controverse sur le glyphosate, l’herbicide le plus utilisé dans le monde fait découvrir des aspects de la réglementation concernant la sécurité des produits chimiques, qui habituellement restent souvent cachés aux citoyens.

Le glyphosate, l’herbicide le plus utilisé dans le monde, a fait la une en mars, après que le Centre international de recherches sur le cancer (le CIRC) ait annoncé qu’il était probablement cancérigène pour les humains. Le CIRC qui a la responsabilité de fournir des données pour la politique de surveillance des cancers de l’Organisation mondiale de la santé et de ses membres, vient de terminer après un an de travail, une étude de toute la littérature scientifique concernant le glyphosate. Le CIRC a trouvé des « preuves convaincantes » que le glyphosate provoque le cancer chez des animaux de laboratoires, des « preuves limitées » qu’il a les mêmes effets sur les travailleurs agricoles, et des preuves qu’il provoque des altérations chromosomiques et de l’ADN dans des cellules humaines.

L’évaluation du CIRC est extrêmement importante, car elle est nettement en contradiction avec les opinions des principales autorités de réglementation dans le monde. L’an dernier, une évaluation de l’organisme de réglementation allemand, commanditée par la Commission européenne, concluait qu’il n’y avait aucune preuve que le glyphosate est cancérigène ou mutagène, ou que l’herbicide pose un quelconque risque sérieux pour la santé. Tous les autres organismes de réglementation arrivaient à des conclusions similaires.

Le CIRC n’a pas eu accès à de nouvelles études. Alors comment se fait-il qu’il puisse arriver à une conclusion aussi différente quant aux dangers que pose le glyphosate ?

Tout d’abord, ce n’est pas la première fois que ce genre de désaccord se produit et cela n’a, en soi, rien de surprenant. Les preuves concernant l’innocuité de produits chimiques sont souvent incomplètes, incertaines et ambigües, ce qui fait que l’évaluation de la sécurité ne peut pas toujours être résolue sur la seule base des preuves. Par exemple, qu’appelle-t-on une étude fiable et pertinente ? Comment prendre en considération des preuves contradictoires ? Combien et quel type de preuves sont nécessaires pour étayer un jugement sur la présence ou l’absence de risque ? Pour trancher de telles questions, il est caractéristique de faire appel à des jugements et hypothèses subjectifs ainsi qu’à des preuves, il n’est donc pas étonnant que des institutions puissent parfois être en désaccord.

Nous ne savons pas exactement pourquoi les évaluations institutionnelles du glyphosate diffèrent de façon aussi marquée dans le cas présent, car le CIRC doit encore publier son évaluation complète (promise pour plus tard, cette année). Mais d’après le résumé du CIRC, il semble probable qu’il a utilisé d’autres critères pour choisir les preuves à évaluer, a jugé différemment la fiabilité de certaines preuves et a interprété les résultats de certaines études expérimentales de façon différente.

La plupart des organismes de régulations rechignent à reconnaître que certains aspects de l’évaluation de la sécurité des produits chimiques sont affaire de choix. Cela est dû en partie au fait que la science est une puissante source de légitimité et que les autorités de réglementation aiment souvent se dépeindre comme étant beaucoup plus objectives, fiables et consensuelles qu’elles ne sont réellement. Mais c’est aussi parce que reconnaître ces choix, serait une invitation à examiner de plus près les évaluations techniques des autorités de réglementation. Nous pourrions raisonnablement vouloir demander comment le choix de certains aspects a été exercé : de façon à résoudre des incertitudes ou des ambigüités en faveur de la santé des citoyens ou en faveur de l’agrobusiness ?

L’évaluation du CIRC est un dilemme pour les autorités de réglementation. Si elles acceptent explicitement la validité des conclusions du CIRC (et reconnaissent ainsi que l’évaluation de la sécurité repose sur des choix), elle s’exposent à ce que leurs propres évaluations soient examinées et critiquées. La seule alternative qui leur reste, est de continuer d’affirmer que l’étude du CIRC est scientifiquement et politiquement biaisée.

Cette dernière tactique a été souvent adoptée lorsque des scientifiques isolés ont critiqué un consensus règlementaire sensible, mais avec le CIRC, on a à faire à une contestation de taille. Le CIRC est une des institutions les plus rigoureuses sur le plan scientifique et les plus indépendantes. Ces évaluations sont menées par des scientifiques confirmés et des scientifiques travaillant pour les autorités de réglementation, venant d’un peu partout dans le monde, et soumis à une politique très stricte concernant les conflits d’intérêts. Le CIRC insiste sur le fait que ses évaluations sont transparentes et qu’ainsi, toutes les preuves utilisées pour étayer ses évaluations sont mises à la disposition du public. Le processus d’évaluation suit des principes scientifiques et des critères d’évaluation qui sont publiés, et est expliqué avec force détails dans les monographies du CIRC.

Nous ne savons pas encore comment les autorités de réglementation vont traiter ce dilemme, mais pour l’industrie agrochimique la stratégie est clairement tracée. Pour Monsanto, « les résultats [du CIRC] ont été obtenus par une collecte très sélective des données et montre clairement un parti pris programmé ». Le Conseil états-unien des Sciences et de la santé, une organisation de « consommateurs » financée par l’industrie était du même avis : « [le CIRC] a commencé par la conclusion qu’il voulait atteindre et a ainsi évalué les données qu’il voulait utiliser pour arriver à cette conclusion, tout en ignorant ou manipulant le reste ».

Cette stratégie est curieuse, car elle ne peut qu’inciter à comparer le CIRC et les autres organismes de réglementation qui, prétendument, ont fourni une évaluation plus impartiale du glyphosate. Et une telle comparaison risque de ne pas être en faveur de ces derniers.

Les lecteurs seront par exemple étonnés d’apprendre qu’une bonne partie de l’évaluation récente du glyphosate, menée par le gouvernement allemand – et qui a la faveur de l’industrie de l’agrochimie lorsqu’elle est comparée à celle du CIRC – n’a pas été rédigée par les scientifiques qui travaillent pour l’Institut fédéral allemand de l’évaluation des risques (BfR), mais par le European Glyphosate Task Force (le Groupe de travail européen sur le glyphosate), un consortium d’entreprises de l’agrochimie.

Les responsables de l’Institut fédéral allemand ont expliqué qu’étant donné la quantité de preuves, ils n’avaient pas le temps de préparer eux-mêmes, une évaluation toxicologique. Ainsi, ce sont les industriels de l’agrochimie qui ont rédigé les descriptions et évalué la fiabilité de chaque preuve. Il s’agit ici exactement de ces décisions dictées par des choix, dont il était question précédemment. Les responsables de la réglementation du BfR ont fait des commentaires en italique sur le texte des industriels mais on est bien loin de ce que la plupart des gens comprennent par évaluation indépendante.

Nous ne savons pas si l’évaluation du BfR est inhabituelle parce qu’elle a été rédigée par les entreprises dont les produits sont évalués, ou si elle est inhabituelle parce que les autorités de réglementation allemandes ont été assez honnêtes pour reconnaître explicitement cette pratique. Mais si une des nations les plus riches de la planète n’a pas suffisamment de moyens pour mener ses propres évaluations indépendantes de données toxicologiques, nous sommes en droit de nous demander quelles sont les pratiques des autres organismes de réglementation ailleurs dans le monde ?

Titre anglais de l’article « Glyphosate and the politics of chemical safety ».

Lien : http://www.theguardian.com/science/political-science/2015/may/13/chemical-reactions-glyphosate-and-the-politics-of-chemical-safety

Patrick van Zwanenberg étudie les politiques scientifiques et technologiques au STEPS América Latina et au Centro de Investigaciones para la Transformación à Buenos Aires.

Rédigé le