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Greenwashing : les agrocarburants au secours des sables bitumineux !

Ou comment mettre en place une « économie circulaire », avec capture et recyclage du CO2 et faire passer les industriels des sables bitumineux pour des écologistes modèles !

L’industrie canadienne des sables bitumineux : une alliée improbable pour le recyclage des émissions carbone. Photo : Marc Ralston/AFP/Getty Images

Dans cet article de Marc Gunther (Guardian.com, le 2 avril 2014), on voit se mettre en place la stratégie de l’industrie des sables bitumineux : au lieu de renoncer à une énergie très polluante, elle nous fait miroiter d’utopiques avancées technologiques vertes…

Les pires pollueurs du Canada peuvent-ils devenir leaders dans la lutte contre les émissions de CO2 ?

Les producteurs pétroliers canadiens ont été cloués au pilori pour leur rôle en tant que pollueurs de l’environnement. Mais avec l’accroissement des taxes sur le carbone à l’horizon, est-ce que les méchants d’hier pourraient devenir les gentils de demain ?

Nous recyclons le papier, le plastique, l’aluminium et le verre, alors pourquoi pas le carbone ?

Récupérer le dioxyde de carbone, un gaz à effet de serre, et le transformer en quelque chose ayant une valeur commerciale pourrait résoudre la crise climatique, si cela pouvait être fait à grande échelle. Mais la capture des émissions de carbone des centrales électriques et leur transformation en combustibles, denrées alimentaires, produits chimiques ou matériaux de construction, se sont avérées jusqu’à présent être une solution coûteuse et complexe.

Dernièrement, le soutien technique et financier pour le recyclage des émissions de carbone a connu une flambée et provenait d’une source inattendue : l’industrie des sables bitumineux.

Vilipendée par les écologistes, stigmatisée par Neil Young, la légende du rock, et dénoncée par James Hansen, le scientifique qui mène croisade pour les climats, l’industrie des sables bitumineux apparaît comme un partenaire très improbable dans la bataille contre les émissions de carbone. Mais en fait, son intérêt pour trouver une solution aux émissions de CO2 est cohérent.

Après tout, les industries du charbon, du pétrole et du gaz naturel produisent plus de CO2 que n’importe quel autre secteur. Et compte tenu des tendances actuelles, il est clair - qu’elles le veuillent ou non - qu’elles ne pourront pas continuer à l’accumuler dans l’atmosphère éternellement et sans rien payer. La province de l’Alberta qui abrite l’industrie des sables bitumineux et qui est ce qui ressemble le plus au Texas, décréta une taxe de 15 dollars par tonne de carbone en 2007. La Colombie britannique voisine exige 30 dollars par tonne de carbone.

Ce n’est pas assez coûteux pour convaincre les producteurs d’énergies fossiles de capturer le CO2 de leurs centrales, mais si les taxes augmentent – et si les entreprises pouvaient trouver des moyens de recycler leur CO2 dans de nouveaux produits – le coût économique de la capture du carbone pourrait commencer à être rentable.

« Nous savons que nous allons vers un avenir où il y aura des limitations du carbone » explique Bob Mitchell, directeur principal du secteur des sables bitumineux de ConocoPhilipps Canada. « Nous avons besoin de toute une mallette d’options pour faire baisser les coûts et augmenter les bénéfices de la capture et de la réutilisation du CO2. »

La semaine dernière Mitchell prenait la parole à propos du recyclage du carbone, au Globe 2014, la plus grande conférence nord-américaine sur l’environnement et l’industrie.

Le recyclage du carbone pourrait devenir un des piliers de ce que l’on appelle l’économie circulaire, dans laquelle tous les déchets deviennent les matières premières de nouveaux produits.

Treize compagnies pétrolières qui opèrent en Alberta ont formé un partenariat inhabituel, dans le but de limiter les impacts environnementaux de l’expansion des sables bitumineux sur les terres, l’eau et les climats. Formée en 2012, l’Alliance canadienne pour l’innovation dans les sables bitumineux (COSIA en anglais) est devenue une actrice de premier plan de cette nouvelle tendance à recycler le carbone.

L’Alliance soutient notamment une usine pilote que construit la Canadian Natural Ressources Ltd, une compagnie membre, et qui utilisera le carbone pour produire un carburant à base d’algues. La bio-raffinerie capturera le dioxyde de carbone des installations de sables bitumineux et alimentera avec ce carbone, les algues élevées dans des grands réservoirs chauffés grâce à la récupération de la chaleur que produisent aussi les sables bitumineux. Si tout va bien, les algues produiront un pétrole peu carboné à base de biomasse, qui pourra être utilisé comme carburants pour avions ou mélangé avec du pétrole brut synthétique.

L’alliance COSIA collabore aussi avec Prize Capital, une petite compagnie californienne, qui fournit un capital de départ pour les startups, avec la Tri-State Generation and Transmission Association, un producteur d’électricité à base de charbon, basé au Colorado et qui a financé la recherche dans le recyclage du carbone, ainsi qu’avec la X-Prize Foundation qui met au point un prix pour la capture et le recyclage du carbone.

Ces collaborations ont pour but de remodeler le débat autour du CO2. « La plupart des gens voient dans le CO2 un problème » dit Lee Stein, le fondateur et PDG de Prize Capital. Mais à quoi ressemblerait un monde où le carbone est un actif à posséder, se demande-t-il.

De son côté, la Climate Change and Emissions Management Corporation (« Entreprise de gestion des émissions et des changement climatiques » ou CCEMC), un organisme indépendant fondé par les revenus de la taxe carbone de l’Alberta, a lancé ce qu’elle appelle un « grand défi » pour trouver des moyens de « convertir le dioxyde de carbone qui résulte des gaz à effet de serre, en produits ayant une valeur commerciale, à base de carbone ». La CCEMC dit qu’elle investira jusqu’à 35 millions de dollars pris sur les revenus de la taxe carbone pour financer des technologies prometteuses et potentiellement révolutionnaires.

Pour Nicholas Eisenberger de Pure Energy Partners, un cabinet conseil qui travaille entre autres choses sur le recyclage du carbone « On assiste en Alberta à une activité effrénée ». Il décrit le recyclage du carbone comme « une idée fascinante qui a le potentiel de changer le monde et qui pourrait créer de la richesse en abondance ». Mais ajoute-t-il « Nous en sommes encore loin aujourd’hui ».

Et pourtant ce n’est pas manque de volonté. Mais la capture du carbone coûte cher : cela coûte plus de 90 dollars pour récupérer une tonne de CO2 des cheminées d’une centrale à charbon ou au gaz naturel. Le gouvernement états-unien a dépensé des milliards de dollars pour réduire les coûts de la capture du CO2 des centrales à charbon. Le Canada a compensé certaines des dépenses, en utilisant le CO2 capturé pour améliorer la récupération du pétrole. Il y a certes des avantages économiques, mais au moins un inconvénient écologique : la production de pétrole est accrue, ce qui finalement augmente encore les émissions. Entre temps, la Chine qui brûle à elle seule presqu’autant de charbon que le reste du monde, a une douzaine de projets de capture en cours. Malgré les coûts, certains « environnementalistes » (1) pensent que la capture du carbone des centrales électriques est une solution incontournable pour les climats.

Le recyclage est essentiellement un « moyen de baisser les coûts de la capture » dit Lee Stein de Prize Capital, qui a mené des recherches extensive dans cette technologie. Dans son rapport de 2011, Prize Capital avait comptabilisé 136 firmes, entrepreneurs et autres laboratoires universitaire ou gouvernements qui essayent d’utiliser le CO2 comme matière première pour des produits ayant une valeur commerciale. Dans ce rapport, trois démarches de base étaient identifiées : l’approche biologique qui utilise des organismes comme les algues pour absorber le CO2 et produire des carburants ; un processus chimique ou catalytique qui brise la liaison carbone/oxygène du CO2 et combine alors le carbone avec d’autres éléments ; et la minéralisation qui emprisonne le carbone dans des structures solides pour fabriquer des matériaux de construction ou des plastiques.

Dans un nouveau rapport intitulé « Commercializing the CO2 Asset Industry », Prize Capital cherche à identifier les éléments qui seront nécessaires pour développer, en l’absence d’un soutien gouvernemental important, une industrie du recyclage du carbone à forte intensité de capital. Le rapport suggère un prix international, une plate-forme d’investissement pour mettre en contact les startups et les financiers, et des centres de test d’ « énergie intégrés » où les innovateurs pourront tester leurs technologies en collaboration avec de potentiels partenaires ou clients.

Il s’est avéré beaucoup plus difficile de recycler le CO2 que le papier ou le plastique, mais les enjeux sont plus importants et la récompense possible bien plus grande.

(1) le groupe Clean Air Task Force

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