Par Georges Monbiot, The Guardian, 13 août 2002
L’homme le plus détestable sur terre, après Sadam Hussein et Oussama Ben Laden est Robert Mugabé, le président du Zimbabwe. C’est en tout cas la façon dont la plupart des organes de presse occidentaux le présentent.
Hier, Mugabé insistait pour que 2 900 fermiers blancs quittent leurs terres. Il prétend que le but est de redistribuer les terres à des paysans démunis mais en fait, de nombreuses fermes qui ont été confisquées, sont données à des officiers de l’armée ou à des fidèles du parti. Douze fermiers blancs ont été tués et bien d’autres encore ont été passés à tabac. Lors des élections de mars, Mugabé a organisé un hold up électoral à base de fraude électorale et d’intimidation de ses rivaux politiques.
Ses attaques contre les fermes possédées par des blancs, sont présentées par le Daily Telegraph comme la principale cause de la famine actuelle. Et maintenant, poursuit le journal, il utilise "l’aide alimentaire comme une arme politique". Comme candidat dans la course pour être le troisième homme le plus détestable de la planète, il paraît donc avoir de sérieux atouts.
Mais soyons clair : il ne fait aucun doute que Mugabé est un homme brutal et que la politique qu’il mène contribue à l’appauvrissement continu des Zimbabwéens. Mais les affirmations comme quoi, la confiscation des terres est largement responsable de la famine du pays, sont purement fantaisistes.
Bien que les 4 500 fermiers blancs possèdent les deux tiers des meilleures terres du pays, beaucoup d’entre eux ne cultivent pas de plantes destinées à l’alimentation mais du tabac. 70% du maïs produit en Zimbabwe - le maïs étant la base alimentaire de la population - est produit par de petits paysans qui doivent durement gagner leur pitance sur les terres pauvres laissées par les colons blancs.
La confiscation des terres des blancs est à la fois brutale et illégale. Mais ce n’est qu’une "scène" dans la pièce tragique qui se joue à l’échelle de la planète. Chaque année, des dizaines de millions de petits paysans sont obligés de quitter leurs terres, ce qui a des conséquences désastreuses sur l’approvisionnement alimentaire des populatios.
Mais ces petits paysans n’ont droit à aucun reportage qui fasse pleurer le lecteur, en les montrant à côté de la tombe de leurs enfants pour une dernière visite. Et si par hasard, on parle d’eux, c’est pour les présenter, comme le fait la majorité de la presse, comme les victimes nécessaires du développement.
Il y a dix ans, je faisais un reportage sur une autre vague d’expropriations, financée et organisée en Afrique par un autre membre du Commonwealth. Le Canada en effet, payait pour que les plaines Basotodu en Tanzanie soient labourées et plantées de blé.
Dans ce pays, le blé n’est consommé que par les riches. En cultivant cette plante au lieu de maïs, haricots ou manioc, le Canada garantissait les contrats de ses industries chimiques et mécaniques qui étaient en position de leaders au niveau mondial pour la technologie du blé.
Ce projet exigeait que les 40 000 membres de la tribu des Barabaig soient dépossédés de leurs terres. Ceux qui essayèrent de retourner chez eux furent battus par les ouvriers travaillant au projet, emprisonnés et torturés à l’électricité. Des viols de groupes furent perpétrés contre les femmes.
Pour la première fois depuis un siècle, les Barabaig souffrirent de malnutrition. Lorsque je soulevais le problème à une des responsables menant le projet, elle me répondit : "Je ne verserai de larme sur personne, si cela sert le développement". La presse du monde riche, à part le Gardian, adopta la même attitude.
Aujourd’hui, un autre membre du Commonwealth, le Royaume Uni, finance un projet encore plus important dans l’état indien de l’Andra Pradesh. Pas loin de 20 millions de personnes vont être expropriées. Et encore une fois, cet acte odieux est ignoré par la plupart des media.
Il s’agit de gens de couleur expulsés par des blancs et non pas de blancs expulsés par des noirs. En fait, ils ne font que prendre la place qu’ils méritent en tant qu’obstacles invisibles aux projets du monde riche. Mugabé est un monstre, parce qu’il bouleverse l’ordre naturel.
A travers la couverture médiatique des événements au Zimbabwe, effleurent un racisme latent et le regret que la Grande Bretagne ait dû quitter la Rhodésie. Certains articles dans le Telegraph aurait tout aussi bien pu être intitulés "Les hommes et les femmes courageux qui tiennent tête à l’Afrique la plus sombre". Les lecteurs sont en droit de penser que Ian Smith avait entièrement raison : "Les seuls qui sachent diriger l’Afrique sont les blancs".
Mais en fait, au travers d’institutions comme le Fond Monétaire International (FMI), la Banque Mondiale ou bien de programmes bilatéraux d’aide, et de leurs conditions extraordinaires, ce sont bien les blancs qui dirigent l’Afrique et la bousillent entièrement.
D’après le dernier Rapport sur le Développement Humain des Nations Unies, le nombre de personnes en Afrique subsaharienne vivant avec moins de 1 dollar par jour, est passé, lors des 10 dernières années, de 242 millions à 300 millions. Plus les gouvernements africains appliquent rigoureusement les politiques exigées par les blancs, plus leur population sombre dans la pauvreté.
Comme Mugabé, le monde riche a utilisé "l’aide alimentaire comme une arme politique". Les Etats-Unis viennent de réussir à forcer le Zimbabwe et la Zambie, deux pays souffrant de la famine qui frappe l’Afrique Australe, à accepter du maïs transgénique comme aide alimentaire.
Ces deux pays avaient fièrement résisté aux OGM, de peur que cette technologie ne permettent aux compagnies internationales de contrôler la chaîne alimentaire, laissant ainsi les petits paysans encore plus démunis contre la faim. Mais l’occasion était trop belle pour les industries des biotechnologies et les Etats-Unis n’ont laissé d’autre choix à ces deux pays, que d’accepter ses marchandises ou mourir de faim.
Le Malawi aussi a été obligé d’accepter du maïs OGM en provenance des Etats-Unis, en partie à cause de la perte de ses propres réserves stratégiques de céréales. En 1999, le Fond Monétaire International et l’Union Européenne donnèrent instruction au Malawi de privatiser cette réserve.
L’organisme privé ne fut pas capitalisé et devait ainsi emprunter auprès de banques privées pour pouvoir acheter des céréales. En 2001, comme on pouvait s’y attendre, cet organisme ne pouvait plus rembourser ses dettes. Le Fond Monétaire International lui ordonna de vendre la plus grande partie des réserves de céréales.
Ce fut fait et le Malawi se retrouva à cours de réserves de céréales, juste au moment où de mauvaises récoltes se produisirent. Le Fond Monétaire International n’ayant tiré aucune leçon de cette catastrophe, persiste à empêcher ce pays d’aider ses paysans, de subventionner la nourriture ou de stabiliser les prix.
C’est cette même institution qui force les pays faibles à ouvrir leurs frontières aux produits alimentaires subventionnés qui proviennent de l’étranger, détruisant ainsi leur propre secteur agricole. Plus important encore, le FMI empêche les états de financer des réformes agraires.
La redistribution des terres est le facteur clé pour la sécurité alimentaire. Les petites fermes sont jusqu’à 10 fois plus productives que les grandes car elles sont souvent cultivées de façon plus intensive. Les petits paysans sont mieux à même de fournir les aliments de base à la population locale que les supermarchés occidentaux avec leurs produits sophistiqués.
Mais les gouvernements des pays riches n’aiment pas les réformes agraires. Elles nécessitent l’intervention de l’état, ce qui est une injure au dieu du libre échange et elles font du mal aux grands exploitants agricoles et aux compagnies qui les fournissent. En fait c’est le refus de la Grande-Bretagne d’autoriser et de financer un programme de réforme agraire adéquat au Zimbabwe qui a créé les conditions politiques dont Mugabé a profité si brutalement. L’Accord de Lancaster, signé en 1980, donnait l’Etat à la population noire mais le pays aux blancs... Mugabé ne fait que manipuler les frustrations bien réelles d’un peuple qui a été dépossédé de son pays.
Mais le président du Zimbabwe n’est qu’un apprenti-diablotin dans l’enfer des politiques agraires et alimentaires mondiales. On peut dire que Nelson Mandela, qui est presque élevé au rang de saint, a fait autant de mal à la population Africaine, en cédant au FMI les pouvoirs de celle-ci, à peine les avait-elle conquis de haute lutte contre l’Apartheid.
Oui, il faut condamner par tous les moyens, les attaques de Mugabé contre les blancs du Zimbabwe mais à la condition expresse d’être prêt aussi à condamner une guerre beaucoup plus sanglante, celle que les monde riche mène contre les pauvres de cette planète.
Georges Monbiot (traduction Christian BERDOT)