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Interview : Belmond Tchoumba, Amis de la Terre Cameroun

4 mai 2006,
Le moabi, « magasin, banque et pharmacie »

Belmont TCHOUMBA est coordinateur des programmes du Centre pour l’Environnement et le Développement. Il est notamment responsable du projet "Appui à la gestion des forêts communautaires par les communautés riveraines au Sud du Cameroun"

Les Amis de la Terre France : Membre affilié du réseau international des Amis de la Terre, vous êtes à l’origine de la campagne « Moabi, arbre de vie ou de profil ». Pourquoi se mobiliser autour de cet arbre ?

Belmont Tchoumba : Le moabi est un arbre à usage multiple très recherché aussi bien par les exploitants forestiers industriels pour la grande qualité de son bois, que par les populations locales et les peuples autochtones en raison de son intérêt alimentaire, médicinal et économique.
Pour ces derniers, le moabi est à la fois un magasin, une pharmacie et une banque. Un magasin, car le moabi produit des fruits comestibles dont la chaire est très appréciée.
Une pharmacie, car des feuilles à son écorce, le moabi entre dans la composition de plus de cinquante médicaments. _ Enfin, une banque car pour les communautés cette espèce est susceptible de générer des revenus substantiels, particulièrement à travers la commercialisation de son huile.

A.T. : Quels sont les problèmes posés par l’exploitation du moabi ?

B.T : Le moabi est surexploité par les industriels camerounais, ce qui pose un véritable problème de régénération de l’espèce. Au Cameroun, il existe des entreprises forestières qui se sont spécialisées dans la production de son bois. Elles se sont, de ce fait, livrées à un quasi pillage de l’espèce au détriment des besoins vitaux des populations locales. Il en a résulté, dans presque tous les cas, de graves conflits sociaux. Beaucoup de villages dans l’Est et le Sud du Cameroun portent le nom de moabi. Tel est le cas par exemple de Adjap, Medjoh ou Nomedjoh qui signifient tous moabi en langues locales. Aujourd’hui malheureusement, les moabi y sont plutôt rares, victimes de la pression des exploitants forestiers industriels à capitaux étrangers. La conséquence directe pour les populations locales est qu’elles sont privées des ressources alimentaires, monétaires et culturelles que constitue cette essence. Pour trouver un moabi les populations doivent désormais aller très loin dans la forêt, ce qui suppose de nombreuses heures de marche. Là aussi ces forêts sont accordées en concession aux industriels, ce qui limite les droits d’accès des populations locales.

A.T. : En comparaison avec les Unités Forestières d’Aménagements (UFAs), comment les forêts communautaires sont-elles gérées ?

B.T. : Les forêts communautaires sont de toutes petites portions de forêt en périphérie des villages qui font l’objet d’une convention de gestion entre la communauté qui en a fait la demande et l‘Etat. S’agissant de l’exploitation du moabi dans les forêts communautaires, nous avons observé en lisant les plans de gestion que les populations édictent des règlent rigoureuses pour sa gestion. Par exemple il est interdit de couper des jeunes moabi ou ceux qui sont en phase de fructification. Seuls les arbres malades et qui ne portent plus des fruits peuvent être abattus. Je dois cependant reconnaître que ces règles de gestion ne sont pas toujours respectées. Les populations résistent difficilement au pouvoir de l’argent des industriels. Ces derniers tirent avantage de la pauvreté des premiers et usent aussi souvent de la corruption de quelques élites pour couper les moabi que la majorité de la population désire protéger. Le stratagème consiste alors à proposer un prix d’achat très élevé pour l’acquisition d’un moabi. La tentation est ainsi grande pour les responsables de la forêt communautaire. Les femmes et les populations dites pygmées sont les plus grandes victimes de ce marché de corruption. Ce sont elles en effet qui tirent le plus grand profit de l’exploitation des fruits de moabi mais dans la plupart des cas leurs avis ne sont pas requis dans la vente de moabi aux industriels.

A.T : Que proposez-vous pour protéger le moabi ?

B.T. : Dans les forêts communautaires et autour des villages, il est important d’impliquer toutes les composantes des populations y compris les femmes et les pygmées dans les négociations commerciales si on veut protéger les quelques moabi qui subsistent. Elles sont plus conscientes de la valeur du moabi et du commerce de son huile. Elles sont ainsi plus enclines à le défendre des tractations extérieures. Il faudrait aussi envisager de reboiser les villages en moabi surtout dans les localités où cette essence est en voie de disparition.
Dans les unités forestières d’aménagement, une solution proposée par Debroux [1], serait d’augmenter le diamètre minimum d’exploitation de cette essence. En effet, en Afrique Centrale les moabis ne peuvent être abattus qu’au dessus d’un certain diamètre, variable en fonction des réglementations nationales. _ L’augmentation de cette taille minimale pour les coupes permettrait de laisser d’avantage d’arbres pouvant se reproduirent et fournirent des fruits. Cette proposition intéressante nécessite plus de recherche mais risque de s’avérer difficile à appliquer. En effet, des arbres dont le diamètre est bien inférieur à celui imposé par la réglementation sont déjà abattus dans un certain nombre d’UFAs et la pression est de plus en plus importante au sein des forêts communautaires.
Ainsi, je pense que seule une protection internationale telle que la Cites [2] pourrait réellement assurer la survie de cette espèce.

Propos recueillis par : Chloé BENHINI



[1] Debroux, L. (1998). « L’aménagement des forêts tropicales fondé sur la gestion des populations d’arbres : l’exemple du Moabi (Baillonella toxisperma Pierre) dans la forêt du Dja, Cameroun ». Thèse de doctorat, Gembloux : Faculté universitaire des sciences agronomiques de Gembloux en Belgique, 260p

[2] Convention on International Trade in Endangered Species of Wild Flora and Fauna (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction)