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Interview : Jacques Deval, Expert bois

4 mai 2006,
Les essences secondaires, un espoir pour le moabi ?

Jacques DEVAL, Expert bois est spécialiste des essences secondaires. Il possède 40 ans d’expérience en Afrique Centrale, en Asie et en Amérique du Sud

Les Amis de la Terre France : Selon vous, quels sont les problèmes créés par l’exploitation actuelle du moabi ?

Jacques Deval : J’en vois deux. Le premier est lié à l’intérêt religieux et culturel de l’essence, . En effet, le moabi présente non seulement un intérêt alimentaire et médicinal mais aussi un caractère sacré puisque pour certains peuples autochtones, l’esprit des anciens ou de la forêt s’y réincarne. Ainsi, la coupe de l’un de ces arbres peut être assimilée à la profanation d’un cimetière en Europe. C’est également un arbre historique, car la monnaie servant aux tractations entres les villages était directement gravée sur des graines de moabi.
Le second problème, plus vaste, concerne la gestion hyper-sélective des forêts africaines. Une bonne gestion forestière repose sur un prélèvement inférieur au volume de bois produit. Cependant, en forêts tropicales les prélèvements n’ont pas été pensés par essence mais par rapport à un prélèvement général. Ainsi, sur 11 000 espèces végétales d’Afrique Centrale, seule une trentaine d’arbres est exploitée régulièrement. Ce prélèvement de quelques essences à hautes valeurs marchandes peut entraîner leur épuisement dès la première rotation. Ainsi, au prélèvement suivant il n’est pas rare qu’une d’entres-elles ait totalement disparu. C’est le cas du moabi dans certaine région du Gabon.

A.T. : Pourquoi concentre t-on l’exploitation sur une trentaine d’espèces ?

J.D. : C’est le fameux « syndrome de Bertin », du nom de l’ingénieur forestier responsable, dans les années 1920, du premier plan d’exploitation des forêt tropicales. Dans un contexte d’après guerre, il a sélectionné en Côte d’Ivoire 25 essences, proches de la mer, faciles à exploiter, et présentant toutes un intérêt pour les besoins de l’époque. Depuis, les exploitations continuent de se concentrer sur ces mêmes essences et leurs assimilés. Le moabi, absent de Côte d’Ivoire, étant assimilé au Makoré de la sélection initiale.

A.T. : Sans cette similitude le moabi aurait-il pu être sélectionné ?

J.D. : Il ne l’aurait sûrement pas été. En effet, c’est un bois difficile à travailler, qui nécessite un important équipement et dont les poussières dégagées sont très toxiques. 9% des cancers professionnels sont dus aux poussières du bois et le moabi apparaît comme l’une des essences les plus néfastes d’Afrique Centrale.

A.T. : Existe-il d’autres essences, aux propriétés technologiques comparables, pouvant se substituer au moabi ?

J.D. : A l’heure actuelle, très peu d’études ont été réalisées en ce sens. Cependant, sur les 11 000 essences, 250 pourraient remplacer le moabi, notamment le Longhi rouge, le Kanda, le Monghindza, tout les Manilkara ou le Kurdun.

A.T : Et le chêne ?

J.D : Oui, techniquement c’est possible mais c’est un problème de volume. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les plantations de résineux ont été préférées aux forêts naturelles de feuillus. Aujourd’hui, les forêts naturelles de chêne regagnent du terrain mais il faudra plusieurs décennies pour retrouver du volume, ce qui explique en partie pourquoi les menuiseries en chêne sont si chères. Une solution pourrait être de faire des menuiseries en lamellées-collées : c’est à dire utiliser les chutes de scieries et les petits morceaux de chêne et les coller ensemble pour faire des portes. Avec moins de bois, on peut ainsi faire beaucoup plus de menuiseries mais ce type de produit ne semble pas avoir les faveurs du consommateur.

A.T : Que proposez-vous pour réduire la pression d’exploitation sur le moabi ?

J.D. : Il faut élargir la gamme des essences exploitées en Afrique Centrale. Je pense que les menuisiers travaillent le moabi car on ne leur donne pas autre chose. Les institutions syndicales professionnelles devraient étudier, pour leurs membres, la possibilité de mettre en œuvre des essences de substitution. Ceci permettrait de répartir la pression d’exploitation sur un plus grand nombre d’espèces. Si nous pouvions par exemple, prélever 10 pieds par hectare de 10 essences différentes, au lieu de prélever 1 pied par hectare de moabi, cela permettrait d’une part de rentabiliser le matériel et de l’autre d’éviter la disparition d’une essence. En plus, pour un volume recherché constant, cela permettrait de réduire la surface d’exploitation.

A.T. : La certification de gestion durable des forêts produisant du moabi est-elle une solution ?

J.D. : Il faut rester prudent. Avec la multiplication des démarches volontaires, nous risquons d’arriver à des labels de qualité très différentes sans réelles garanties environnementales et sociales. En ce qui concerne le moabi, la CITES [1] me paraît le seul outil efficace pour réguler le commerce du bois : je suis même partisan de l’inscription du moabi en Annexe I pour en interdire le commerce après un délai de 3 ans pour laisser le temps aux entreprises de s’adapter. Ce serait une mesure vraiment efficace pour développer le commerce des essences secondaires et améliorer l’impact social de l’exploitation forestière dans le Bassin du Congo.

Propos recueillis par : Chloé BENHINI



[1] Convention on International Trade in Endangered Species of Wild Flora and Fauna (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction)