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JEU : Enquête policière "Naufrage du Prestige - Le pétrolier coulé, un jeu virtuel "

22 octobre 2006,
Virtuel et néanmoins édifiant sur les arcanes du désastre pétrolier.

par Bernard Viau

Les histoires de magouilles politiques, les scandales financiers du type Cinar, Enron ou WorldCom vous intéressent-ils ? Désirez-vous aller au fond des choses pour comprendre les ramifications de la mondialisation ? La destruction de la planète est-elle une réalité qui vous touche ? Êtes-vous un passionné des jeux compliqués sur Internet ? Si vous avez répondu oui à n’importe laquelle de ces questions, pourtant très différentes les unes des autres, vous en conviendrez, le père Noël a un cadeau pour vous cette année.

Si vous disposez d’un accès Internet, je peux vous garantir une expérience qui vous fascinera des heures durant, au fur et à mesure que progressera votre enquête. Votre mission, si vous décidez d’accepter mon offre, consistera à retrouver les traces de deux galaxies, nébuleuses financières aux ramifications internationales, pour démasquer les véritables responsables du désastre pétrolier au large de l’Espagne, une catastrophe écologique sans précédent qui risque de faire passer le naufrage historique de l’Exxon Valdez pour de la petite bière. Je vous propose de rechercher par vous-mêmes la vérité sur le désastre du pétrolier Prestige, survenu il y a quelques semaines et dont les opérations de nettoyage font les manchettes à tous les jours, ou presque.

Jeu virtuel d’enquête digne des meilleurs scénarios d’Hollywood, ce jeu de réalité en direct vous fera vibrer comme jamais la télévision interactive n’arrivera à le faire. Votre enquête restera parfaitement légale, donc inutile, et vous n’avez rien à craindre au sujet d’éventuelles poursuites en diffamation. Si quelqu’un vous demande ce que vous cherchez vraiment, dites que c’est un jeu, rien de plus !

Les acteurs

Voici, en bref, l’histoire, les acteurs et les événements. Le pétrolier Prestige a largué les amarres, début novembre 2002, dans un port de la Lettonie, sur la Baltique, avec une cargaison de pétrole de mauvaise qualité - pourcentages de soufre et d’aromates cancérigènes élevés -, cargaison destinée à un éventuel acheteur asiatique ou africain. Le propriétaire du vieux pétrolier est la compagnie Mare Shipping du Liberia, elle-même propriété de Universe Maritime, entreprise contrôlée par le trust privé de feu John Coulouthros, d’Athènes.

La même famille possédait les pétroliers Mar Egeo, coulé en 1992 presque au même endroit que le Prestige, ainsi que le pétrolier Captain Egeo, coulé en 1979 à Trinidad ; ils en sont donc à leur troisième désastre écologique officiel. Le pétrolier Prestige du Liberia arbore un drapeau des Bahamas, manoeuvre avec un équipage de marins philippins sous la férule d’un capitaine grec et transporte du mauvais pétrole russe acheté par une compagnie appelée Crown Ressources AG, basée en Suisse mais gérée depuis des bureaux à Gibraltar. Si vous cherchez les actionnaires majoritaires, vous trouverez Crown Trade and Financial, société incorporée aux îles Vierges britanniques, puis une compagnie moscovite, le groupe Alfa, lequel est présidé par un homme respectable, puissant il va de soi, et redoutable - ne faites pas l’erreur d’en douter -, Mikhail Fridman.

Une des relations pétrolières de M. Fridman s’appelle Marc Rich, celui-là même auquel Bill Clinton avait accordé le pardon présidentiel avant de quitter la Maison-Blanche car, bien que M. Rich ait contribué largement à la caisse électorale de M. Clinton avant son élection et bien que son ex-épouse ait fourni 400 000 $ pour la bibliothèque privée du président, M. Rich se trouvait alors malencontreusement retenu dans les prisons fédérales américaines pour quelques millions de dollars en impôts oubliés, enfin, une peccadille. Mais revenons au désastre espagnol.

Lorsque le navire a commencé à perdre son pétrole, une firme de Rotterdam a été mandatée pour le sauvetage, la société SMIT, celle-là même qui a été impliquée dans la récupération du sous-marin Koursk l’an dernier. Les sauveteurs experts, après une évaluation sommaire, ont fortement insisté pour que le pétrolier soit remorqué dans le port espagnol le plus proche.

Le ministre de l’Environnement de l’Espagne, Saume Matas, a refusé net et ordonné à la marine espagnole d’escorter le pétrolier moribond jusqu’à 120 milles des côtes espagnoles. Selon ses propres mots à la presse, « une fois là-bas, ce ne sera plus notre responsabilité ! ». Le pétrolier ne s’est jamais rendu dans les eaux internationales, là où tout est permis, et il a coulé au large des côtes de la Galicie en perdant 10 % de sa cargaison de pétrole, laquelle s’est échouée sur 250 kilomètres de rives.

Il reste 90 % des 20 millions de barils de pétrole dans l’épave, mais le ministère de l’Environnement espagnol affirme que « tout est sous contrôle » et que nous n’avons donc aucune raison valable de nous inquiéter. Après tout, ce sont eux, les experts en environnement, n’est-ce pas ?

Le jeu

L’objectif de votre enquête sera d’établir la part de responsabilité de chacun des acteurs. Voici les mots clés que vous pouvez utiliser avec un moteur de recherche sérieux comme Copernic : Mare Shipping Inc., Universe Maritime, Intertanko à Londres, CEDRE à Brest, ABS American Bureau of Shipping, Crown Ressources AG et MRI, à Zug, en Suisse, Crown Trade and Financial Inc., Alfa Group, les pétroliers Prestige, Bysantio, Mar Egeo, Captain Egeo, John, Nicolas, Anthony et Basil Coulouthros, Mikhail Fridman, Pyotr Aven et Boris Berezovski, Marc Rich, au domicile variable, le ministre Saume Matas en Espagne, Lars Walden, de la firme SMIT de Rotterdam, ainsi que le Prix Nobel Camilo José Cela.

Pour ceux qui croiraient que tout cela ne concerne pas le Canada, encore moins notre belle province, cherchez donc les véritables propriétaires des quatre vieux pétroliers canadiens immatriculés au Liberia, tout comme le Prestige ; fouillez les registres des entreprises aux Bermudes.

J’espère vous avoir donné suffisamment de renseignements et d’indices pour exciter votre imagination et vous intéresser à cette aventure virtuelle. Qui sait, peut-être trouverez-vous des ramifications de la mafia cosaque, des flibustiers des Bahamas et des fraudeurs internationaux dans les cafés-terrasses de la rue Saint-Denis ! Si le jeu vous passionne, donnons-nous rendez-vous dans quelques mois dans un petit restaurant, discret il va de soi, pour comparer nos notes. Intéressés par l’aventure virtuelle ?

par Bernard Viaux, paru dans www.ledevoir.com, décembre 2002

source http://www.grainvert.com/article.ph...