L’Europe bientôt envahie par des importations de sables bitumineux

Paris, le 24 janvier 2014 – Une nouvelle étude publiée aujourd’hui (1), révèle les risques de voir les importations de sables bitumineux connaître une augmentation fulgurante d’ici 2020, si l’Europe n’agit pas pour s’y opposer. Les sables bitumineux sont l’une des sources de carburant les plus polluantes. Cette révélation intervient alors que la Commission européenne vient d’annoncer, dans son nouveau paquet énergie-climat, l’abandon après 2020 de l’objectif de réduction des gaz à effet de serre dans les transports, qui faisait partie de la Directive sur la Qualité des carburants (FQD) et devait justement mettre un frein à ces importations. Afin d’éviter ce scénario du pire, les Amis de la Terre appellent l’Union européenne à mettre en œuvre de façon complète et immédiate la FQD.

Selon de nouveaux calculs publiés aujourd’hui par le Natural Resouces Defense Council (NRDC), les importations européennes de sables bitumineux pourraient passer de 4 000 barils par jour en 2012 à plus de 700 000 en 2020 (2). La conséquence serait une hausse des émissions dans les transports équivalente à une augmentation de six millions de voitures sur les routes européennes. Ce désastre pourrait être évité par une bonne application de la Directive sur la Qualité des carburants (3).

Du fait des pressions du Canada et des lobbies pétroliers, cette législation, votée en 2008, n’a toujours pas été mise en œuvre (4), alors qu’elle permettrait de lutter contre le changement climatique, freinant fortement les importations et donc la production des sources de carburants les plus polluantes, tels que les sables bitumineux, les schistes bitumineux et le charbon liquéfié.

Juliette Renaud, chargée de campagne sur les Industries extractives aux Amis de la Terre France commente : « La construction de nouveaux oléoducs au Canada et aux États-Unis va permettre aux producteurs de sables bitumineux de conquérir de nouveaux marchés, l’Europe en tête. Le Canada et les pétroliers ont utilisé toutes les armes possibles pour que l’Union européenne renonce à ses normes environnementales et ils ont apparemment réussi : avant même de la mettre en œuvre, la Commission prévoit déjà d’abandonner une législation-clé qui aurait au contraire freiné fortement les possibilités d’importation de ces carburants ultra-polluants ».

Dans son paquet énergie-climat, la Commission indique ainsi qu’elle ne considère pas approprié « d’établir de nouveaux objectifs pour (…) l’intensité carbone des carburants utilisés dans le secteur des transports » après 2020. Cette décision ne repose sur aucune analyse et ne prend pas en compte la potentielle arrivée massive de sables bitumineux sur le marché européen et l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre qui en découlera.

Selon les conclusions de l’étude de NRDC, si la FQD n’est pas bien appliquée et que de larges volumes de sables bitumineux arrivent en Europe, l’objectif de réductions des émissions fixé pour 2020 sera beaucoup plus difficile à atteindre : ces importations supplémentaires augmenteraient la moyenne de l’intensité carbone des carburants en Europe de 1,5 % d’ici à 2020, en sens inverse de la réduction recherchée de 6 %.

Atteindre tout de même cet objectif, qui est obligatoire dans la loi, va donc coûter plus cher. Ainsi, pour être en conformité avec l’objectif de 6 %, les fournisseurs vont devoir réaliser des réductions par d’autres biais plus coûteux : pour compenser l’augmentation des émissions causées par les sables bitumineux, ils vont sûrement choisir d’avoir recours à davantage d’agrocarburants, dont les émissions carbone continuent d’être sous-estimées par les règles européennes. Cela mettra par ailleurs une pression plus forte sur les terres, l’environnement, et la production alimentaire. Évalués à 4 milliards d’euros par an, ces coûts supplémentaires pourraient être évités par une bonne application de la FQD, incluant des valeurs d’intensité carbone différenciées pour toutes les sources de combustibles fossiles, y compris les sables bitumineux.

Juliette Renaud conclut : « L’Europe a besoin de diminuer l’impact des transports sur l’environnement et le climat de la manière la plus efficace possible. Ouvrir grand les portes aux sables bitumineux en Europe va augmenter les émissions, et non les réduire ! Combiné à l’augmentation consécutive des agrocarburants, c’est une catastrophe écologique et sociale qui nous attend... L’Europe doit obliger les fournisseurs à déclarer les sources de carburants qu’ils utilisent et les encourager à réduire leur impact climatique. ».

Par ailleurs Les Amis de la Terre rappellent que la voiture électrique n’est pas aujourd’hui une alternative soutenable et appellent la France et l’Union européenne à développer davantage de politiques favorisant les transports doux et collectifs.

Contact presse : Caroline Prak, Les Amis de la Terre France : 09 72 43 92 65 - 06 86 41 53 43

Notes :

(1) The Tar Sands Threat to Europe : How Canadian Industry Plans Could Undermine Europe’s Climate Goals, rapport du Natural Resources Defense Council, Janvier 2014. Lire la note de synthèse des Amis de la Terre Europe, Transport & Environment, et Greenpeace Europe, résumant ce rapport et faisant le lien avec la FQD : « The tar sands threat to Europe ».

(2) Le nouveau rapport du NRDC montre que les importations de sables bitumineux du Canada représenteront entre 5,3% et 6,7% de la consommation européenne d’essence en 2020, à cause des nouveaux oléoducs qui sont prévus ou déjà en train d’être construits aux États-Unis et au Canada. L’étude d’impact de la Commission européenne avait originellement prévu que les importations de sables bitumineux du Canada ne représenteraient que 0,2% en 2020.

(3) Pour comprendre tous les enjeux liés à la Directive européenne sur la Qualité des carburants, le poids des lobbies pétroliers et du Canada, le rôle de la France, lire
- l’article détaillé « Sables bitumineux : une nouvelle réglementation menacée par les lobbies »

- la note de synthèse des Amis de la Terre « Sables bitumineux et directive sur la Qualité des carburants : de quoi s’agit-il ? » (octobre 2013).

(4) En octobre 2011, la Commission européenne a publié une proposition de mesures de mise en œuvre de la FQD, que les États-membres devaient ratifier. Après un vote des États-membres en février 2012, qui a aboutit à un blocage, et sous la pression des lobbies, la Commission a décidé d’entreprendre de nouvelles études d’impact, qui pourraient l’amener à apporter des modifications à sa proposition de 2011. Les résultats de ces études étaient attendus pour juin 2013 mais n’ont toujours pas été publiés par la Commission.

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