Les meilleurs historiens au sujet du changement climatique font remonter l’idée d’une perturbation anthropique du climat au physicien Joseph Fourier (1786-1830), qui déclare en 1824 que " l’établissement et le progrès des sociétés humaines, l’action des forces naturelles, peuvent changer notablement et dans de vastes contrées, l’état de la surface du sol, la distribution des eaux et les grands mouvements de l’air. De tels efforts sont propres à faire varier, dans le cours de plusieurs siècles, le degré de la chaleur moyenne " [1]. C’est au genevois Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799) que Fourier attribue l’origine de l’analogie météorologique entre l’atmosphère terrestre et une " serre chaude " [2].
Nous sommes alors en pleine révolution industrielle, et le positivisme bat son plein. De Pierre Simon de Laplace (1749-1827), et son fameux " démon ", à Marcellin Berthelot (1827-1907), la science newtonienne est triomphante. Pour les St Simon et les Auguste Comte, il fait peu de doute que l’extension du savoir absolu à la société n’est qu’une question de décennies. L’enthousiasme promothéen laisse peu de place au doute. Ainsi, John Tyndall, lorsqu’il reprend les travaux de Fourier, s’empresse-t-il de rassurer ses contemporains : " L’histoire de l’homme n’est donc qu’une petite ride à la surface de l’immense océan des temps. La persistance d’un état de la nature inorganique favorable à la continuation du séjour de l’homme sur la Terre semble assurée pour une période de temps bien plus longue que celle durant laquelle ce monde a déjà été habité ; de sorte que nous n’avons rien à craindre pour nous-mêmes, ni pour de longues générations après nous " [3].
La conception de la nature est celle initiée avec Descartes, et magnifiée aux XIXe et XXe siècles : inépuisable, livrée au pouvoir humain et transformable à merci, sans conséquences secondaires néfastes [4].
La seconde date importante est 1896 : le suédois Svante Arrhénius (1859-1927) fait alors paraître un article traitant l’influence des dégagements de gaz carbonique sur la température globale, en s’appuyant sur l’étude d’un collègue, Gustaf Högbom (1857-1940). C’est à cette date que l’on fait ordinairement débuter l’histoire de l’étude des changements climatiques.
Il est intéressant de noter qu’Arrhénius arrive à des résultats très proches de ceux du GIEC [5] : pour un doublement du taux de CO2 dans l’atmosphère, il estime que l’élévation de température devrait être de l’ordre de 4 à 6°C [6] - à ceci près qu’il n’envisage qu’une répartition homogène de cette élévation, à savoir que tous les lieux du monde devraient voir leur température moyenne s’élever de 4 à 6°C.
Nous savons aujourd’hui que ce résultat est impossible : une élévation moyenne de la température se traduira par une modification plus ou moins brutale du climat, avec de fortes disparités régionales, et même le refroidissement de certaines parties du globe.
Suite à cette phase d’émergence des concepts, la plupart des études historiques en viennent directement à la Conférence Mondiale sur l’Environnement qui s’est tenue à Stockholm en 1972.
Il serait pourtant utile de fouiller davantage dans la période intermédiaire. Le sujet ne semble d’ailleurs pas avoir disparu de la scène scientifique et médiatique entre 1896 et 1972. A titre d’indice, citons un article du magazine " Science & Vie " daté de 1959 [7] qui traite explicitement du risque d’un réchauffement climatique lié aux émissions de CO2.
Les conséquences que le journaliste décrit comme résultant d’une possible élévation de la température moyenne sont tout-à-fait cohérentes avec les phénomènes décrits par le GIEC (1995). Le sujet n’était donc pas entièrement tombé aux oubliettes… alors pourquoi n’intéressait-il personne, alors qu’un Alfred Sauvy [8] mentionnait le risque d’une élévation du niveau des océans de... 70 m ?! Si l’on pouvait se douter du risque depuis la fin du XIXe siècle, alors pourquoi n’a-t-on pas engagé les recherches appropriées ? Une telle question demanderait bien entendu de plus amples développements qu’un simple historique.
Nous nous contenterons de glisser un indice, qui prendra la forme d’une citation. En effet, l’article de Science & Vie cité plus haut finit par ces mots : " Bien loin de détraquer les saisons, la science s’apprête à les sauver. […] comme l’a montré le grand mathématicien Von Neuman […], la science apprendra peu à peu à domestiquer la météorologie. L’effet de serre qui, pour le moment, échappe à notre contrôle, sera réglé par des thermostats planétaires. Nous sommes peut-être au seuil du déluge. Mais nous mettrons la main sur le robinet avant que celui-ci ne déclenche ses cataractes. Cessons donc d’accuser à la légère ceux qui justement s’apprêtent à nous sauver ".
En effet, si le problème est voué à disparaître de lui-même, pourquoi s’enquérir des moyens de le résoudre ?
Si l’on veut comprendre pourquoi les réponses aux défis écologiques sont si lentes à venir, on ne doit donc pas seulement déplorer l’inertie liée aux " macrosystèmes socio-techniques " [9], ou le manque de résistance de la nature : on doit aussi étudier l’histoire de la (re-) prise de conscience écologique, qui ne peut être dissociée de la remise en cause de la foi dans un certain type de progrès, et une certaine conception de la nature. Il est bien évident que tant que l’on croit que le climat n’est qu’une question de robinetterie, il n’y a aucune raison de penser qu’on ne parviendra pas à le contrôler à temps - et donc que le risque de perturbation involontaire est minime, voire nul.
Ces questions pèsent lourd dans les négociations. Les pays du Sud ne manquent pas par exemple de faire remarquer l’ancienneté de l’hypothèse sur le changement climatique, et accusent les pays du Nord d’avoir fait la sourde oreille à des avertissements qui auraient dû attirer leur attention depuis fort longtemps. Les pays du Nord quant à eux se défendent souvent par l’argument de "l’ignorance invincible" : comment aurait-on pu prêter attention aux travaux isolés de quelques savants ?
[1] cité in J. Grinevald, L’effet de serre de la biosphère - De la révolution thermo-industrielle à l’écologie globale, in SEBES,1990
[2] J. Grinevald, De Carnot à Gaïa : l’histoire de l’effet de serre, in La Recherche, n°243, numéro spécial sur l’effet de serre, mai 1992, pp532-538
[3] cité in J. Grinevald, op. cit., 1990
[4] R. Descartes, Discours de la méthode, Paris, Garnier-Flammarion, 1966 (1ère éd. 1636), coll "GF". R. Descartes, Principes de la philosophie, 1644, In Œuvres, Lettres, La Pléiade, Gallimard. M. Serres, Le contrat naturel, Paris, Flammarion, 1992, 1ère éd. 1990. J.-P. Deléage, Histoire de l’écologie, Paris, La Découverte, 1992.
[5] GIEC, Second rapport d’evaluation, 1995
[6] S. Arrhénius, On influence of carbonic acid in the air upon the temperature of the ground, in Philos. Mag. S. 5. Vol 41, no. 251:237-276, 1896. [En Ligne] (Page consultée le 30 novembre 2000) Adresse URL : http://maple.lemoyne.edu/ giunta/Arrhenius.html OU URL : http://chimie.scola.ac-paris.fr/Site_de_chimie/hist_chi/text_origin/arrhenius/Arrhenius2.htm BABIN F. et X. JARNOT, Prix Nobel de 1901 à 1904 Arrhenius, (Page consultée le 30 novembre 2000) [En Ligne]. Adresse URL : http://www.mygale.org/00/xjarnot/Chimistes/Nobel_1901.html#Arrhenius
[7] A. Michel, Le charbon que nous brûlons réchauffe la Terre ; conséquence possible : le déluge, in Science & Vie, n°500, mai 1959, pp123-126
[8] A. Sauvy, Croissance zéro ?, Calmann-Lévy, 1973.
[9] A. Gras, Grandeur et dépendance - Sociologie des macro-systèmes techniques, Paris : PUF, 1993.