1 Sur la mission des CLI
C’est par une circulaire du premier ministre du nouveau gouvernement socialiste Pierre Mauroy que les Commissions Locales d’ Information (CLI) furent instituées. Cette circulaire disait :
« La mission des CLI est, à la fois, une mission d’information et une mission de suivie de l’impact des grands équipements ».
Dans le premier numéro du Bulletin de la CLI de Golfech paru en 1990, le président de cette CLI, écrivait : « Les conditions préalables posées par la mise en service de la centrale nucléaire dénotent bien la volonté de la Commission Locale de faire de Golfech un équipement « pilote » au niveau national qui donne la priorité à la sécurité d’abord, à la protection sanitaire des populations ensuite ».
2 Les CLI de la « culture de sécurité »à la « culture du risque
Pendant les deux décennies d’édification des centrales nucléaires prévues dans le plan Messmer, les nucléocrates français ont affirmé avec une assurance sans faille que l’industrie nucléaire était totalement sûre. Tous savaient pourtant que cela constituait un mensonge car de nombreux accidents majeurs jalonnaient l’histoire mondiale du nucléaire : il fallait à tout prix achever le programme sans résistance populaire (alertés, cependant par les nombreux dysfonctionnements de cette industrie, et redoutant qu’un accident majeur ne se produise un jour en France). Une fois le programme Messmer mené à son terme, les nucléocrates français préconisent - dans le milieu des années quatre-vingt-dix - la mise en place d’un Plan Particulier d’Intervention (PPI) placé sous la responsabilité du préfet du département où se situait l’installation nucléaire.
La CLI de Golfech collabora activement et avec enthousiasme à la première simulation d’accident à Golfech. Le bilan de cette simulation fut désastreux. En fait toutes les prétendues simulations d’accidents nucléaires qui ont eu lieu à Golfech n’ont été que des simulacres c’est-à-dire de vaines représentations d’accidents. La CLI de Golfech, sans s’interroger sur son véritable rôle lors des PPI, passe de la « culture de sécurité » à la « culture du risque ». En même temps, avec l’approbation implicite de la CLI, les riverains de Golfech ou des autres installations nucléaires passaient, sans heurt, de l’acquiescement à une structure, un régime policier, à la soumission à une autorité à caractère militaire.
3 La banalisation de l’intolérable par les CLI
Les 23 et 24 mai prochains, la CLI de Golfech organise – en partenariat avec l’ANCLI , l’ARCICEN, la Communauté urbaine de Dunkerque, la Communauté d’agglomération du pays de Montbéliard et avec la participation de représentants territoriaux et nationaux biélorusses et norvégiens engagés dans la gestion des conséquences de l’accident de Tchernobyl et du projet européen EURANOS – un séminaire sur le thème : « Territoires et post-accident nucléaire ».
Pour mesurer la portée d’un tel séminaire, il faut évidemment examiner la liste de ses participants.
Le président du séminaire est Alexis Calafat, Maire de Golfech, Président de la CLI de Golfech et de l’ARCICEN – c’est-à-dire l’Association des Représentants des communes d’Implantation (et des districts qui s’y rattachent) de Centrales et Etablissements Nucléaires. Il serait trop long d’expliciter ici le rôle que joue l’ARCICEN dans le domaine de l’énergie nucléaire et ses liens avec la nucléocratie. Citons seulement l’extrait suivant des conclusions d’un récent cahier de l’ARCICEN : « Vingt ou trente ans plus tard, forts de l’expérience acquise, nous sommes toujours motivés pour accueillir de nouveaux réacteurs… ».
Parmi les intervenants au séminaire on note des spécialistes biélorusses engagés dans la gestion des conséquences de l’accident de Tchernobyl. Au cours du séminaire seront présentés les résultats d’une Etude Pilote d’EURANOS – pour European approach to nuclear radiological emergency management and rehabilitation strategies – EURANOS est un projet européen lancé en avril 2004, avec pour objectif de fournir aux 23 États associés au projet, les connaissances et les moyens pour « réadapter », après une catastrophe nucléaire majeure, les territoires contaminés et leurs habitants.
La nucléocratie reconnaît maintenant qu’un accident nucléaire majeur de la même ampleur que celui de Tchernobyl est de plus en plus probable. Le séminaire « Territoires et post-accident nucléaire » s’inscrit dans la stratégie de la nucléocratie de banaliser l’intolérable.
Jean-Pierre Dupuy, ancien élève de l’Ecole des Mines de Paris, Professeur de philosophie morale et politique à l’Ecole Polytechnique et à l’université de Stanford est parti en mission sur le site de Tchernobyl en août 2005. Dans son livre « Retour de Tchernobyl » il nous livre un témoignage essentiel sur l’intolérable. Voici quelques extraits de ce livre : « On ne revient pas indemne d’un voyage à Tchernobyl (…) Je n’oublierai pas cette jeune étudiante ukrainienne recroquevillée au fond du véhicule ; au milieu de ses pleurs, elle bredouillait des mots, qui traduits, signifiaient quelque chose comme « J’ai honte de mon pays, j’ai honte de l’humanité ». (p.13)
« Le projet ETHOS CORE dont certains des fondateurs furent des chercheurs français s’est d’abord développé en Biélorussie, le pays le plus touché par la catastrophe, se déploie à présent en Ukraine. Ses objectifs ont quelque chose qui rappelle la science-fiction – « Comment vivre le plus sainement possible après une apocalypse nucléaire » pourrait en être le slogan. Les membres du projet travaillent sur le terrain à l’émergence et la transmission d’une culture dans le monde dont jamais l’humanité n’a eu à faire l’ expérience.
Cette culture, si elle prenait racine, serait l’incarnation de ce que le jargon contemporain appelle « la culture du risque ».
(…) Observant mes collègues du coin de l’œil, je crois percevoir que je ne suis pas le seul à penser que le mot « culture », dans ce contexte, à quelque chose d’obscène ». (p. 23,24, 25)
« Ma colère jaillit de nouveau, elle se porte cette fois sur les rapports officiels, dont la malhonnêteté intellectuelle et l’obscénité morale me sautent aux yeux maintenant » (p.59)
« Ce qui m’effraie le plus dans le cas Tchernobyl, c’est que la prétendue expertise n’ait pas une qualité de pensée à la hauteur des problèmes qu’elle pose ».(p.61)
« Tchernobyl fut, beaucoup plus qu’un accident nucléaire, une catastrophe anthropologique, à la fois un aboutissement et une préfiguration ». (Parole adressée à J.P. Dupuy par Yves Dupont, patron du LASAR (p.119).
« Le Commissariat à l’Energie Atomique a confié à des sociologues la tâche d’analyser ce qui fait que les gens ont peur du nucléaire, Je crois urgent de réaliser une étude anthropologique sur ce qui fait que les nucléocrates n’en ont pas peur ». (p.125)
« Les liquidateurs de Tchernobyl n’avaient pas peur : ils n’étaient pas informés du danger. Les habitants des zones contaminées n’ont pas ou n’ont plus peur : ils veulent vivre c’est-à-dire oublier. Quant à nous, habitants des pays techniquement développés, on nous dit qu’un Tchernobyl est impossible, et nous le croyons. Bienheureux que nous sommes, car s’il s’en produisait un, je doute que l’on trouve huit cent mille volontaires prêts à sacrifier leur vie et leur santé pour éviter la catastrophe majeure ; ou des responsables suffisamment respectés pour obliger un nombre équivalent de leurs concitoyens à payer de leur vie la folie des autres ». (p 136-137)
« C’est à un corpsard des Mines que nous devons la plaisanterie suivante : la différence entre un corpsard des Mines et un TGV, c’est que le second s’arrête lorsqu’il a déraillé » (p.124). Nous avons la preuve aujourd’hui que la différence entre un nucléocrate et un TGV, c’est que le second s’arrête lorsqu’il a déraillé – et jamais le premier ! hélas !
(…Précisons ici pour la clarté de notre propos que nous ne souscrivons pas à la théorie plus qu’ambiguë du « Catastrophisme éclairé » élaborée par J.P. Dupuy.)
Dans un livre de 700 pages, « le Crime de Tchernobyl », Wladimir Tchertkoff nous décrit l’intolérable. Il faut lire son livre en entier. En voici quelques extraits seulement :
« Avant l’accident, Pripiat comptait 56 000 habitants, (…) aujourd’hui la ville de Pripiat est abandonnée, mais la radioactivité projetée pendant dix jours par le réacteur explosé a été répandue par les vents et les pluies sur des étendues immenses et même à 200 km de la ville, des territoires sont encore habités qui présentent une radioactivité supérieure à celle que nous avons mesurée sur la place du manège de Pripiat, 36 fois supérieure à la radioactivité naturelle ». (p.39 et p.42)
« Aujourd’hui, Polesskoyé est rayée de la carte, abandonnée, envahie par les ronces et les animaux sauvages. Mais, en 1990, quand nous l’avons filmée, 13 000 habitants y vivaient encore. Les poussières radioactives s’y étaient déposées en taches irrégulières qui allaient d’un minimum de 5 à 40,50, voire parfois 300 curies au kilomètre carré ». (p.42)
« L’humanité n’a pas compris. Elle n’a pas compris que pourrait être la fin de tout. Si on n’avait pas éteint le réacteur n°4 et si le 3, le 2 et le 1 avaient pris feu, l’Europe serait devenu inhabitable ; Elle aurait été entièrement recouverte de retombées radioactives et n’aurions rien pu faire. Voilà à quoi peut conduire l’énergie nucléaire. Nous avons perdu tous ces territoires et nous ne pourrons plus y retourner pendant de très nombreuses années. Les populations ont perdu la joie de vivre. Avant, vous savez… la Biélorussie était très belle ». (p.76)
« Aujourd’hui, je vais dans un endroit, je rentre à la maison, tout va bien. Je vais dans un autre secteur, je rentre, j’ai de la fièvre et des maux de tête. La radioactivité est apparue par taches dans la forêt. Et le soir on se sent mal : fièvre et mal à la tête(…) Nous vivons comme ça. On ne pourra pas nous évacuer tous dans une zone propre. Vous ne pourrez pas nous accueillir tous, tant que nous sommes en Biélorussie, pour nous décontaminer chez vous » (p.414)
Le livre rend compte également du combat de deux scientifiques biélorusses qui ont mis en jeu leur carrière, leur santé et leur sécurité personnelle pour venir en aide aux populations contaminées. Dissidents malgré eux, à cause de l’interdit imposé par l’A E I A (Agence Internationale pour l’Energie Atomique) à la reconnaissance des effets des faibles doses des radiations ionisantes sur la santé, le physicien Vassili Nesterenko et le médecin anatomo-pathologiste Youri Bandajevski sont persécutés, avec la complicité tacite d’organisations françaises et allemandes pour s’être opposés au dogme officiel. Malgré l’ampleur du désastre prophétique qui faillit rendre l’Europe inhabitable, l’atome à la faveur de la crise de l’énergie, revient sur le devant de la scène. On envisage tranquillement de quadrupler le nombre des 450 réacteurs existant de par le monde. Les Etats-Unis, l’Europe vont s’y mettre, la France n’est pas en reste, avec l’EPR de Flamanville prévu pour 2011-2012, tandis que la Russie a le projet d’une centrale nucléaire flottante ancrée au pôle nord…
Rien moins que des bombes lancées dans le futur, rien moins que l’Apocalypse annoncée ! (4ème page de couverture du livre de Wladimir Tchertkoff)
4 Les CLI sous la coupe de la nucléocratie , le totalitarisme nucléaire
Malgré les millions d’euros dépensés en propagande par la nucléocratie, 60 % des Français sont opposés à l’industrie nucléaire mais ses zélateurs ne veulent rien entendre. Elle projette d’édifier de nouvelles centrales nucléaires partout sur la Terre. Elle développe de nouvelles armes nucléaires qui sont expérimentées sur les nombreux champs de bataille du monde. Elle corrompt les édiles locaux comme les dirigeants de l’Etat .
Actuellement, à cause du vieillissement des installations nucléaires et de restrictions budgétaires drastiques, les conditions de travail s’aggravent dans toutes les installations nucléaires et particulièrement en France. Des pathologies graves augmentent dans le personnel intérimaire qui assure la maintenance des installations et dans le personnel employé à la gestion et à la surveillance de ces installations.
Les nucléocrates taisent la plupart des nouvelles alarmantes qui leur parviennent à ce sujet ; toujours ils édulcorent la gravité des accidents qui se produisent dans les centrales nucléaires et minimisent leurs conséquences. Les seuls et véritables informateurs sur la situation actuelle dans l’industrie nucléaire et sur les nuisances qu’elle génère sont en France : le Réseau Sortir du Nucléaire, la CRIRAD, le GSIEN, Greenpeace, Stop Mélox, l’ACRO, Vivre sans le danger nucléaire de Golfech et tous les groupes anti-nucléaires locaux. Leur tâche est difficile car le fonctionnement de la nucléocratie est volontairement opaque. Le secret défense accroît encore cette opacité. En 1958, déjà, dans un rapport de l’OMS (n°151, p.59) était consignée la recommandation suivante : « La solution la plus satisfaisante pour l’avenir des utilisations pacifiques de l’énergie atomique serait de voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s’accommoder de l’ignorance et de l’incertitude ».
On pourrait s’étonner que dans un pays développé comme la France, où 80 % d’une classe d’âge obtient le baccalauréat, où la recherche scientifique et technique, la recherche en « sciences humaines » se situe au premier plan dans la compétition internationale, dans de pays qui proclame fortement sont attachement à la République et aux principes de la Démocratie, les nucléocrates puissent mépriser, bafouer toutes les instances démocratiquement élues, froidement, cyniquement, régulièrement.
On reste stupéfaits que sans avoir reçu le moindre mandat des citoyens, l’Association Nationale des Commissions locales d’Information (l’ANCLI) en organisant les PPI, admette qu’un accident nucléaire majeur soit le prix à payer pour avoir de l’électricité et que la population française après un accident majeur vive définitivement dans des territoires hautement contaminés.
Il nous faut être lucides. La France est dominée par une ordre totalitaire : l’ordre nucléaire. Le séminaire qui devrait avoir lieu les 23 et 24 mai prochain à Golfech en est une preuve. Les CLI ne s’acquittent pas de la mission qui leur était assigné, elles sont passées sous la coupe de la nucléocratie.
Sale temps !
Marc ATTEIA (21 mai 2007)