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La Nef, pionnier d’une autre finance

Dans cet entretien avec la Baleine, Jacky Blanc évoque la finance responsable et le rôle de la NEF.

Jacky Blanc, vous présidez le directoire de la Nouvelle Economie Fraternelle (Nef) depuis 6 ans. Qui en est à l’origine et quels ont été les principaux obstacles ?

Bien que non destiné à être banquier, je travaille à la Nef depuis 15 ans. J’en suis l’un des premiers sociétaires. La Nef s’est constituée en 1988 sur une base de militants autour des fondateurs Henri Nouyrit et Jean- Pierre Bideau. Nous avons réussi à rassembler les 7,5 millions de francs demandés alors pour fonder une société financière.

C’est en quelque sorte un projet politique. Agents économiques, les citoyens veulent exercer leur pouvoir pour transformer la société. La Nef propose une autre manière de penser l’économie en y intégrant des valeurs fraternelles. Elle rend la finance solidaire en l’éclairant. Les sociétaires orientent leur épargne sur des projets d’agriculture biologique, d’énergies renouvelables, et à fortes composantes sociale et culturelle, car il faut d’abord donner à chacun la possibilité de s’enrichir sur le plan intellectuel.

Exister à cette échelle est un défi énorme. La réglementation est la même que pour les grands groupes qui font appel aux marchés financiers pour se financer. Les rémunérations proposées par notre coopérative sont peu attractives. C’est la société civile et le militantisme des sociétaires qui nous permettent d’exister.

Où en êtes vous aujourd’hui, quels sont vos objectifs ?

Aujourd’hui, le capital de la Nef dépasse 10 millions d’euros pour un bilan de 130 millions. Plus de 250 nouveaux sociétaires arrivent chaque mois. Nous sommes administrateurs de la Fédération Européenne de finances et Banques Éthiques et Alternatives. Ensemble, nous avons créé des outils qui permettent d’accorder des prêts ayant des difficultés à trouver des garanties et d’aider des structures alternatives à se développer.

Nous n’avons pas la pleine capacité pour gérer toutes les opérations financières : nos sociétaires passent par le Crédit Coopératif pour ouvrir un compte. Cela augmente notre capacité à prêter mais n’est pas entièrement satisfaisant. L’objectif premier est de devenir une banque à part entière afin d’assumer la relation complète avec les sociétaires.

La Nef est une goutte d’eau dans le monde bancaire. Changer de statut est très difficile, et évoluer en France en restant indépendant, quasiment impossible. Nous étudions avec les sociétaires la possibilité de constituer une banque européenne avec Banca Etica (Italie) et Fiar (Espagne). Nous travaillons à la constitution d’une charte commune définissant des objectifs et des valeurs. Nous ne le faisons pas par nécessité. C’est une chance. Les idées n’ont pas de frontières, elles rencontrent celles des autres. Nous sommes confiants et souhaitons être à la mesure des attentes des sociétaires et de ceux qui nous rejoindront.

Pourquoi la France est-elle en retard ?

Il existe des acteurs alternatifs en Europe depuis longtemps. Certains se sont développés très rapidement. Aux Pays-Bas, Triodos affiche un bilan de plus d’un milliard d’euros. La Nef est au niveau des scandinaves. Nous sommes en retard en finance, mais aussi en écologie en général. Certains freins sont techniques, d’autres culturels. En France, celui qui est différent est douteux. On préfère les choses institutionnelles. On nous a même pris pour une secte ! La culture du don, qui panse les plaies sociales, est beaucoup plus développée. Nous la respectons, mais la Nef propose de transformer les actes, d’orienter l’argent, de prêter différemment, pas de réparer les dégâts collatéraux. L’argent peut devenir le nerf de la paix. -

Propos recueillis par Déborah Lambert-Perez


Article issu de la Baleine 147, mars 2007.

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