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"La poussière, c’est notre plat quotidien"

Depuis 1994, la Banque Mondiale, à travers sa filiale spécialisée dans les prêts au secteur privé, la SFI, est actionnaire de la mine d’or de Sadiola. Selon elle, la mine représente une contribution positive au développement, car elle génère des revenus importants pour le gouvernement du Mali. La participation de la Banque Mondiale dans la mine devait assurer que les impacts négatifs seraient minimisés. Par contre, après presque 7 ans de production d’or, la population de Sadiola ne bénéficie pas beaucoup du projet, et pour elle les problèmes se sont multipliés depuis l’arrivée d’Anglogold. Les habitants se plaignent de la perte de terres cultivables, de la dégradation de l’environnement, de la contamination de l’eau , de l’augmentation des maladies, de la mort de bétail. "De quel développement s’agit-il ?", demandent-ils à la Banque Mondiale. En réponse aux soucis de la population, la SFI propose la mise en oeuvre d’un « Plan d’Action de Développement Régional Intégré »

La mine d’or à ciel ouvert est située au Mali dans la région de Kayes. Le projet est dirigé par la Société SEMOS, une joint-venture formée par Anglogold (38%), Iamgold (38%), le gouvernement malien (18%) et la Société Financière Internationale, SFI (6%). La SFI est la filiale de la Banque Mondiale spécialisée dans le financement du secteur privé. L’Agence Multilatéral de Garantie des Investissements (AMGI) de la Banque Mondiale a fourni à Anglogold une assurance contre les risques politiques d’une valeur de 36 millions de dollars. La mine d’or de Sadiola serait une des opérations les plus rentables d’Afrique. Elle a commencé sa production en 1996 et sa fermeture est prévue pour 2009 en se basant sur les réserves actuellement connues. Selon Anglogold, Sadiola a produit 14,9 tonnes d’or en 2002.

En 2001, la mine de Yatela, à 15 kilomètres de Sadiola, dirigée également par la SEMOS, est entrée en activité.

Problèmes générés par la mine

Il est généralement reconnu qu’une exploitation de ce type génère un certain nombre de problèmes environnementaux, de santé, et d’ordre social. L’exploitation de la mine d’or à Sadiola a été précédée par une étude d’impact, réalisée par la société Envirolink en 1994. Ce rapport a été jugé « conforme aux directives opérationnelles de la Banque Mondiale » par la SFI, cofinanceur et actionnaire du projet. Une deuxième étude a été réalisée en 2001, quand a commencé« l’extraction de minerai sulfure tendre » en sous couches. L’exploitation du sulfure a comme conséquence une augmentation importante du transport de cyanure vers la mine et de son utilisation, il en résulte une concentration de cyanure plus élevée dans les rejets par ailleurs en forte augmentation.

Dégradation de l’environnement et risques pour la population

L’exploitation d’or soulève principalement des problèmes liés à l’utilisation de produits toxiques(cyanure) pour le traitement de l’or et à la consommation d’importantes quantités d’eau. La mine produit des déchets hautement toxiques, et notamment des boues polluées. L’exploitation à ciel ouvert engendre des quantités importantes de poussière, du fait de l’excavation et du transport. D’autres problèmes sont relatifs au bruit, à la production de déchets, à la pollution de l’air, à la déforestation et à la destruction de l’habitat des espèces sensibles ? et des terres cultivables.

L’eau : Ressource rare et précieuse - gâtée et polluée

Un des problèmes principaux est l’utilisation excessive d’eau dans une région aride où les populations sont privées de cette ressource vitale. Pour assurer la consommation de la mine, l’eau du fleuve Sénégal est détournée via un tube de 60 kilomètres de long. En 2002, selon Anglogold, le projet a pompé plus de 5,6 millions de m3 d’eau pour répondre aux besoins de la mine. Il a été indiqué par le personnel d’Anglogold que la société a payé une licence pour prélever l’eau du fleuve mais ne paie pas l’eau consommée.

L’un des bénéfices potentiels de l’exploitation minière souvent cité, est que la mine peut fournir aux villages locaux des puits d’eau potable. C’est en fait un des critères qui permet aux promoteurs de cette industrie de conclure que les avantages de l’exploitation l’emportent sur les conséquences négatives en matière d ’environnement. La SEMOS constate que la mine approvisionne les villages de Sadiola et Farabakouta en eau. Cependant , le problème de non-disponibilité de l’eau reste réel, et a été la cause de plusieurs soulèvements populaires à Sadiola. Selon nos informations, en mars et avril 2003, la population de Sadiola a marché du village jusqu’à l’usine en protestant contre les coupures d’eau. La mine était protégée par des Gendarmes armés qui étaient dépêchés de la ville de Kayes. Selon des témoignages des villageois (et de la SEMOS), la mine a répondu à la demande de la population en approvisionnant à nouveau le village. L’eau ne coule toujours pas de manière permanente au niveau du village, la distribution est plutôt « divisée » : d’ un coté de Sadiola, l’eau est disponible pendant quelques heures du soir, soit entre 18 heures et 1 heure du matin, et de l’autre coté, l’eau coule pendant la journée.

L’eau est utilisée par l’usine pour l’extraction de l’or. Au regard de l’énorme consommation industrielle , l’eau utilisée dans les foyers, ou dans la mine pour la piscine et les jardins arrosés toute la journée, est négligeable. A part l’utilisation excessive, il y a des risques de pollution, notamment de la nappe phréatique et des cours d’eau avoisinants par infiltration, suintement, drainage, débordement. Les risques principaux sont liés à l’utilisation du cyanure dans le traitement de l’or et à la présence de métaux lourds dans le minerai. L’un des soucis principaux non résolu concerne le problème de l’ « Acid Mining Drainage » (AMD), qui risque de contaminer les nappes phréatiques à long terme, même après la fermeture de la mine.

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Les paysans portent le cercueil qui représente les terres englouties et l’environnement sacrifié par les projets de rectification du cours des rivières

" La poussière, c’est notre plat quotidien "

Comme il est mentionné dans l’étude d’impact de 1994, l’activité minière a comme conséquence des émissions massives de poussières, « ayant un effet significatif sur la qualité de vie des populations ». S’ajoute le risque relatif à la qualité des poussières, qui sont souvent nocives, contenant des silices ayant un impact sur la santé. La poussière a également un impact sur la faune dans la mesure où « des quantités considérables de poussière se déposeront sur la végétation et les récoltes agricoles ». Selon l’étude d’Envirolink, « l’activité minière ne fait qu’empirer le problème de la poussière dans la région du Sahel ». De nombreux témoignages de la population confirment ce constat et font état de pathologies chroniques et de maladies respiratoires liées à la poussière.

Une catastrophe sociale et sanitaire ?

L’exploitation de l’or a comme conséquence un afflux significatif de population d’autres régions du Mali et de l’étranger. Des milliers de personnes sont arrivées à Sadiola, dans l’espoir de trouver un travail ou de démarrer un petit commerce. Sadiola comptait environ 400 habitants avant l’ouverture de la mine , elle héberge aujourd’hui plus de 4000 personnes. Cet accroissement de la population locale aggrave le problème d’approvisionnement en eau, et le manque chronique d’eau. Il augmente la pression sur les ressources naturelles, comme le bois, et cause des problèmes sanitaires liés aux déchets et à leur traitement. Finalement le risque de propagation de nouvelles maladies est élevé. C’est notamment le cas des Maladies sexuellement transmissibles, telles que le SIDA, dont le taux est dramatiquement élevé et lié au développement de la prostitution. Les hommes célibataires qui arrivent en masse dans la région à la recherche d’un travail attirent des femmes qui se prostituent. La population de Sadiola déplore aujourd’hui des troubles sociaux graves dus à l’arrivée massive d’étrangers, l’apparition de la prostitution et l’augmentation de la criminalité.

"Et après la mine, que deviendra Sadiola ?"

S’agissant de l’exploitation d’une ressource limitée, une mine d’or n’est pas une activité durable. La fermeture de la mine est planifiée pour 2009, sur la base des réserves connues. Par contre, les dégâts environnementaux et sociaux risquent d’être laissé en héritage à la population de Sadiola sans moyen pour les réparer. La population de Sadiola a augmenté de 400 habitants environ à plus de 4000. Sans infrastructures adéquates, comment éviter un désastre social et sanitaire ? comment la population sera-t-elle protégée contre les risques de contamination, et les dangers que posera le site minier une fois qu’il sera abandonné ? La SEMOS est en train de développer un plan de fermeture. Ce plan doit tenir compte de toutes les préoccupations des riverains, et il devrait être développé avec la participation de la société civile.

Ainsi est créée une dépendance dangereuse vis-à-vis de la mine, qui risque de se faire sentir plus particulièrement à la fermeture de la mine. Que deviendront les ouvriers (environ 1000 en 2003 pour le site de Yatela) et leurs familles qui dépendent entièrement de la mine, après sa fermeture ?

Manque de Transparence : Rien à cacher ?

Après de nombreux incidents survenus dans les années passées, les riverains s’inquiètent de plus en plus des risques pour leur santé et de la pollution de l’eau autour de la mine. En 2002 seulement, 28 « incidents environnementaux » ont été rapportés. La mort de bétail et des animaux sauvages dans le secteur a confirmé les doutes dans la région. Les anciens ouvriers de la mine se plaignent, entre autres, de maux de tête permanents et de problèmes de vision, dont la cause exacte reste inconnue. Il est donc bien logique que, comme bénéficiaire prioritaire de tout projet de développement, la population demande à la SEMOS et à la SFI des informations précises sur les impacts environnementaux et sociaux du projet. Cela leur est toujours refusé aujourd’hui par les responsables. Parmi les informations demandées et refusées par la Banque mondiale, il y a les rapports annuels environnementaux, sanitaires et sociaux, ainsi que les résultats d’analyses de l’eau qui sont réalisés par la mine. L’opacité de la Banque Mondiale et d’Anglogold dans ce domaine ne fait que renforcer les craintes de la population et des associations.

Un plan de Développement Régional Intégré pour Sadiola ?

En reconnaissant leur part de responsabilité vis-à-vis de la population, la SEMOS a constitué un Fonds de Développement local, financé par la société à hauteur de 5000 dollars par mois. La population critique l’opacité totale de ce fonds, ainsi que le fait que les projets proposés ne contribuent pas au développement. Ils citent comme exemple la construction d’un marché de légumes qui n’est pas utilisé en raison de l’absence de toit, et des manguiers qui sont plantés sans mettre en place les conditions nécessaires pour leur entretien, comme l’irrigation et la protection contre les animaux.

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Suite aux critiques émises par des représentants maliens et les Amis de la Terre, la SFI et Anglogold ont entamé, en 2003, un dialogue avec la société civile. La SFI, avec la SEMOS, a prévu de lancer un « Plan de Développement Régional Intégré » . Un premier atelier de concertation devait avoir lieu en mai 2003, mais il a été annulé à la dernière minute, en raison d’une grève dans la mine selon Anglogold. L’Atelier a donc été reporté en juin. Certaines récommandations ont été adoptées par les participants, parmi lesquelles :

- instauration d’un cadre d’échanges et de concertation régulière entre les différents acteurs

- La prise en charge des mesures de réparation des dégâts environnementaux après leur identification

- L’adoption et l’application de mesures de préservation de la qualité de l’eau, de l’air, de la terre et du patrimoine culturel

- L’organisation d’un atelier spécial sur le volet « après mine » dans les meilleurs délais, qui regroupera l’ensemble des acteurs concernés

- L’implication et la participation effective et efficiente des communautés dans la conception et la mise en oeuvre du plan de développement intégré.

Cette initiative constitue une première étape. Cependant, un dialogue constructif n’est possible que si tous les acteurs ont le même niveau d’information.

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