Enclavé, ruiné par trois décennies de gestion communiste, le Laos, ce petit pays d’Asie du Sud-Est, ne possède pas d’industrie et fait encore partie des pays les moins avancés : 70% de ses 5,7 millions d’habitants vivent avec moins de 2 dollars par jour. L’aide internationale assure la moitié de ses recettes budgétaires. Alors, quand la Banque asiatique de développement a évalué il y a vingt ans le potentiel hydroélectrique laotien à 18 000 mégawatts - de quoi assurer en théorie plus de 20 milliards de dollars de revenus annuels -, Vientiane fut pris de frénésie.
Au début des années 90, le Laos ne lance pas moins de 23 projets de barrage sur les affluents du Mékong. Ses espoirs reposent surtout sur Nam Theun 2, un superbarrage de 1 075 mégawatts sur le fleuve Theun, au coeur du pays, pour 1,4 milliard de dollars afin d’approvisionner la Thaïlande en électricité. Depuis plus de dix ans, le Laos nourrit le même rêve : devenir le Koweït de l’hydroélectricité.
Contrariés par la crise économique asiatique de 1997, les grands desseins du Laos renaissent aujourd’hui : la demande en électricité de son voisin thaïlandais devrait, selon les prévisions, atteindre 41 000 mégawatts en 2015, soit 16 000 de plus que sa capacité actuelle. Pour le Laos, Nam Theun 2, dont la construction pourrait démarrer l’an prochain, est « l’espoir d’un revenu régulier », estime Ludovic Delplanque, porte-parole de la Nam Theun 2 Power Company (NTPC), consortium constructeur de l’ouvrage, dont EDF détient la majorité (35%) aux côtés des électriciens du Laos (25%) et de la Thaïlande (25%). « La revente de 95% de l’énergie à la Thaïlande rapportera au pays 80 millions de dollars par an. » Une manne à l’échelle laotienne.
La source la plus importante de devises étrangères. Mais tout est conditionné à l’approbation du conseil d’administration de la Banque mondiale. « Ce serait le premier mégaprojet de barrage financé par la Banque mondiale depuis plus de dix ans », souligne Sébastien Godinot, des Amis de la Terre.
La Banque mondiale, qui doit donner son feu vert le 31 mars, le présente même comme un projet modèle de barrage. Le consortium fait en effet valoir ses 600 études environnementales et sociales, ainsi que les nombreuses mesures de compensation économique prévues. Pourtant, Witoon Permpongsacharoen, directeur de Terra, organisation thaïlandaise de protection de l’environnement, hostile au projet, craint que l’inondation du plateau de Nakai, une zone de 450 km 2 , n’entraîne « la destruction des poissons du fleuve Xe Bang Fai, dans lequel se déverseront les eaux du réservoir et dont plus de 100 000 personnes tirent leurs ressources ».
La France juge recevable la plainte déposée par plusieurs ONG à l’encontre d’EDF pour violation potentielle des principes de l’OCDE. En envisageant d’accorder la garantie nécessaire pour les institutions qui participent financièrement au projet, la Banque mondiale relance le débat sur le rôle des gros bailleurs de fonds dans les infrastructures de l’eau. Un rapport de la Commission mondiale des barrages, institution indépendante commissionnée par la Banque mondiale, rappelait en 2000 que les grands barrages dans les pays en voie de développement ont souvent eu de lourdes conséquences écologiques, sans les retombées économiques escomptées.
Aviva Imhof, responsable pour l’Asie du Sud-Est d’International Rivers Network, une association écologiste américaine, s’interroge : « Une telle prise de risque est-elle justifiée dans un pays aussi pauvre ? »




