Par Thierry Coville
Le Monde du 15 novembre 2005
Contestant les résultats des élections législatives du 9 novembre, qui ont vu le parti présidentiel remporter, officiellement, 58 % des suffrages, l’opposition dénonce le clientélisme politique et la corruption entretenus par la forte hausse des revenus pétroliers.
Pays d’un important intérêt stratégique du fait de ses richesses en pétrole et en gaz et de sa proximité avec l’Iran, l’Azerbaïdjan connaît en effet une très forte croissance, avec une hausse du produit intérieur brut (PIB) qui, selon le Fonds monétaire international (FMI), pourrait atteindre 18,7 % en 2005 après 10,2 % en 2004. Cette performance s’explique par les retombées, pour les entreprises et les commerces locaux, des investissements étrangers dans les capacités de production et d’exportation énergétiques (comme ceux réalisés pour le développement des gisements pétroliers offshore de Azeri-Chirag-Gunashli).
Mais le dynamisme de l’activité est aussi lié à la hausse récente des revenus pétroliers. Celle-ci résulte de la hausse du prix et du volume des exportations de pétrole, du fait d’une hausse des capacités de production et d’exportation : le gigantesque oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan qui relie l’Azerbaïdjan à la Turquie devrait être opérationnel à la fin de cette année. Elle est aussi le fruit de la hausse des recettes pétrolières de l’Etat, qui lui permet d’accroître fortement ses dépenses : celles-ci ont progressé en moyenne annuelle de près de 22 % depuis 2002. Par ailleurs, la hausse des revenus pétroliers permet de réduire les déséquilibres macro-économiques. Le déficit budgétaire devrait être ramené de 2 % du PIB en 2004 à 1,1 % en 2005. Le déficit courant, qui reste élevé (30,7 % du PIB en 2004) du fait notamment du rapatriement des profits réalisés dans le secteur pétrolier par les sociétés étrangères, devrait se réduire cette année. Et les réserves en devises (hors le Fonds de stabilisation pétrolier créé en 1999 qui a pour objectif d’épargner les surplus pétroliers) représentaient plus de trois mois d’importations à la fin juillet.
Accumulation de devises
Toutefois, la gestion de cette manne pétrolière par les autorités semble loin d’être optimale. Un premier problème est lié à la politique de change. En effet, les autorités monétaires, comme c’est souvent le cas dans les économies pétrolières, pratiquent une politique d’achat de dollars. L’objectif est ici d’éviter une trop forte appréciation de la monnaie nationale, et donc une trop forte dégradation de la compétitivité de l’industrie locale. Or cette politique d’accumulation des devises a conduit à une très forte accélération de la création monétaire avec une progression de près de 38 % de l’agrégat monétaire M2 (liquidités, comptes à vue et à terme) sur les sept premiers mois de 2005 en glissement annuel. Or cela contribue à nourrir l’inflation, qui a atteint 12,2 % en glissement annuel sur la période janvier-juillet 2005, soit une accélération par rapport à 2004 (où la hausse moyenne des prix avait été de 6,7 %).
Mais surtout la gestion budgétaire des revenus pétroliers demande à être complètement revue. En effet, alors que 40 % de la population était en situation de pauvreté en 2004 selon le FMI, la politique budgétaire reste basée sur de très importantes subventions accordées au secteur énergétique selon une logique clientéliste, ce qui limite les possibilités de dépenses dans le domaine social. De même, la State Oil Company of the Republic of Azerbaïdjan (Socar), qui doit d’importants arriérés d’impôts à l’Etat, continue de gérer directement une partie non négligeable des recettes pétrolières. Le mode de fonctionnement de la Socar, comme des autres entreprises publiques du secteur énergétique, reste marqué par l’opacité. Enfin, le Fonds de stabilisation pétrolier voit son efficacité amoindrie dans la mesure où il est loin de regrouper tous les revenus pétroliers.
Or il n’existe pas de volonté politique très affirmée de s’attaquer à ces problèmes. Ainsi, la chambre des comptes récemment mise en place pour auditer les activités du gouvernement n’a pas les moyens effectifs de rendre le système fiscal plus transparent. Les réformes visant à restructurer le secteur public avancent très lentement. Les projets de privatisation de la banque publique - International Bank of Azerbaïdjan - ont été constamment freinés par des groupes d’intérêt contrôlant cette banque. Dans ces conditions, la corruption qui entoure les opérations du secteur public (notamment dans le secteur pétrolier et les douanes) reste endémique, l’Azerbaïdjan ayant le triste privilège d’être classé au 140e rang sur 145 pays dans le classement 2004 de Transparency International sur la corruption.
Par Thierry Coville
Le Monde du 15 novembre 2005



