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Le barrage de Bujagali en Ouganda, emblématique des errements de la BEI

Le projet du barrage de Bujagali en Ouganda, pourtant contesté pendant des années par la société civile ougandaise et internationale, a été approuvé en avril-mai 2007 par la Banque mondiale (360 millions de dollars de prêts et de garanties), la Banque africaine de développement (110 millions de dollars) et la Banque européenne d’investissement (136 millions de dollars) . Le projet a été développé par le consortium Bujagali Energy Limited (BEL) détenu par l’entreprise Industrial Promotion Services basée au Kenya (société d’investissement du groupe Aga Khan) et par la compagnie américaine Sithe Global Power (via sa société de projet : Bujagali Holdings Ltd). La construction a été sous traitée à Salini, une entreprise italienne déjà connue pour son implication dans des grands barrages en Ethiopie.

Les impacts sociaux et environnementaux

Cette centrale hydroélectrique d’une puissance de 250 Mégawatts (MW) située sur le cours supérieur du Nil en aval du lac Victoria aura des impacts désastreux sur l’environnement et les populations locales. Le barrage affectera fortement les moyens d’existence de 6 800 personnes. Des terres agricoles fertiles ont été submergées privant ainsi les agriculteurs de leur travail et les habitants de leurs sources d’alimentation. De plus les chutes de Bujagali disparaitront sous le réservoir du barrage. Le barrage va ainsi noyer un ensemble spectaculaire de rapides en cascade que les Ougandais considèrent comme une richesse nationale, un lieu de grande importance culturelle et spirituelle pour le peuple Busoga, et qui génère des revenus touristiques significatifs. Ceci réduira considérablement les réserves halieutiques et causera la disparition de 8 îles sur la rivière abritant une très riche biodiversité.

Pourtant selon une déclaration politique de 2002, la BEI doit « s’assurer que la situation des populations les plus pauvres ne soit, a minima, pas aggravée suite au projet [1] ». La direction « Projets » de la Banque est responsable de l’évaluation sociale des projets de la BEI dans les pays en développement [2] ». Or, la majorité des personnes expulsées et affectées par le projet Bujagali n’a pas reçu de compensation juste et adéquate, en violation des politiques de la BEI. Elles n’avaient accepté le projet qu’à la condition que leurs conditions de vie s’en trouvent améliorées (accès à l’électricité, eau, emploi sur le site de construction, nouveau marché, nouvelles écoles, bateaux et filets) mais elles se sont au contraire dégradées pour beaucoup d’entre elles. La compensation n’a eu lieu – quand elle a eu lieu – que des années plus tard et la réinstallation des personnes déplacées n’a pas été faite en conformité avec les politiques de la BEI et les conditions convenues à l’avance.
Le projet Bujagali a donc non seulement manqué à son objectif d’amélioration des conditions de vie des personnes concernées, mais il a en outre eu des incidences économiques et sociales négatives qui n’ont pas été atténuées ou seulement partiellement.

Quid de l’accès à l’énergie pour les populations ?

En outre, ce barrage ne répondra pas aux besoins énergétiques de la population ougandaise. En effet, alors que seulement 5 % des Ougandais-e-s sont connectés au réseau électrique et au regard des termes défavorables de l’Accord d’achat de l’électricité, celle-ci ne sera accessible qu’aux franges les plus aisées de la population. Le Panel d’inspection de la Banque mondiale a d’ailleurs relevé des vices dans l’Accord d’achat de l’électricité et a découvert que les « tarifs fournis par l’étude économique sont probablement basés sur une sous-estimation du coût de l’électricité dans ce projet ». Or l’un des objectifs du soutien de la BEI au secteur de l’énergie est « d’améliorer l’accès de la population [des pays en développement] à des sources d’énergie modernes, en particulier les franges les plus pauvres de la population [3] ».

Les lacunes criantes de la Banque européenne d’investissement

La solidité économique et environnementale du projet du Bujagali n’a pas été correctement évaluée par la BEI. Ni les effets du changement climatique sur le projet ni les impacts du projet sur l’environnement et la biodiversité n’ont été évalués d’une manière satisfaisante alors que de nombreuses études prédisent que le changement climatique augmentera la sècheresse en Afrique de l’Est [4] .

Le projet viole ainsi les principes mentionnés dans les politiques de la BEI, notamment les Déclarations sur l’environnement et les propositions sur le changement climatique du Manuel des bonnes pratiques environnementales et sociales. Selon ce manuel, il incombe à la « direction projets » de « signaler, aussi tôt que possible dans le cycle d’instruction, si (…) [le projet] peut être gravement affecté par les conséquences du changement climatique [5] ». Ceci entre également en contradiction avec la volonté affichée par la BEI de « soutenir des actions qui aideront à la réduction, l’atténuation et l’adaptation aux changements climatiques » et de prendre en compte « les incertitudes liés aux effets physiques du changement climatique [6] ». Il est difficile d’imaginer un pays du Nord accepter un projet qui le rendrait presque 100 % dépendant à une seule source d’électricité qui est particulièrement vulnérable au changement climatique !

Des résultats insuffisants

Loin de produire les 250 MW promis, le barrage de Bujagali produira au mieux entre 132 et 162,5 MW au regard du régime hydrologique actuel et de sa future détérioration en raison du changement climatique et de la baisse du niveau d’eau du Lac Victoria. Une surestimation du niveau de précipitations a amené les deux barrages ougandais existants (Nalubaale et Kiira) à produire moitié moins d’énergie que ce qui avait été prévu au moment de leur conception. Par ailleurs, le Kenya et la Tanzanie ont déjà déposé plainte devant la Communauté d’Afrique de l’Est sur l’impact produit par les barrages ougandais, en particulier le projet Bujagali, sur le niveau d’eau du Lac Victoria qui n’avait pas été correctement estimé avant que le projet ne soit approuvé par la BEI.

Or selon la Déclaration de la BEI sur la Responsabilité sociale des entreprises (2005), « la BEI évalue soigneusement l’impact sur l’environnement de tous les projets qu’elle finance, en veillant à ce que les mesures d’atténuation nécessaires soient prises [7] ». De même « chaque projet pris individuellement devrait (…) être comparé aux alternatives (dont celles en faveur des énergies renouvelables) sur la base de critères établis [8] ».

Des alternatives inexploitées

L’étude économique du projet conduite par la BEI, pourtant censée « inclure toutes les alternatives possibles [9] », a minimisé le potentiel de alternatives - en particulier la géothermie dont le potentiel en Ouganda a été réduit à un dixième du potentiel calculé par le ministère ougandais de l’énergie et par les scientifiques - tout en comparant injustement de plus petites sources d’énergies une à une avec le projet de Bujagali. Résultat, l’Ouganda fait très peu d’efforts pour développer les centaines de mégawatts accessibles via les énergies propres alors que, par exemple, son potentiel pour la micro-hydraulique est très important. Comme le disait un journaliste en 2007 : « Les petits barrages capables de générer jusqu’à 15 MW sont relativement peu coûteux et nécessitent la participation des communautés et des communautés et peuvent potentiellement être outil pour l’autonomisation locale. C’est peut-être parce que les petits barrages distribuent le pouvoir politique et économique plus qu’ils ne le concentrent, que les gouvernements africains et les bailleurs internationaux qui financent tant les infrastructures africaines les ont généralement ignorés [10] ».

La mobilisation de la société civile

Toutes ces raisons ont poussé Counter Balance [11] et trois autres ONG [12] à déposer en 2009 une plainte au bureau de la BEI [13] contre le projet de Bujagali : projet non conforme aux politiques et aux objectifs de la BEI, absence d’étude complète concernant les alternatives, consultation fantoche avec les populations locales et personnes affectées n’ayant pas reçues de compensation adéquate.

Une évaluation réalisée plus tôt par la Banque africaine de développement en a d’ailleurs convenu : « Il ne semble pas en effet qu’il y ait eu une de consultation adéquate avec les femmes touchées [par exemple] ou que leurs préoccupations aient été traitées adéquatement dans les plans de réinstallation et d’indemnisation [14] »

Mais deux ans après cette plainte, la BEI n’a toujours pas donné de réponse officielle contrairement à ses propres règles qui limitent le délai à 140 jours ! Les premières conclusions avaient pourtant été promises en Septembre 2010 mais elles sont été retardées maintes et maintes fois. Après deux ans d’attente, CounterBalance a décidé d’intensifier ses démarches en faisant appel au Médiateur européen [15] dans une dernière tentative de mettre la BEI face à ses responsabilités. Pendant ce temps là, les communautés locales sont toujours en attente de compensations pour les dommages causés par le projet et la BEI a poursuivi calmement le décaissement de ses prêts…

Les Amis de la Terre continueront à suivre attentivement ce projet dans les projets mois…


[3] Eligibity Guidelines (en anglais uniquement), 2007, BEI, p.46. Citation traduite par nos soins.
[5] Environmental and Social Practices Handbook (en anglais uniquement), BEI, 2010, p.51]
[7] Déclaration du groupe BEI sur la Responsabilité sociale des entreprises, 2005, p.5
[8] Support to Renewable Energies (uniquement en anglais), documents de la BEI relatifs au développement durable et à l’environnement, 2002, p.24 Citation traduite par nos soins.
[11] CounterBalance est la coalition européenne au sein de laquelle les Amis de la Terre travaille sur la BEI
[12] Les autres ONG sont l’Association Nationale des Professionnels de l’Environnement (NAPE – Ouganda), Sherpa (France) et CLAI (Italy)

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