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Le véritable prix de la monétarisation du vivant

Pour faire face à l’érosion de la biodiversité, économistes et politiques proposent une valorisation économique des éléments du vivant. Très en vogue, ce mode de gouvernance montre déjà ses limites.

Rapport Robert Costanza, rapport Bernard Chevassus-au-Louis, rapport Pavan Sukhdev… Ces dix dernières années, les travaux visant à donner une valeur monétaire à la biodiversité s’amoncellent sur les bureaux des dirigeants de ce monde. Selon les spécialistes de ce que l’on appelle l’économie des écosystèmes, il n’y a, en effet, qu’une manière de lutter contre la disparition des ressources naturelles : leur donner un prix. Cette idée trouve ses fondements dans l’Amérique de Reagan qui tente de rationaliser les politiques publiques avec l’analyse coût-bénéfice. Il s’agit en fait d’appliquer au secteur non marchand, le secteur public, les méthodes employées dans le monde de l’entreprise. Qu’est-ce que cette installation va coûter ? Quels bénéfices peut-on en attendre ? Telles sont désormais les questions que les pouvoirs publics américains se posent avant la mise en oeuvre de tout projet réglementaire ou d’aménagement du territoire. Cette méthode entraîne les responsables politiques et administratifs des Etats-Unis puis, des grandes institutions internationales (Banque mondiale, Organisation mondiale de la santé…) à s’intéresser et à mesurer les pertes liées à la destruction de l’environnement.

Les Européens attendront les années 2000 pour s’enticher et adopter, à leur tour, ce mode de gouvernance. En France, cela se concrétise, notamment, par la rédaction du rapport Chevassus-au-Louis. Présenté l’an dernier, le document est le résultat d’une commande du Premier ministre qui souhaitait donner suite aux engagements pris par Nicolas Sarkozy lors du discours de clôture du Grenelle de l’environnement. Chantal Jouanno, secrétaire d’Etat à l’Ecologie, le considère comme un outil devant servir « à définir des valeurs de référence pour que, dans toutes les décisions publiques, soit désormais prise en compte la valeur économique de la biodiversité  ». Elle ajoute : « La plupart de nos interlocuteurs considèrent que nous préservons la nature pour sa beauté. Or, nous devons raisonner en terme de capital naturel qui a autant si ce n’est plus de valeur que les autres capitaux »¹.

Évaluation des dommages écologiques

Ainsi, une simple étiquette et un prix sur le dos des baleines, les branches des arbres et sur les divers éléments du vivant constituant les écosystèmes de notre planète suffiraient à protéger la biodiversité ? « Certaines évaluations portant sur des éléments marchands, comme les coûts des pollutions chimiques sur les systèmes de sécurité sociale, sont intéressantes. Les chiffres qui y sont indiqués peuvent être utiles et apporter un éclairage dans la prise de décision des pouvoirs publics. Le cas de la règlementation européenne sur les produits chimiques REACH en est un bon exemple », explique Julien Milanesi, économiste et auteur d’une thèse sur la méthode d’évaluation contingente². Parmi les autres avantages de ces évaluations  : la possibilité d’obtenir la reconnaissance de dommages écologiques et de droits pour les victimes de catastrophes environnementales. Le jugement du tribunal correctionnel de Paris en janvier 2008 et celui pris par la cour d’appel en mars dernier dans le procès de l’Erika le prouvent largement (le tribunal correctionnel et la cour d’appel ont tous deux reconnu la notion de préjudice écologique et condamné les responsables, dont Total, à verser plus de 200 millions d’euros d’indemnités aux parties civiles).

Des méthodes d’évaluation controversées

Ces aspects positifs ne doivent pas cacher les problèmes liés à la monétarisation de la biodiversité. Le premier d’entre eux concerne les méthodes employées pour évaluer le prix des éléments environnementaux. Si certains des outils mesurant leur valeur d’usage qu’elle soit directe (alimentation, pharmacie…) ou indirecte (épuration de zones humides…), semblent avoir du sens, d’autres sont beaucoup plus controversés. C’est le cas de la méthode d’évaluation contingente. Mise au point dans les années 1950, ce procédé a pour but d’estimer la valeur de ce qui, a priori, n’a pas de prix… comme l’existence des singes ou des baleines ! Comment ? Et bien c’est très simple, il suffit de prendre un échantillon représentatif de la population et de poser une question bien ciblée à chacun des membres qui le constitue. Exemple : combien êtes-vous prêts à donner à telle association de protection de l’environnement pour qu’elle mette en place un programme de sauvegarde des ours polaires ? Les réponses recueillies sont extrapolées au niveau de l’ensemble de la population concernée, ce qui permet d’obtenir le bénéfice total de l’amélioration et d’alimenter une décision publique fondée sur une analyse coût-bénéfice.

Le marché illimité, une fiction économique

Si la méthode d’évaluation contingente satisfait pleinement certains économistes, d’autres contestent vivement son efficacité. « Cette méthode présente plusieurs défauts. D’un point de vue philosophique, je pense que c’est une erreur de croire que toute la valeur d’un bien se limite à sa valeur économique. Ensuite, il y a un problème au niveau de la théorie économique. Quand on est sur du marchand, cela suppose que l’on puisse effectuer une substitution entre le bien et une somme monétaire. Il faut donc un détachement total entre le bien et l’individu qui effectue l’échange monétaire. Cette hypothèse est contrariée par les valeurs morales. Il y a une limite à l’espace marchand contenu dans la morale et l’éthique. Le marché illimité est une fiction économique », analyse Julien Milanesi. A tout cela s’ajoute un souci méthodologique : « Lors du sondage, les vraies questions ne sont pas posées. On ne dit pas quel prix seriez-vous prêt à payer pour la survie des baleines ? Personne n’accepterait de répondre à ce genre de choses. La question de la substitution monétaire est donc détournée. Au final, on a un chiffre mais il repose sur un malentendu et l’interprétation que l’on en donne est faussée », précise l’économiste.

Malgré des défauts pointés par un nombre croissant de spécialistes, la monétarisation du vivant est considérée pour beaucoup comme la seule solution pour lutter contre l’érosion de la biodiversité. Ces dernières années, des nombreux programmes liés à cette marchandisation ont, ainsi, vu le jour. Ses projets, qu’ils s’agissent de plans de compensation ou d’achat de terrains par des ONG de conservation ou des « écobarons » (voir encadré), obéissent à une seule règle : sauver la richesse des écosystèmes. Mais cette privatisation de la nature s’accompagne de graves dérives. L’expropriation des communautés locales en est une. C’est bien dommage car ces populations, si elles étaient au coeur des politiques de protection de la biodiversité, seraient sans doute plus efficaces que bien des millions.

> LUCILE PESCADERE

Rédigé le