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Les Echos : Développement durable, la finance mise au défi

11 février 2004,
Par Sébastien Godinot

Article paru dans lesechos.fr, 11 février 2004
Par Sylvie Ramadier


Les banquiers et les assureurs voient de plus en plus souvent mis en cause l’impact indirect de leurs différents métiers au regard des grands principes du développement durable. Environnement, déontologie, gestion d’actifs responsable gagnent en importance. Mais la matière reste foisonnante et les effets concrets difficiles à saisir.

«  Citigroup Victory !  » Le gros titre a fait la « une » du site Web de Rainforest Action Network, à la fin du mois dernier, dès l’annonce de la nouvelle politique du mastodonte américain en matière d’environnement. Il était accompagné du commentaire suivant : « La première banque mondiale franchit un grand pas vers le développement durable. » Depuis quatre ans pourtant, à coups de campagnes d’opinion très musclées, l’ONG américaine spécialiste de la défense des forêts primaires et de leurs écosystèmes fustigeait « la banque la plus destructrice du monde ».

Citigroup se réfère désormais explicitement aux trois dimensions - environnementale, sociale et économique - du « développement durable » prôné par les Nations unies, ce mécanisme vertueux qui veut que l’on réponde aux besoins du présent sans compromettre l’héritage des générations à venir, selon la définition en vogue depuis le rapport Bruntland de 1987. Dans le détail, ses engagements concernent aussi bien les habitats naturels très sensibles que la forêt tropicale primaire, qui seront particulièrement préservés par ses activités de financement de projets. Ils recouvrent aussi le refus de financer des entreprises se livrant à des déforestations illégales ou encore le développement d’une offre d’investissements et de crédits en faveur des énergies renouvelables. Sans oublier la mesure des émissions de gaz à effet de serre, pas seulement les siennes mais aussi celles des grands projets qu’elle finance...

Barrages, oléoduc, nucléaire...

D’autres ONG américaines attendent de voir comment s’appliqueront ces bonnes résolutions avant de crier victoire. Mais même si Citigroup est soucieux de redorer son blason après les multiples scandales qui ont ébranlé les banques d’investissement de Wall Street, il apparaît que les choses évoluent assez fortement en matière de développement durable. Comme le relève Jean-Pierre Sicard, le président de Novethic, le centre d’expertise de la Caisse des Dépôts et Consignations : « En Europe aussi, les ONG ne mettent plus seulement en cause les fabricants ou les importateurs. Elles commencent à s’intéresser aux financements et à la responsabilité des banques ou des investisseurs. » Ce que corrobore Sébastien Godinot, membre des Amis de la Terre, quand il explique : « Nous envisageons une campagne dès 2004-2005 en direction des banques privées françaises, au sujet de certains grands financements de projets. » Au hit-parade des infrastructures les plus surveillées : le barrage des Trois-Gorges en Chine et l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, reliant la mer Caspienne à la mer Méditerranée, deux chantiers déjà lancés. Mais aussi des projets en préparation comme le barrage de Nam Theun 2, au Laos, celui d’Omkaheshwar, en Inde, ou encore la centrale nucléaire d’Angra, au Brésil. La vigilance porte également sur l’exploitation des forêts tropicales, par exemple dans le bassin du Congo.

Effet d’entraînement

Toute cette effervescence illustre l’intérêt grandissant suscité par l’impact indirect que peuvent avoir les activités des groupes financiers sur le développement durable. En clair, les banques et les assurances ne sont pas seulement de grosses employeuses de main-d’oeuvre et de lourdes consommatrices d’énergie ou de papier. « En refusant ou en acceptant un prêt, en couvrant ou non tel risque, en investissant sur un créneau plutôt qu’un autre, l’industrie financière est celle qui exerce l’effet d’entraînement le plus puissant sur l’environnement économique général », affirme l’économiste Christian de Perthuis, dans son ouvrage consacré au développement durable (1).

Cette particularité de l’industrie financière a été maintes fois évoquée, ces dernières années, au sein des instances internationales (Initiative Finance auprès du Programme des Nations unies pour l’environnement, déclaration solennelle des ONG à Collevecchio...). Auparavant associés aux réseaux militants de la finance solidaire ou des banques alternatives (Inaise, Triodos...), les thèmes du développement durable ont progressivement pénétré les cercles plus conservateurs de la finance, grâce au rôle joué par les agences de notation extra-financière. Ces structures spécialisées (Vigeo, Eiris, Sam, Ethibel, Innovest, Core Ratings...) identifient les grands enjeux, porteurs de risques mais aussi d’opportunités, autrement dit de nouveaux marchés pour les entreprises. Elles sont prises au sérieux, car elles détiennent les clefs des indices boursiers « éthiques » ou « socialement responsables » (FT4good, DJSI ou Aspi). Toutes expliquent qu’elles regardent surtout les « impacts indirects » quand elles évaluent les banques et les assurances. A l’heure actuelle, l’environnement et la déontologie vis-à-vis des clients sont des sujets examinés de près. Chaque institution répond ensuite à ces nouveaux défis, à sa façon. Avec les « Principes de Londres », la City a manifesté ses ambitions en matière de développement durable en tant que place financière. Le groupe franco-belge Dexia, lui, s’est baptisé « la banque du développement durable », en référence à ses fortes positions auprès de la clientèle des collectivités locales. « Il faut avoir une approche très globale, intégrée et transversale. Avec un bémol : la matière est si foisonnante que chaque secteur d’activité doit hiérarchiser ses priorités », souligne Daniel Caille, directeur général de Dexia Crédit Local, qui poursuit : « C’est à nous d’aller trouver le client, car nous sommes porteurs de valeurs. »

En France, la réflexion générale est lancée depuis l’adoption de la loi sur les nouvelles régulations économiques (NRE) en 2001. Elle impose aux sociétés cotées de publier des informations sociales et environnementales, sans toutefois identifier d’indicateurs sectoriels. Un « club finance » s’est créé l’an dernier au sein de l’Orse (l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises). « D’ici à la fin de l’année, nous espérons avoir un document qui formalise les enjeux du développement durable pour le secteur financier », explique son délégué général, François Fatoux.

Les « majors » n’éludent pas la problématique générale. « Notre contribution consiste à exercer notre responsabilité d’entreprise internationale sur le plan social et environnemental en cohérence avec nos valeurs et principes d’action, explique Jean Favarel, responsable du développement durable chez BNP Paribas, plutôt que d’appliquer des référentiels extérieurs lorsqu’ils sont conçus pour répondre à des problèmes qui ne sont pas les nôtres. » Aux yeux de Michel Laviale, à la Société Générale, « les banques ont pour premier enjeu de créer de la confiance », ainsi exercent-elles bien un effet d’entraînement sur l’économie. « Nous voulons être une banque de référence en matière de développement durable », affirme-t-il aussi. Quant aux établissements mutualistes, ils entendent s’appuyer sur leurs « valeurs » historiques, solidarité et ancrage local.

De la parole aux actes...

De même, les gros assureurs mettent en avant leurs spécificités. « La démarche de développement durable est au coeur de notre action par la mutualisation des risques et leur gestion dans le temps », précise Jean-Michel Mangeot, secrétaire général des AGF, filiale du géant allemand Alllianz. « Notre métier d’assureur contribue fortement au développement durable, notamment par une politique de souscription responsable des risques d’entreprises, qui repose sur des diagnostics approfondis et des plans de prévention », souligne pour sa part Caroline Desaegher, en charge du développement durable d’AXA.

Pourtant, la prise de conscience générale n’est pas toujours suivie d’effets très concrets, et les opérateurs financiers sont régulièrement brocardés pour leur comportement moutonnier et leur myopie. « Il est difficile pour un assureur ou un banquier d’être plus royaliste que le roi, d’essayer de se substituer aux Etats », soupire un banquier. « Notre rôle, c’est d’accompagner les clients, pas de les perdre de vue », confie un de ses confrères. Ce faisant, il y a souvent un hiatus entre les effets d’annonce au sommet et les réalisations pratiques à la base. « Chacun flaire une mutation de société mais ses résultats sont encore modestes sur le plan économique. Tout l’intérêt de la démarche du développement durable est de concilier les pratiques qui ont une histoire avec les volontés qui ont un avenir », estime David Reumaux d’Equainville, directeur associé du cabinet de conseil spécialisé BMJ. Une tension stimulante pour des entreprises financières, dont la réputation est le principal actif de long terme...

(1) « La génération future a-t-elle un avenir ? » Belin, 2003.

Sylvie Ramadier
Lesechos.fr du 11 février 2004