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Les OGM changent, les vieux mythes demeurent !

Les OGM changent, les vieux mythes demeurent !

Il est beaucoup questions, ces temps-ci, des nouvelles techniques de manipulation du Vivant, notamment du fameux CRISPR [1]. Dans cet article, Jonathan Latham décortique trois mythes qui, comme pour les premiers OGM, nous sont resservis...

On assiste dans les parties du monde où les biotechnologies ne sont pas acceptées par les citoyens à une vaste offensive de communication. Elle a pour objet un ensemble de méthodes de modification de l’ADN des organismes vivants. Les titres des journaux sont explicites : "L’édition facile d’ADN va refaire le monde ; attachez vos ceinture"  ; "Nous avons la technologie pour détruire tous les moustiques Zika" ; ou encore "CRISPR : l’édition de gènes ne fait que commencer". CRISPR/cas9 est l’abréviation de "Clustered Regularly-Interspaced Short Palindromic Repeats/CRISPR associated protein 9" ou en français "Courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées/protéine 9 associée au CRISPR". C’est la combinaison d’ARN guide et d’une protéine qui peut couper l’ADN.

Cette arrogance est inquiétante, mais l’élément le plus subtil de cette campagne de propagande est celui qui est le plus improbable et le plus dangereusement improbable : l’affirmation que la méthode CRISPR et les techniques associées "éditent des gènes" (Fichtner et al., 2014), c’est-à-dire qu’elles sont capables de créer avec précision et exactitude des modifications de l’ADN.

Même les media "sérieux" sont sur l’affaire. Le magazine Nature titrait en juillet 2015 "Des cochons super-musculeux créés par un petit coup de ciseaux génétique". Deux jugements de valeur dans une phrase de 7 mots (en anglais) : "petit" et "coup de ciseaux", aucun des deux n’étant étayé par le contenu de l’article. Toujours aussi émerveillé et faisant preuve de beaucoup d’originalité, la rubrique opinion du New York Times offrait ce titre "Sauver des espèces grâce aux ciseaux génétiques ".

Comment est-ce que je sais qu’il s’agit d’une guerre de propagande ? Parce que je l’ai entendu à la source même. En février, j’étais à une réunion de l’ONU sur les biotechnologies à Rome. Un haut représentant de BIO (l’Organisation des Industries des Biotechnologies) expliquait aux délégués présents, la "précision" et l’"exactitude raffinées" de l’édition de génomes.

Mythe 1 : Les technologies actuelles d’édition de génomes ne sont pas sujettes à l’erreur

L’exposé de BIO est démenti par les faits. Si la méthode CRISPR était déjà précise, exacte et spécifique, il n’y aurait pas par exemple dans des journaux scientifiques renommés, de publication intitulée " Improving CRISPR-Cas nuclease specificity using truncated guide RNAs " (Améliorer la spécificité de CRISP-Cas nucléase en utilisant des ARN guides tronqués). Et ces publications ne commenceraient pas par décrire comment un CRISPR ordinaire "peut induire des mutations à des emplacements qui varient jusqu’à cinq nucléotides de l’emplacement ciblé", c’est-à-dire que la méthode CRISPR peut agir dans des emplacements non connus du génome où cela n’est pas souhaité (Fu et al., 2014).

En fait le CRISPR lui même aura besoin des "ciseaux" à ADN (tweaking) avant de pouvoir être utile pour des produits commerciaux sûrs, et c’est la première erreur concernant l’argument des ciseaux à ADN. Aujourd’hui, il est techniquement impossible de procéder à une seule - et uniquement une seule - modification d’un génome en utilisant le CRISPR et soyez sûr que personne ne l’a fait (Fichtner et al., 2014). Comme Fitcher le note, "chez les systèmes des mammifères, le Cas9 provoque un fort taux d’effets hors-cible". Et jusqu’à ce que des versions modifiées soient utilisées, cela limitera la sécurité et on l’espère l’application du CRISPR et des autres technologies apparentées. De plus, il n’y a aucune garantie que des versions plus précises de CRISPR soient même biologiquement possibles. C’est pourquoi, techniquement, la précision est un mythe : aucune forme d’édition de gènes ne peut faire ce que certains prétendent actuellement faire.

Mythe 2 : Précision égale contrôle

La seconde erreur fondamentale des propagandistes du CRISPR est qu’ils croient que, même si nous disposions de la précision parfaite, cela nous permettrait de contrôler les conséquences pour les organismes obtenus.

Imaginez, qu’en tant que personne ne parlant pas chinois, j’ai à retirer avec précision un caractère, une ligne ou une page d’un texte. J’aurais cent pour cent de précision, certes, mais aucun contrôle sur le changement de signification. L’utilité de la précision est tributaire de la compréhension qui la sous-tend, et aucun biologiste de l’ADN n’avancerait que nous comprenons l’ADN - ou alors pourquoi l’étudierions-nous ?

Un exemple classique de la façon dont l’ADN peut révéler des fonctions inattendues, des décennies après sa découverte, est le promoteur CaMV 35S, une séquence d’ADN utilisée dans les plantes GM commercialisées depuis 20 ans. Le CaMV 35S est décrit dans chaque demande d’autorisation de mise sur le marché comme simple "promoteur" (un interrupteur qui "allume" l’expression d’un gène)

Pourtant en 1999, on découvrit que le promoteur CaMV 35S encodait une zone active de recombinaison (Kohli et al., 1999). En 2011, on découvrait qu’il produisait des quantités massives de petits ARNs. Ces ARNs fonctionnent probablement comme des leurres pour neutraliser le système immunitaire des plantes (Blevins et al., 2011). Un an plus tard de nouveau, les organismes de règlementation découvraient qu’il contenait un gène viral redondant dont on essaye toujours de comprendre les fonctions (Podevin and du Jardin 2012). Est-ce qu’un jour, nous en serons suffisamment sur toute séquence d’ADN pour décrire une modification comme étant une "édition" ?

Mythe 3 : Les fonctions de l’ADN sont modulaires et les modifications sont prévisibles

La troisième erreur des partisans du CRISPR est de laisser entendre que l’on peut supposer que les fonctions d’un gène sont distinctes et limitées.

Le concept d’édition précise d’un génome entraînant un résultat biologique précis dépend étroitement de cette façon de penser, comme quoi les gènes provoquent des résultats simples. C’est le paradigme génétique enseigné dans les écoles. C’est aussi le paradigme présenté au public et celui qui joue même un rôle important dans la façon de penser des chercheurs en biologie moléculaire.

Pourtant, une voie définie, distincte et simple du gène vers le trait génétique n’existe probablement jamais. La plupart des fonctions des gènes sont obtenues de façon obscure par des réseaux hautement complexes, biochimiques ou autres, qui dépendent de nombreux facteurs conditionnels, comme la présence d’autres gènes et leurs variantes, de l’environnement, l’âge d’un organisme, le hasard, etc. Pourtant les généticiens et les biologistes biomoléculaires, depuis l’époque de Gregor Mendel, se sont évertués à trouver ou créer des systèmes expérimentaux artificiels dans lesquels l’environnement ou tout autre source de variations est minimisé, afin de ne pas les détourner du travail "important" de la découverte génétique.

Mais en rejetant les organismes ou les traits génétiques qui ne respectent pas leurs attentes, les généticiens et les biologistes moléculaires se sont piégés eux-mêmes et tournent en rond avec leur discours déterministe et simpliste sur les fonctions des gènes. Leur paradigme minimise ordinairement l’énorme complexité par où passe l’information (dans les deux sens) entre les organismes et leur génome. Ce paradigme a créé un parti pris très fort et en grande partie non étudié, dans l’appréhension défaillante par le public des gènes et de l’ADN.

Ce n’est pas moi qui avance cette critique, mais Richard Lewontin de l’Université de Harvard, probablement le généticien le plus célèbre de notre temps. Les avantages de ce déterminisme génétique simpliste sont énormes pour les architectes du complexe industriel du génome. Comme il a grand besoin que les organismes soient conçus comme des robots étant commandés par de mini-dictateurs (plutôt que par exemple, comme systèmes avec des propriétés émergentes) et que ces gènes aient des effets qui sont limités et clairement définis, plutôt que diffus et imprévisibles, cela simplifie les arguments de vente et rend l’évaluation des risques inutile.

Le problème culmine, toutefois, lorsque cette conceptualisation étriquée de la génétique s’applique au monde réel et à des situations qui n’ont pas été, en quelque sorte, montées à l’avance. Dans le cas des cochons "super-musculeux" rapporté par Nature, la force n’est pas la seule caractéristique de ces animaux. Ils doivent avoir aussi plus de peau pour couvrir leur corps et des os plus solides pour les porter. Apparemment, ils ont aussi des difficultés pour enfanter et s’ils étaient un jour lâchés dans la nature, ils devraient vraisemblablement manger plus. Ainsi un prétendu simple coup de ciseau génétique peut avoir tout un ensemble d’effets sur l’organisme tout au cours de leur vie.

Nature révèle aussi que sur trente deux porcs, trente sont morts prématurément et un seul animal était encore considéré en bonne santé, au moment où les auteurs de l’étude étaient interviewés.

L’histoire sans fin

Pourquoi ce débat sur la précision est-il important ? Parce que lors de ces soixante-dix dernières années, toutes les techniques chimiques et biologiques - des manipulations génétiques aux pesticides - ont été bâties sur le mythe de la précision et de l’exactitude. Elles ont toutes étaient adoptées sous le prétexte qu’elles fonctionneraient sans effets secondaires et sans complications inattendues. Pourtant les catastrophes et conséquences extraordinaires du DDT, des peintures au plomb, de l’agent orange, de l’atrazine, du C8, de l’amiante, du chlordane, des PBCs, et bien d’autres, n’ont été au bout du compte que des épisodes de la déconstruction régulière du mythe fondateur de la précision et de l’exactitude.

Qu’à cela ne tienne, avec l’aide des propagandistes de l’industrie, de leurs amis dans les media et même de l’ONU, on nous ressert une fois encore l’évangile de la précision. Mais quelle que soit la façon dont vous abordez le problème, la précision est une fable et devrait être considérée comme telle.

Les questions liées au CRISPR et aux autres nouvelles biotechnologies d’ "édition du génome" apparentées sont l’enjeu d’une intense activité derrière les coulisses. Le ministère états-unien de l’Agriculture vient juste d’annoncer qu’il ne règlementera pas les organismes dont le génome a été édité, puisqu’il considère qu’il ne s’agit pas du tout d’OGM. L’Union européenne était sur le point de les classer comme OGM, mais sous la pression des Etats-Unis, elle a reculé. Entre temps, les Etats-Unis procède à la révision complète de leur règlementation relative aux OGM. Est-ce que les prochaines règlementations de sécurité entourant les OGM se baseront sur une version de la génétique digne de l’école école primaire et sur une version de l’édition de gènes mise au point par les bureaux de relations publiques ? Si l’on s’en tient à l’histoire récente, la réponse sera oui.

Traduction de l’article de Jonathan Latham, paru le 25 avril 2016, sur le site Independant Sciences News, sous le titre "God’s red pencil ? CRISPR and The Threee Myths of Precise Genome Editing". Avec ce lien, vous aurez accès au texte original et à tous les renvois et aux références : https://www.independentsciencenews.org/science-media/gods-red-pencil-crispr-and-the-three-myths-of-precise-genome-editing/

Photo de Pauline Verrière - 6 avril 2016 - Manifestations devant le HCB

Notes

[1Pour en savoir un peu plus sur cette nouvelle technique et son état d’avancement, voir l’article suivant "Les OGM sont morts, vive les OGM !"

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