Les ghettos de riches sont un produit immobilier porteur

Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, a coordonné l’ouvrage Ghettos de riches (éd. Perrin, 2009), qui propose un tour du monde de ces enclaves résidentielles sécurisées. Rencontre.

Que désignez-vous par « ghettos de riches ? »
C’est une formule volontairement paradoxale. Le « ghetto » est généralement un lieu ségrégué, on pense au ghetto noir aux Etats-Unis ou historiquement, au ghetto juif à Venise et ailleurs en Europe. Les « ghettos de riches » sont des lieux volontairement coupés du reste de la ville et des habitants qui résident dans le même territoire. C’est un ghetto souhaité par une population qui refuse inconsciemment ou non la diversité sociale, culturelle, générationnelle. Les « gated communities » sont nées aux Etats-Unis avant de gagner l’Amérique latine. Elles sont aujourd’hui devenues un produit immobilier porteur dans tous les pays du monde. En France, on en trouve autour de Toulouse, Nantes, Dijon, Paris, Bordeaux, Nice ou Marseille.

Pour quelles raisons cesenclaves résidentielles se développent-elles ?
Les premières « villes fermées » aux Etats-Unis étaient des villes haut de gamme donnant sur un golf. On arguait du calme et de la nature favorisant la pratique d’un sport élitiste. L’argument sécuritaire est venu ensuite. Aujourd’hui, l’argument médical prime, la plupart de ces villes bénéficiant de cabinets de médecins ou de kinésithérapeutes. En France se développent les sénatoriales pour les retraités, des lotissements pavillonnaires de petits immeubles proposant un suivi médical. Des maisons plus basiques fleurissent dans des parcs fermés par une grille, sans réelle obsession sécuritaire des propriétaires. La distinction sociale, la peur de l’autre, la sécurité pour que les enfants puissent jouer dehors, sont autant de raisons concourant à leur développement.

En quoi ces « ghettos » modifient-ils profondément « l’esprit de la ville » ?
Comme le grand ensemble ou la tour, le ghetto de riches provoque une rupture du tissu urbain, une discontinuité dans la ville, il exige qu’on le contourne. Avec ces ghettos, l’urbanisation ne se manifeste plus par des lieux socialement et culturellement composites, reposant sur la rencontre possible de l’autre. Les discriminations sont territoriales. Cette manière d’être au monde et aux autres achève volontairement le tri de ceux avec qui on souhaite partager le territoire. Ce qui fait la qualité de la ville est au contraire son accessibilité à tous et sa gratuité, le fait que riches et pauvres puissent aller partout.

> PROPOS RECUEILLIS PAR SOPHIE CHAPELLE


Crédit photo : besopha

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