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Les risques et les nuisances pour les populations africaines, les bénéfices pour les compagnies pétrolières occidentales (Avril 2000)

2000,
Réponse à l’opinion de M. Rocard parue dans Le Monde du 30 mai 2000

Oléoduc Tchad-Cameroun

Le 6 juin 2000, après plus de trois ans d’atermoiements, le Conseil d’administration de la Banque mondiale doit décider du financement du projet d’exploitation pétrolière et d’oléoduc au Tchad et au Cameroun. M. Rocard qui estime que ce projet représente " une chance pour l’Afrique " (Le Monde du 30 mai 2000) semble ne pas avoir tenu compte, dans son analyse, des faits suivants :

Pétrole et Développement : Il n’y a en Afrique aucun exemple de pays dans lequel le pétrole a servi de catalyseur au développement. Sa présence a plutôt contribué, jusqu’ici, à la réalisation de " ces images désolantes, horrifiantes parfois, qui proviennent de l’Afrique " (M. Rocard). Curieusement, dans son énumération des conflits en Afrique, M. Rocard évite soigneusement de citer les cas angolais, congolais (Brazzaville) et soudanais qui sont directement entretenus par des compagnies pétrolières. La réputation des entreprises impliquées dans le projet tchadien est source d’inquiétudes : Pétronas participe à l’exploitation d’un oléoduc au Soudan. Un rapport du Ministère canadien des Affaires étrangères indique que cet oléoduc exacerbe la guerre civile dans ce pays meurtri. Chevron doit répondre, devant un tribunal californien, de complicité de violation des droits de l’Homme, dans des incidents ayant causé des morts au Nigéria en 1998 et 1999. Selon ne dépêche de l’agence Reuter du 3 mai 2000, la guerre civile a repris au Nord du Tchad faisant une centaine de morts. Une forte campagne d’intimidation dans la zone pétrolière a été menée par l’armée

La répartition des revenus : Le Tchad a adopté une loi destinée à assurer la gestion des revenus pétroliers dans l’intérêt des populations. Une récente étude de la Faculté de droit d’Harvard a conclu à l’inefficacité de cette loi dans le contexte tchadien. Le financement des programmes sociaux au Tchad repose pourtant sur la mise en œuvre de cette loi. Quant au Cameroun, selon la Banque mondiale, " le projet n’aura qu’un impact marginal sur les revenus ".

Les risques du projet : Bien avant les écologistes, les entreprises avaient calculé les risques et les avantages du projet. Elles ont conclu, avec les Banques privées qui les financent comme le Crédit Agricole-Indosuez, que sans argent public via la Banque mondiale, la Banque européenne d’investissement (BEI) ou les garanties d’investissements données par la Coface, le projet ne pourra être réalisé. Les ONG ont au moins obtenu que l’argent du guichet de la Banque mondiale officiellement destiné aux projets de lutte contre la pauvreté (éducation, santé,·) ne soit pas utilisé pour ce projet mais les entreprises ne se résignent pas à se passer de l’argent public. Dans un rapport confidentiel, les fonctionnaires de la Banque mondiale considèrent que les risques politiques, sociaux et de conflit armé sont " significatifs ".

Protection de l’environnement : Le PDG d’Esso a déclaré dans le Wall Street Journal que les pays en développement n’avaient pas les moyens de protéger l’environnement et que leur insistance pour l’application de normes écologiques rigoureuses détournerait les investisseurs. Un oléoduc enterré ne permet pas d’atteindre le risque zéro pour l’environnement. Les risques de pollution de la nappe phréatique restent donc importants le long du tracé de l’oléoduc où les populations dépendent presque exclusivement des rivières et des fleuves pour leurs besoins quotidiens. De plus, le plan de gestion de l’environnement préparé pour atténuer les effets négatifs du projet sera exécuté et financé (15 Millions de dollars) par les gouvernements du Tchad et du Cameroun. L’étude d’impact sur l’environnement préparée par le consortium a fait l’objet d’une évaluation par une commission indépendante d’experts néerlandais. Ils ont relevé de nombreuses insuffisances et notamment de graves lacunes dans le plan d’urgence en cas de pollution du littoral camerounais. Les compagnies provisionneraient 800 000 dollars, là où les experts estiment qu’il en faudrait 29 millions.

En 1997, plus de 20000 citoyens français, mobilisés dans la campagne " Banque mondiale : Pomp’Afrique des compagnies pétrolières " demandaient au gouvernement français de ne pas financer le projet pétrolier au Tchad et au Cameroun tant que des garanties sur le respect des populations locales et de l’environnement n’étaient pas apportées par les compagnies pétrolières. Toutes les modifications apportées au projet ont surtout été le fait de la vigilance des mouvements citoyens au Tchad, au Cameroun, en France et ailleurs, et non des compagnies pétrolières et des Etats.

En conclusion, ce projet ne présente pas une innovation majeure par rapport aux pratiques antérieures dans le secteur pétrolier en Afrique. Il permettra, une fois de plus, de transférer des risques et des problèmes dans les pays pauvres (qui n’ont pas le choix) tout en accordant des bénéfices aux grandes compagnies occidentales.

La société civile tchadienne a demandé un moratoire de deux ans, qui devrait permettre au Tchad de mettre en place un cadre juridique et des normes environnementales et sociales adéquats, de même que des mesures visant à renforcer l’Etat de droit dans ce pays. En définitive, n’en déplaise à M. Rocard, le projet pétrolier n’est une chance que pour le consortium qui le réalise.

Samuel Nguiffo, Centre pour l’environnement et le développement, Cameroun

Delphine Djiraibé, Association Tchadienne pour la Promotion des Droits de l’Homme

Hélène Ballande, les Amis de la Terre, France