Libération, édition du 8 septembre 2004
Par Sébastien ARNOULT
Après Bangkok et Tokyo, avant Washington et Vientiane, un grand projet énergétique de la Banque mondiale était hier présenté à Paris. Un projet d’une telle ampleur que même les écologistes avaient été invités. En jeu, la construction d’un barrage de 1 075 mégawatts au coeur du Laos, pour 1,4 milliard de dollars, afin d’approvisionner la Thaïlande en électricité. Pourquoi Paris ? Parce qu’EDF détient la majorité (35 %) du consortium constructeur de l’ouvrage, la Nam Theun 2 Power Company (NTPC), au côté notamment des électriciens du Laos (25 %) et de Thaïlande (25 %).
Feu vert. Sous l’oeil des experts de la Banque mondiale qui doivent donner ou non leur feu vert en mai, un face-à-face improbable il y a quelques années encore s’est donc déroulé, tout au long de la journée, entre écolos et électriciens. Une « ouverture » qui s’explique par la volonté de transparence de la Banque mondiale, maintes fois critiquée pour les conséquences écologiques de ses constructions.
Les partisans de ce barrage, l’un des plus important en Asie du Sud-Est, mettent surtout en avant l’espoir d’un revenu régulier pour le Laos : la revente de 95 % de l’énergie à la Thaïlande rapporterait à ce pays très pauvre 80 millions de dollars par an. Les opposants craignent les conséquences écologiques et sociales. Et d’abord l’inondation d’une zone de 450 km2, le plateau de Nakai, qui abrite 6 000 personnes et une soixantaine d’espèces animales, dont 200 à 300 éléphants sauvages (lire ci-dessous). Ils craignent aussi la destruction des ressources en poissons du fleuve Xe Bang Fai, dans lequel se déverseront les eaux du réservoir. Un fleuve dont plus de 50 000 personnes tirent leurs ressources.
Kit de transfert. La NTPC jure bien sûr, la main sur le coeur, que toutes les précautions sont prises. « Le barrage Nam Theun 2 est quasiment un laboratoire de recherches en termes de développement durable. Jamais, à ma connaissance, on n’avait poussé les études aussi loin », affirme Ludovic Delplanque, porte-parole du consortium. Selon lui, les dépenses consacrées à l’environnement se monteront à 10 % du coût total du projet. Une enveloppe qui devrait d’abord permettre de reloger les personnes déplacées (60 familles sur 1 100 occupent déjà des villages pilotes). Les habitants ne pourront plus pêcher et devront changer leur mode de vie ? La NTPC s’engage à fournir des « kits de transfert ».
Les écologistes restent sceptiques et dénoncent l’absence de chiffres clés. Entre les deux, la Banque mondiale joue gros : le Nam Theun 2 doit faire oublier les projets calamiteux des années 90.
Par Sébastien ARNOULT, Libération du 08/09/04



