Logo des Amis de la Terre
Recommander cette page Imprimer cette page Agrandir cette page

Libération : Le pétrole de la Caspienne sous tutelle américaine

26 mai 2005,
Par Sébastien Godinot

Entré en service mercredi en Azerbaïdjan, un nouvel oléoduc à vocation stratégique reliera la mer Caspienne à la Méditerranée en limitant l’emprise de la Russie sur les exportations de pétrole du Caucase.


Par Lorraine MILLOT
Journal Liberation, mercredi 25 mai 2005
Moscou, de notre correspondante

« Le rêve est devenu réalité » : inaugurant mercredi l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), le Président azéri Ilham Aliev avait de vraies raisons d’être lyrique. Ce tuyau de 1.768 kilomètres, qui relie les bords de la mer Caspienne à ceux de la Méditerranée, est - entre autres - la garantie d’une manne de quelque 50 milliards de dollars pour son pays dans les trente ans à venir. Construit par un consortium international sous l’égide des Etats-Unis, cet oléoduc va aussi relier cette région de la Caspienne aux marchés occidentaux et souder un nouveau bloc de pays (Azerbaïdjan, Géorgie et Turquie) affiliés aux Etats-Unis.

Conflits

De tous les tracés qui étaient envisageables pour évacuer le pétrole de la mer Caspienne, via la Russie ou via l’Iran, celui du BTC est sans doute l’un des plus longs et coûteux (près de 4 milliards de dollars) : le BTC franchit les montagnes du Caucase, grimpe trois fois à plus de 2.400 mètres d’altitude, et traverse des régions connues pour leurs conflits ethniques (minorités arméniennes en Azerbaïdjan et en Géorgie, problème kurde en Turquie...). Pour les Etats-Unis, parrains et gros financiers du projet, l’enjeu valait manifestement tous ces risques : le BTC assurera une nouvelle ligne d’approvisionnement en pétrole indépendante du Proche-Orient et de la Russie, et justifiera la présence américaine dans la région.

Jusqu’à présent, le gros du pétrole de la Caspienne était exporté via la Russie, par un réseau d’oléoducs qui mènent au port de Novorossiisk. En 1999, un premier oléoduc de contournement de la Russie a été inauguré, qui relie Bakou au port géorgien de Supsa, mais il est de faible capacité et le brut doit ensuite franchir par bateau les détroits du Bosphore et des Dardanelles que la Turquie dit surchargés. Avec le BTC, le pétrole azéri gagnera directement la Méditerranée, d’où il pourra partir vers les Etats-Unis ou l’Europe occidentale.

« Il est évident que ce projet a été fait pour des raisons politiques plutôt qu’économiques, soulignait mercredi Konstantin Kossatchiov, président de la commission des Affaires étrangères de la Douma (chambre basse du Parlement russe). Il s’agit de transférer les ressources énergétiques de la mer Caspienne vers l’Occident en contournant la Russie et d’autres pays tels que l’Iran ». Pis, relevait encore ce député russe, ce pipeline construit dans une région connue pour son insécurité donnera « un prétexte » de plus aux Etats-Unis pour « réclamer le droit d’avoir une présence militaire ».

Pour la Russie, ce pétrole qui va filer vers la Turquie et les Etats-Unis est d’autant plus rageant que jusqu’en 1991, elle contrôlait toute la région, inclue au sein de l’Union soviétique. Mais Moscou avait alors préféré donner la priorité au pétrole de Sibérie, plus facile à extraire, repoussant à plus tard l’exploitation des champs off-shore de la Caspienne. Symptôme de cet agacement : le haut fonctionnaire russe qui devait participer à l’inauguration du BTC, Igor Ioussoufov, a prétexté une « maladie » pour ne pas venir.

Rentabilité

La seule consolation de la Russie à ce jour est que la rentabilité de ce méga-tube est encore loin d’être assurée : « Il est peu probable que l’Azerbaïdjan ait assez de ressources pour assurer dans les 20-25 ans à venir les 50 millions de tonnes par an requis pour remplir cet oléoduc, estime Valery Nesterov, expert de la compagnie russe d’analyse financière Troïka Dialog. Pour que le projet soit rentable, il faudra que le Kazakhstan, dont les réserves sont beaucoup plus importantes, exporte une partie de son pétrole par ce tube, mais cela requiert encore la construction d’un terminal portuaire au Kazakhstan ou d’un pipeline sous-marin, traversant la Caspienne ». Le Président kazakh Noursoultan Nazarbaïev qui participait à l’inauguration du BTC a annoncé que son pays l’utilisera, mais il aussi rappelé que le Kazakhstan a d’autres voies d’exportation, vers la Chine ou via l’Iran.

Entretien

Francis Perrin, de "Pétrole et gaz arabes", analyse le potentiel de la Caspienne : "Une autre mer du Nord"

Comment décrypter les enjeux d’un pipeline très géopolitique ? Trois questions à Francis Perrin, rédacteur en chef de la revue "Pétrole et gaz arabes" et président d’Amnesty en France. Entretien.

Quel est le potentiel de la Caspienne ?

Pour des raisons politiques, les Etats-Unis ont longtemps surévalué les réserves de la région, polluant ainsi le débat. La réalité, c’est qu’il s’agit d’une autre mer du Nord, pas d’un nouveau Moyen-Orient. Ce qui est déjà pas mal : cette partie de l’Europe produit du pétrole depuis trente ans, même si ses ressources s’épuisent aujourd’hui. Des experts assurent que la Caspienne se hisse au troisième rang des réserves mondiales ? Tout dépend ce qu’on entend par région ... L’ordre de grandeur de 2 à 6 % de réserves semble réaliste. Au Kazakhstan, on a découvert le plus gros gisement de brut depuis trente ans. Un camp "super géant" évalué à 13 milliards de barils, soit l’équivalent de 154 jours de consommation mondiale. Et il reste encore beaucoup d’explorations à faire ...

Y aura-il un effet sur le cours de l’or noir ?

Difficile à dire, mais c’est peu probable. On estime que d’ici à quatre ans, la Caspienne pourra produire 4 à 5 millions de barils par jour, autant qu’en Iran. Ce qui devrait à peu près correspondre à l’augmentation de la demande, de 84 millions de barils par jour aujourd’hui. Dans un monde assoiffé de brut, emmené par l’Inde, la Chine et les Etats-Unis, on aura besoin de toutes les régions du monde pour répondre à la consommation. Une chose est sûre : la demande est partie pour avoir toujours de l’avance par rapport à l’offre ...

Le pétrole peut-il permettre le développement des pays de la région ?

L’histoire du pétrole dans les pays en développement n’incite guère à l’optimisme. Nigeria, Angola ou Indonésie : la rente pétrolière ne s’est jamais accompagnée d’une redistribution des richesses. La nature autoritaire des régimes, en Azerbaïdjan ou au Kazakhstan, laisse peu d’espoir sur l’utilisation de la manne. Faute de contre-pouvoir de la société civile ou des médias, l’opacité et la corruption menacent. Par ailleurs, les ONG ont raison d’évoquer les risques environnementaux ou sociaux, évidents. Et la caution des institutions financières internationales, comme la Banque mondiale, n’y change rien.

Recueilli par Christian LOSSON
Journal Liberation, mercredi 25 mai 2005



Autres articles