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Micro-algues : solution ou problème ?

Les micro-algues sont le nouvel eldorado de la recherche et de l’industrie. Manipulées génétiquement, modifiées par biologie de synthèse, elles doivent tout produire : huiles, produits chimiques industriels, carburants, kérozène, lubrifiants, etc, etc… [1]. La ville de Toledo au bord du lac Erié est privée d’eau depuis quelques jours à cause de l’apparition d’algues toxiques dans le lac. Dans cet article, [2] Rachel Smolker, co-directrice de Biofuelwatch, remet les pendules à l’heure. Traduction : Christian Berdot.

Le système d’approvisionnement en eau de la ville de Toledo a dû être fermé à cause d’algues toxiques, ce qui fait la une des media. C’est donc une bonne occasion de dire un mot ou deux sur les risques croissants que prend l’industrie des biotechnologies en s’activant à créer par génie génétique et biologie de synthèse des algues qui vont produire des huiles, des carburants, des produits chimiques, des composants pour toutes sortes d’utilisation commerciales et industrielles. Les possibilités de contamination, de caractère invasif, de prolifération d’algues toxiques et autres désagréments ont à peine été étudiées, et le manque de réglementation est tout simplement choquant.

Cela fait déjà de nombreuses années que chercheurs et industriels s’efforcent de produire des agrocarburants à base d’algues, bien que cela puisse passer inaperçu puisqu’il n’y en pas pour ainsi dire aucun produit à l’échelle commerciale. En dépit de la réalité, le battage publicitaire autour des « carburants bon marché et abondants, produits rien qu’avec de l’eau et la lumière du soleil » reste d’actualité.

Les micro-algues (algues monocellulaires comme les cyanobactéries qui sont la cause des problèmes de Toledo) sont l’objet des principaux efforts de recherches car, dans certaines circonstances, elles peuvent produire de grandes quantités d’huile que l’on peut ensuite raffiner pour en faire des carburants. De nouvelles techniques qui comprennent le génie génétique et la biologie de synthèse sont appliquées pour créer de nouvelles souches qui sont suffisamment robustes pour résister aux rigueurs de la culture, résister aux maladies, se développer de façon prolifique, produire une ou plusieurs huiles avec des caractéristiques particulières, ou même non pas produire des huiles, mais directement des hydrocarbures et un large éventail d’autres composants « utiles ». L’entreprise Joule Unlimited a mis au point des algues destinées à produire directement des hydrocarbures. Algenol développe des algues qui produisent de l’éthanol. Solazyme a lancé « Algenist », une ligne de produits de soins de la peau anti-aging, tirée d’une algue (modifiée par biologie synthétique ?). Dernièrement, Synthetic Genomics a annoncé le lancement commercial d’ « Encapso », un lubrifiant pour forage tiré d’une algue, utile pour les industries gazières et pétrolières.

Aujourd’hui, les algues sont considérées comme un « outil » essentiel pour la production « verte » dans de très nombreux domaines industriels. S’il demeure problématique de produire des carburants liquides qui soient compétitifs avec le pétrole, il y a, entre temps, d’innombrables niches pour des produits haut de gamme qui dans un premier temps peuvent compenser le manque de profit. Mais alors que de nombreux observateurs ont salué les nouvelles plateformes de production des algues comme une industrie « verte », quelques critiques se font entendre. Ecover a récemment lancé un « substitut à l’huile de palme » tiré d’une algue modifiée par biologie de synthèse. Bien que les groupes écologistes s’opposent depuis longtemps à l’huile de palme, certains d’entre eux, plus vigilants, répondirent à l’annonce d’Ecover en demandant à l’entreprise de revoir sa position. Pour eux, l’huile de palme pose des problèmes, mais la solution ne passe en aucun cas par des algues modifiées par biologie de synthèse.

Tout le battage médiatique autour des carburants à base d’algues est trompeur, car les algues (comme le maïs et les autres cultures) ont en réalité besoin de beaucoup d’eau, et les photobioréacteurs prennent beaucoup de place. Le phosphore qui est lessivé des fermes vers le lac Erié, est considéré comme le responsable de la prolifération des algues qui occasionnent les problèmes qu’affronte Toledo. Les algues adorent le phosphore, en ont besoin pour leur croissance et ne pourraient proliférer sans lui.

La production d’algues nécessite aussi beaucoup d’intrants, suivant les modes de culture. En premier lieu, les algues ont besoin de beaucoup d’eau et les photobioréacteurs prennent beaucoup de place. Certains ont alors proposé de les produire dans les déserts (apparemment considérés comme des écosystèmes inutiles), mais l’accès à l’eau n’y est pas particulièrement facile. La production d’algues nécessite beaucoup d’énergie pour maintenir la circulation de l’eau, pour faire sécher les algues et extraire les huiles, etc. De plus, les algues ont besoin de CO2 pour se développer. A première vue cela peut paraître une bonne chose étant donné qu’on en a de trop, mais en fait, il n’est pas si facile d’y accéder à moins que l’installation ne soit reliée aux cheminées de certaines usines polluantes. Un exemple : Ponds Biofuel au Canada met en place un projet pilote de « Conversion Carbone Algue » pour une somme de 19 millions de dollars, qui utilise les émissions de la raffinerie de sables bitumineux.

Un lobby industriel, l’Algae Biomass Organization, prône l’idée que la nouvelle réglementation du ministère de l’Environnement peut être abordée en reliant la production d’algues aux usines polluantes. Ils affirment que « Les produits tirés d’algues peuvent faire que la problématique réglementation traitant du CO2 devienne une chance pour les émetteurs qui doivent faire face aux réductions de CO2 qu’elle exige ». Au lieu de fermer les industries polluantes comme les sables bitumineux, ce qu’il faudrait absolument faire, les industriels développent des procédés qui dépendent du maintien de ces industries polluantes !

Le bilan énergétique des carburants tirés d’algues est pathétique. Selon certaines analyses, la quantité d’énergie nécessaire à leur production est sept fois plus grande que l’énergie produite par les carburants qu’on en tire [3]. Le National Research Council, dans une revue de 2012 concluait : « Dans l’état actuel de nos techniques et connaissances, si on augmente la production de carburants tirés d’algues pour pouvoir couvrir au moins 5 % de la demande pour les transports, cela entrainera une demande en énergie, en eau et en éléments nutritifs tout à fait insoutenable. »

C’est la raison pour laquelle nous ne roulons pas avec des carburants tirés d’algues, malgré des décades de battage médiatique et d’investissements. Pourtant, les politiques qui cherchent à mettre en avant quelque chose qui présente « bien », ainsi que des citoyens fatigués et dépassés qui n’arrivent pas à faire le tri dans le battage et l’agitation médiatiques pour y voir clair sur les carburants à base d’algues, continuent de jouer les vaches à lait et se laissent abuser par cet écran de fumée.

Saphire Energy, Solayme, Algenol et Synthetics Genomics, toutes ces startups ont réussi entre temps à obtenir d’importants investissements publics, grâce à une longue tradition de soutien de la part des ministères, notamment ceux de l’Environnement et de l’Agriculture. Elles ont aussi réussi à établir des partenariats avec certaines des multinationales les plus puissantes de la planète. Synthetic Genomics par exemple, est partenaire d’Exxon Mobil dans la mise au point de carburants à base d’algues, tout en ayant un partenariat avec le gant de l’agro-industrie Archer Daniels Midland pour produire à partir d’algues, des huiles riches en Omega 2 DHA. Solazyme est en partenariat avec Chevron, UOP, Honeywell, Unilever et Dow Chemical et fournit des carburants (très coûteux) à base d’algues à la marine états-unienne, car les militaires s’efforcent de « verdir » l’armée et l’aviation grâce à des kérozènes tirés des algues. Solazyme a aussi un partenariat avec le gant de l’agro-industrie, Bunge, au Brésil et avec Archer Daniels Midland en Iowa. Saphire Energy produit différents carburants avec son importante installation commerciale (attendue depuis longtemps mais se débattant toujours dans des difficultés) au Nouveau Mexique. Ils se présentent eux-mêmes comme étant « les fers de lances d’un nouveau monde vert, à l’intersection de la biologie de synthèse, l’agriculture et la production d’énergie ».

Parallèlement, les partisans de la géo-ingénierie climatique étudient la stimulation de la croissance des algues en utilisant la « fertilisation en fer », dans laquelle ils voient un moyen censé séquestrer de grandes quantités de CO2 de l’atmosphère. Ce projet a été révélé récemment lors du fiasco qui impliquait Russ Georges, PDG de Planktos, une startup qui essayait d’échapper à la surveillance et aux restrictions légales internationales sur le largage de fer, en camouflant ses agissements sous le nom de « projet de restauration des saumons ».

Mais qu’est-ce que tout cela a à faire avec Toledo ? Les questions concernant les dégâts potentiels que peut occasionner la culture à grande échelle d’algues non locales, modifiées par génie génétique ou biologie de synthèse, a à peine été abordée. De plus, les travaux que mènent les entreprises sur les algues restent dans la plus grande opacité. Ce qui est évident par contre, c’est que les traits génétiques qui sont introduites sont en grande partie ceux qui caractérisent une espèce invasive. Grande robustesse, capacité à résister à des stress, éviter les prédateurs, résistance aux maladies, croissance prolifique, etc, tous ces caractères leurs permettent de supplanter d’autres espèces.

Ce qui est clair aussi, c’est que pour la plupart des chercheurs, il n’est pas réaliste de penser pouvoir confiner des micro-algues. Alors qu’est-ce que les gens de Toledo boiraient, s’il advenait qu’un réservoir d’algues modifiées génétiquement pour produire des hydrocarbures, de l’éthanol, des produits chimiques industriels ou simplement des quantités massives d’une certaine huile se déversait accidentellement dans le lac Erié ? Bien sûr, c’est le pire des scénarios, mais simplement affirmer que c’est « improbable », ne suffit pas à rassurer. C’est un cas de risques à « probabilités faibles, mais conséquences graves » que nous devrions aborder avec la plus grande précaution, d’autant que notre planète qui se réchauffe chamboule de plus en plus la biosphère. Nous devrions aussi garder en tête le fait que les algues jouent un rôle important dans l’oxygène que nous respirons et sont aussi capables d’empoisonner l’eau que nous buvons.

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