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Lettre ouverte à Philip Malmberg, PDG d’Ecover

A Monsieur Philip Malmberg, PDG Ecover Industrieweg 3 Malle 2390 Belgique

Le 9 octobre 2014

Monsieur

Nous vous écrivons au nom de différentes organisations de la société civiles qui agissent dans les domaines de l’écologie, de la consommation ou de la santé. Plus tôt cette année, certaines d’entre elles ont déjà exprimé leur inquiétude à propos de l’intention d’Ecover d’utiliser une huile issue d’algues modifiées par biologie de synthèse. Ces dernières semaines, certains d’entre nous ont été contactés pour participer à des tables rondes de discussions, sponsorisées par Solazyme. L’organisation, la formulation et les détails de ces tables rondes ne nous apparaissent pas adaptés pour aborder les questions que nous avons initialement soulevées à propos d’Ecover. Cette lettre a pour but d’exprimer notre inquiétude vis-à-vis de ce processus de table ronde et de suggérer une voie alternative plus productive pour aborder les nombreux problèmes et questions que soulève ce produit de la biologie de synthèse.

La firme Ecover, en réponse aux inquiétudes des citoyens vis-à-vis de ses projets d’utiliser une huile tirée d’algues modifiées par biologie de synthèse, a annoncé à la mi-juin qu’elle retarderait de six mois l’utilisation de cet ingrédient dans ses produits, et mettrait à profit ce temps pour dialoguer avec les parties prenantes de leurs préoccupations, y compris avec des groupes de la société civile. Il nous fut alors dit que ce processus serait lancé par Ecover pour prendre en compte ces problèmes et ces préoccupations et décider de l’utilisation ou non d’huile tirée d’algues modifiées par biologie de synthèse.

Un peu plus tard, on apprenait qu’Ecover « mène une table ronde avec de nombreuses parties prenantes pour partager des informations et définir des lignes directrices pour une utilisation responsable et durable d’ingrédients qui recourent à la biologie de synthèse ». Nous avons demandé instamment à Ecover d’abandonner l’hypothèse que la biologie de synthèse pouvait être commercialisée de manière responsable, en absence de tout contrôle obligatoire approprié, d’évaluation de la sécurité et d’étiquetage, et sans que ses impacts sur notre santé, les communautés humaines et l’environnement ne soient entièrement compris. Nous avons demandé aussi à Ecover d’aborder la question fondamentale qui est de savoir si – et non pas comment – une telle technique devait être utilisée dans ses produits.

Mais apparemment, ce processus de discussion a changé d’orientation, une fois de plus. Nous avons appris que Solazyme, et non plus Ecover, allait organiser le dialogue entre les multiples parties prenantes et qu’Ecover ne serait plus qu’un simple participant. Si nous comprenons bien, ce dialogue sera géré par le Robertsbridge Group et Future 500. Selon une invitation à une de ces tables rondes, les discussions porteront sur les propres « opérations et objectifs » de Solazyme.

Cette invitation précise que le but de ces conversations est d’aider Solazyme à concevoir des pratiques « d’excellence » pour essayer de poursuivre de manière à la fois responsable et durable, l’actuelle commercialisation rapide de produits dérivés de biotechnologies, y compris de biologie de synthèse. Comment cela alimentera le processus de décision d’Ecover pour savoir si la firme persévère dans l’utilisation d’ingrédients modifiés par biologie de synthèse, reste flou.

Ce processus et son déroulement actuel nous inquiètent particulièrement :

C’est le mauvais sponsor : En premier lieu, nous n’apprécions pas que l’initiative de ce processus soit passée d’Ecover à Solazyme. Il y a un conflit d’intérêt et un parti pris évidents, dans le fait que la compagnie de biotechnologies qui produit l’ingrédient controversé prenne la place d’Ecover comme principal parrain du dialogue. Nous pensons que ce n’est pas à Solazyme d’encadrer les discussions, étant donné les intérêts financiers élevés qui sont en jeu pour cette entreprise.

Nous serions par contre intéressés par une discussion organisée par Ecover, afin de déterminer si oui ou non il est vraiment soutenable pour votre compagnie d’utiliser des ingrédients modifiés par biologie de synthèse, alors que votre entreprise se positionne comme un leader du développement durable qui vend des produits naturels. Ce sont les produits de consommation et la réputation d’Ecover qui sont en jeu, et c’est Ecover qui peut choisir une formulation différente de ses produits qui respecte les critères de la marque (par exemple en utilisant de l’huile de coco produite de façon soutenable).

Au lieu de cela, il nous apparaît que le but premier de ces tables rondes est d’aider Solazyme qui est déjà fortement engagée dans l’utilisation de diverses formes extrêmes de biotechnologies, dont la biologie de synthèse. Cela n’a rien à voir avec les engagements initiaux d’Ecover et nous trouvons dommage qu’Ecover abandonne de cette façon, ses responsabilités en tant que leader dans l’industrie des produits verts.

C’est la mauvaise question : En second lieu, les tables rondes telles qu’elles sont proposées se basent sur la fausse hypothèse que la biologie de synthèse peut être actuellement commercialisée de manière responsable. On peut lire sur le site internet de Solazyme : « Nous nous efforçons de mettre en place une « norme d’excellence » pour un développement rapide, responsable et soutenable des technologies et des produits ». Les lettres du groupe Robertsbridge évoquent aussi le fait d’aider Solazyme à élaborer cette prétendue « norme d’excellence ». L’hypothèse selon laquelle la biologie de synthèse peut être commercialisée à la fois rapidement et de manière responsable est partie intégrante du processus de table ronde prévu. On ne cherche plus à savoir si la biologie de synthèse peut être utilisée, mais seulement comment.

En fait, les études montrent que la biologie de synthèse est loin d’être au point lorsqu’il s’agit de commercialisation ou de dissémination responsables. En mai 2014, le Woodrow Wilson Center et le Massachusetts Institute of Technology publièrent un rapport dans lequel ils soulignaient certaines des questions écologiques majeures ayant trait à la biologie de synthèse et qui restaient sans réponse. Le rapport était financé par la National Science Foundation des Etats-Unis. Il s’agit de toute une liste de questions graves sur les risques écologiques, y compris des conséquences irréversibles. En fait, le financement, la conduite et l’analyse de l’étude et de l’application des résultats sont repoussés à une date ultérieure (voir : http://www.wilsoncenter.org/article/ecological-risk-research-agenda-for-synthetic-biology).

De même, a lors que nous écrivons cette lettre, 193 pays sont réunis dans le cadre de la Convention des Nations-Unies sur la diversité biologique (CBD) et discutent pour savoir s’il faut instaurer un moratoire dans le domaine de la biologie de synthèse. De nombreux gouvernements sont en effet très inquiets du manque de contrôle et de réglementation pour une technologie aussi puissante. Cette Convention a déjà demandé aux états de prendre les plus grandes précautions lorsque ces technologies sont utilisées. Une « commercialisation rapide » nous apparaît donc comme incompatible avec ces recommandations.

C’est le mauvais moment Nous sommes aussi frappés par le fait que les invitations au processus de tables rondes prévu aient été envoyées dans un délai aussi bref, sans guère se soucier des engagements, des contraintes de ressources et autres obligations des organisations à but non lucratif invitées. Une poignée d’organisations ont été contactées à la fin du mois de septembre à une rencontre à Londres, mi-octobre, pour une question initialement soulevée en avril. Si cette question est prioritaire pour Ecover et Solazyme un délai plus important serait plus respectueux.

Ce sont les mauvaises parties prenantes : Si nous apprécions que deux groupes qui ont signé la lettre ouverte à Ecover sur la question de la biologie de synthèse, aient été invités (avec un délai très court), certaines des parties prenantes les plus évidentes ne sont pas impliquées. Par exemple, le remplacement d’ingrédients à base de noix de coco et de palmistes par de l’huile d’algues nourries avec du sucre affectera durement les producteurs de noix de coco dans des pays comme les Philippines et les travailleurs dans l’industrie du sucre au Brésil. Une réunion avec quelques représentants de grands groupes environnementalistes ne remplace pas une véritable consultation avec les parties prenantes touchées, y compris les écologistes. Une représentation équitable de ceux qui ont le plus à perdre nécessite des moyens pour financer leur participation.

Un autre mauvais organisateur : Nous avons appris qu’Ecover a passé un contrat avec Forum for the Future pour mener des conversations avec une série de parties prenantes afin d’explorer « ce qui serait nécessaire » à la biologie de synthèse pour « être partie intégrante d’un avenir durable ». Comme nous l’écrivions plus haut, si cette discussion a pour but de fournir des informations à Ecover pour décider de l’utilisation d’ingrédients dérivés de la biologie de synthèse, il nous semble que Forum for the Future, bien qu’étant une entreprise très respectée, n’est pas un organisateur neutre sur ce thème. Forum for the Future a déjà passé des contrats avec l’Industrial Biotechnology Leadership Forum, afin d’élaborer des rapports en faveurs de l’utilisation des biotechnologies dans les processus industriels (y compris la biologie de synthèse). Le fondateur du Forum for the Future dont le nom est associé à ces rapports, s’est déclaré (ainsi que le Forum) être un « véritable passionné » de ces technologies.

Proposition pour un nouveau processus, transparent et ouvert : Nous apprécions vraiment l’intérêt manifesté par Ecover d’agir de manière responsable dans ce domaine et nous ne mettons pas votre sincérité en question. C’est pour cette raison que nous demandons à Ecover de revenir à son engagement initial et de réfléchir à travailler avec nous pour élaborer un processus équitable et digne de confiance qui pose la question de savoir s’il est possible à l’heure qu’il est, d’utiliser la biologie de synthèse de façon soutenable et si des produits qui en sont issus peuvent être commercialisés par Ecover. Cela pourrait restaurer la confiance envers Ecover au sein de la société civile, des scientifiques concernés et des consommateurs. Cela pourrait être aussi un moment décisif dans nos efforts mutuels pour mettre en accord l’intérêt des citoyens avec des décisions relatives à ces puissantes technologies émergentes.

Dans l’attente de votre réponse à notre proposition, veuillez agréer Monsieur le Président, nos sincères salutations

Colleen Cordes Directeur du développement - The Nature Institute (E-U)

Florent Compain, président - Amis de la Terre France (France)

Jaydee Hanson, analyste principal des politiques - Center for Food Safety (E-U)

Maria José Guazzelli, directrice exécutive - Centro Ecológico (Brésil)

Nina Holland, chargée de campagne - Corporate Europe Observatory (Europe)

Helena Paul, co-directrice – EcoNexus (RU)

Jim Thomas, directeur de programme - ETC Group (International)

Kerstin Lindgren, directrice de programme - Fair World Project (E-U)

Dana Perls, chargée de campagne Alimentation et Biotechnies- Friends of the Earth (E-U)

Wenonah Hauter, directrice exécutive - Food & Water Watch (E-U)

Jonathan Matthews, fondateur and chargé de campagne – GMWatch (RU)

Devlin Kuyek, Chercheur en chef - GRAIN (International)

John W. Roulac, président - Nutiva Nourish Foundation ; PDG et fondateur - Nutiva (E-U)

Ronnie Cummins, directeur national - Organic Consumers Association (E-U)

Ana Meirelles, Représentante de la coordination - Rede Ecovida de Agroecologia (Brésil)

Chee Yoke Ling, directrice de programmes - Third World Network (International)

Winfridus Overbeek, coordinateur, secrétariat international - World Rainforest Movement (International)


CC : Jonathan S. Wolfson, Co-fondateur et PDG, Solazyme, Inc. Jill Kauffman Johnson, Solazyme, Inc. Dirk Develter, Ecover Tom Domen, Ecover Charles Secrett, The Robertsbridge Group Bill Shireman, Future 500 Brent Tarnow, Future 500 Jonathon Porritt, Forum for the Future Anna Warrington, Forum for the Future

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