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OGM, pesticides, poulet à la javel, hormones : après le Brexit, Trump fait la loi ?

Tout accord commercial que Theresa May pourrait conclure avec les Etats-Unis sera conditionné à l’acceptation par les citoyens britanniques de l’importation de produits alimentaires qu’ils ont jusqu’à maintenant refusés, viande de bœuf d’animaux traités aux hormones, poulets lavés à l’eau de javel et non étiquetage des produits génétiquement modifiés (OGM).

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"Mange tes OGM et ton poulet à l’eau de javel !"

Ceux d’entre nous qui tiennent à avoir une nourriture sûre et saine se sont réveillés jeudi en entendant une interview cauchemardesque sur le programme de Radio 4 "Today". Bob Young, l’économiste en chef de l’American Farm Bureau Federation a été on ne peut plus clair : tout accord commercial que Theresa May pourrait conclure avec les Etats-Unis sera conditionné à l’acceptation par les citoyens britanniques de l’importation de produits alimentaires qu’ils ont jusqu’à maintenant refusés, viande de bœuf d’animaux traités aux hormones, poulets lavés à l’eau de javel et non étiquetage des produits génétiquement modifiés (OGM).

En finissant de vous réveiller, vous espériez que ce ne fût qu’un mauvais rêve. Mais le pire était encore à venir avec Martin Haworth, le directeur stratégique du Syndicat national des agriculteurs (NFU). Vous pensiez que nos agriculteurs qui ont travaillé pendant des décennies sous les normes plus strictes de l’Union européenne mises en place sous la pression des consommateurs exigeant une nourriture saine et sûre, réaffirmeraient leur détermination à les conserver. Pas du tout. Pour Haworth le seul problème est que, si des produits états-uniens aussi controversés étaient autorisés dans le pays, les agriculteurs britanniques puissent être en capacité d’utiliser les mêmes techniques pour être sûr de pouvoir "jouer à armes égales". Mais comment croire que les agriculteurs britanniques puissent battre à leur propre jeu les Etats-Unis avec leurs immenses parcs d’engraissement industriels, leurs usines à poulets haute technologie et leurs vastes étendues d’OGM. Ca ne fait rien, le syndicat NFU, lui, le croit.

Un peu plus tard, lors des questions au Premier ministre, le député du parti nationaliste écossais (SNP), Angus Robertson, pressait Mme May pour qu’elle rassure tous les gens qui s’inquiètent de la qualité et de la sécurité de ce qu’on mange, et qu’elle dise ce qu’ils aimeraient fortement entendre. Dirait-elle à Trump qu’elle n’était pas prête à affaiblir nos normes de sécurité alimentaire ? A en juger par la réponse évasive de Mme May - elle compte améliorer le commerce grâce à la prospérité, la croissance, les emplois, en mettant en avant les intérêts et les valeurs du Royaume-Uni - il paraît tout à fait possible qu’elle puisse faire passer à la trappe les normes alimentaires existantes pour parvenir à un accord.

Pendant des décennies, la nourriture dans nos assiettes a été protégée - quoique imparfaitement - grâce à notre appartenance à l’Union européenne. La nourriture que l’on trouve sur les étagères britanniques diffère de façon très importante de son équivalent états-unien. Les citoyens européens sont opposés haut et fort au TAFTA, le Traité transatlantique sur le commerce qui cherchait à nous imposer le modèle des multinationales de l’agro-alimentaires, celles qu’on appelle le "Big Food". Mais maintenant il semblerait que May et Trump puissent promouvoir une version bilatérale du TAFTA en bonne et due forme.

Le cauchemar est devenu réalité, même s’il y a encore une lueur d’espoir. Après le Brexit, nous ne pourrons continuer à vendre des produits alimentaires britanniques vers l’Europe continentale que s’ils respectent les normes de l’Union européenne. Et perdre des marchés concrets avec l’Union européenne dans le vain espoir de gagner quelques avantages théoriques avec les Etats-Unis apparaît rédhibitoire.

PESTICIDES

82 pesticides qui sont interdits dans l’Union européenne pour des raisons sanitaires ou environnementales, ne le sont pas aux Etats-Unis. Parmi ces 82 pesticides, on trouve la perméthrine, un insecticide à large spectre qui est classé comme cancérigène possible et suspecté d’être un perturbateur endocrinien, et l’atrazine, un herbicide suspecté d’affecter le système immunitaire et qui a été associé à des malformations de naissance.

Un accord entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis ouvrirait la porte aux importations de produits alimentaires cultivés en utilisant ces pesticides. Les Etats-Unis risquent certainement de faire aussi pression sur le gouvernement britannique pour qu’il assouplisse les "teneurs maximales de résidus" fixées par l’Union européenne pour les pesticides dans les aliments. Même les personnes qui boycottaient les aliments importés des Etats-Unis se retrouveraient à ingérer plus de résidus de produits chimiques dans leur alimentation, car les agriculteurs britanniques n’auraient plus à contrôler leur programme de pulvérisation dans le but de maintenir les résidus en-deçà des limites européennes.

PRODUITS ALIMENTAIRES GM

Les produits tirés du maïs et du soja GM se retrouvent par milliers dans les produits transformés aux Etats-Unis. Les demandes des citoyens états-uniens de les voir étiquetés ont été écrasées sous la pression des grandes entreprises de biotechnologies, notamment Monsanto. Aux Etats-Unis, le seul moyen d’éviter de manger des OGM et des produits dérivés est d’acheter des produits bio, de les cuisiner à la maison et de ne jamais manger dehors.

Dans l’Union européenne, les aliments qui utilisent des ingrédients GM doivent être étiquetés clairement comme tels et les consommateurs ont montré à maintes reprises qu’ils ne veulent pas les acheter. Les seuls produits GM actuellement dans les rayons britanniques sont des produits alimentaires de piètre qualité diététique importés des Etats-Unis et de l’huile bon marché destinée au secteur de la restauration

Aucune plante GM n’est cultivée commercialement dans le Royaume-Uni. L’Ecosse, l’Irlande du Nord et le Pays de Galle ont dans les faits interdit leur culture. Actuellement, les états de l’Union européenne ont le droit d’interdire l’importation de produits alimentaires GM. Dans l’éventualité d’un accord entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, les agriculteurs des deux côtés de l’Atlantique pourront faire valoir que l’étiquetage des OGM et les interdictions de mise en culture ou d’importation sont des obstacles discriminatoires au commerce.

ADDITIFS ALIMENTAIRES

Les aliments transformés aux Etats-Unis contiennent habituellement beaucoup plus d’additifs et d’ingrédients haute technologie que leurs équivalents dans l’Union européenne. On y trouve les colorants alimentaires tirés du pétrole, l’azodicarbonamide, ce produit chimique utilisé pour blanchir la farine qui a été associé à l’asthme, et le bromure de potassium, un produit chimique qui réduit le temps nécessaire pour préparer le pain industriel. Ce dernier a été associé avec des troubles des reins et des systèmes nerveux et gastro-intestinal. Les entreprises britanniques font valoir que si elles veulent être compétitives sur les prix face aux importations états-uniennes, elles doivent être autorisées à utiliser ces additifs controversés.

POULETS À LA JAVEL ET VIANDE LESSIVÉE AVEC DE L’ACIDE LACTIQUE

Aux Etats-Unis, il est parfaitement légal de "lessiver" les poulets abattus dans de l’eau fortement javellisée et de traiter les carcasses de porcs avec de l’acide lactique. Les compagnies d’abattoir présentent ces méthodes comme des méthodes de sécurité pour réduire la propagation de la contamination microbienne des entrailles des animaux vers la viande.

Ces pratiques ne sont pas autorisées dans l’Union européenne et l’opinion dominant en Europe est que, au lieu de réduire la contamination, elles pourraient bien au contraire l’augmenter, car des abattoirs sales avec des normes laxistes pourraient compter sur elles pour décontaminer au lieu de s’assurer que leurs protocoles d’hygiène de base aient un niveau d’efficacité acceptable.

De tels "lessivages" suscitent aussi des inquiétudes, car ils pourraient être utilisés par des usines de transformation de la viande moins regardantes, afin de rallonger la durée de conservation de la viande, en la faisant paraître plus fraîche qu’elle ne l’est en réalité.

Si le Royaume-Uni devait accepter les poulets à l’eau de javel et les viandes lavées à l’acide lactique provenant des Etats-Unis, cela n’aurait pas à être notifié sur l’emballage des produits, car ces lessivages et traitements sont considérés comme des "auxiliaires technologiques" qui n’ont pas à être étiquetés.

HORMONES ET ANTIBIOTIQUES FACTEURS DE CROISSANCE

L’Union européenne interdit complètement l’utilisation des hormones de synthèse comme facteur de croissance pour les animaux de ferme, car l’Agence européenne de sécurité alimentaire (AESA) dit qu’il n’y a pas assez de données pour pouvoir évaluer complètement les risques potentiels pour la santé humaine, comme une augmentation des cancers ou la puberté précoce. Aux Etats-Unis, les hormones de synthèse sont considérées comme sûres et les bœufs d’élevages intensifs et les vaches laitières sont souvent traitées avec ces hormones. Les porcs sont traités avec la rectopamine, un médicament béta-agoniste qui a les mêmes effets d’augmentation de la masse musculaire que les hormones.

Au niveau mondial, on est de plus en plus conscient qu’une sur-utilisation des antibiotiques dans l’élevage favorise chez les animaux et les humains l’apparition d’infections bactériennes qui sont résistantes à des groupes essentiels de ces médicaments vitaux. Les dernières données montrent que 75 % des antibiotiques importants sur le plan médical étaient administrés aux Etats-Unis à des animaux d’élevage. Au Royaume-Uni, cette proportion est plus basse (40 %). Cela est dû en grande partie au fait que les éleveurs de l’Union européenne ne sont pas autorisés à utiliser d’antibiotiques pour que leurs animaux grossissent plus et plus rapidement ou produisent plus de lait.

Après la signature d’un accord Etats-Unis/Royaume-Uni, les transformateurs de viande états-uniens y verraient probablement une grande chance d’exporter leur viande de porc - et dans une moindre mesure, leur viande de bœuf - vers le Royaume-Uni. Ces importations seraient probablement achetées par des entreprises alimentaires. Et comme leurs produits aux multiples ingrédients n’ont pas à énumérer la liste des pays d’origine pour chaque ingrédient, il n’y aurait aucun moyen sûr d’éviter de manger de la viande ou de boire du lait produits selon des normes états-uniennes moins rigoureuses, à moins de ne jamais manger de produits transformés.

SOUS-PRODUITS ANIMAUX DONNÉS COMME ALIMENTS AUX ANIMAUX D’ÉLEVAGE

Les puissantes entreprises états-uniennes de la viande et du secteur céréalier veulent que l’Union européenne abandonne ses restrictions sur les sous-produits animaux (déchets et chutes d’abattoir) dans les aliments pour animaux, en faisant valoir que c’est un obstacle au commerce qui a pour but de protéger notre marché intérieur. L’Association états-unienne des industries d’aliments pour animaux a déjà contesté cette règlementation de l’Union européenne pour le motif que cette industrie a subi une chute de ses exportations de 62 % ces dix dernières années à cause de cette mesure.

La pratique consistant à réutiliser dans les rations d’aliments pour animaux des sous-produits animaux provenant d’abattoirs, comme les cervelles et la moelle épinière, peut provoquer des épidémies : fièvre porcine, fièvre aphteuse et maladie de la vache folle. On pense aussi que c’est la cause la plus probable de ces maladies chez les humains.

Le préalable à un quelconque accord avec les Etats-Unis pourrait être que le Royaume-Uni accepte l’importation d’aliments pour animaux contenant des sous-produits animaux (et du soja GM).

Article de Joanna Blythman paru le dimanche 29 janvier 2017 dans The Guardian sous le titre "Va-t-on retrouver du poulet à l’eau de javel dans nos rayons après un accord commercial avec les Etats-Unis ? - Les consommateurs pourraient être exposés à des pratiques agricoles états-uniennes interdites par l’Union européenne"

https://www.theguardian.com/environment/2017/jan/29/britain-us-trade-deal-gm-food-eu-rules

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