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PEFC reconnait certifier la destruction des forêts de Tasmanie

12 décembre 2006,
Par Sylvain Angerand

Analyse de la réponse de PEFC à notre campagne

Les personnes qui ont interpellé PEFC viennent de recevoir une réponse à leurs préoccupations.

Document PDF - 103.2 ko
Réponse de PEFC (1)

Il s’agit d’un document de 9 pages rédigés par le Mr Hans Drielsma, Directeur Général Exécutif de Forestry Tasmania et membre du bureau de PEFC international (PEFC Council).

Forestry Tasmania est l’entreprise publique qui gère les forêts en Tasmanie.

Elle est écocertifiée PEFC : certificat N° 21-23-01.

Les Amis de la Terre analysent cette réponse :

Document PDF - 267.2 ko
Notre réponse à PEFC (1)

Dr Drielsma,

Nous avons lu avec beaucoup d’attention votre réaction et vos remarques concernant notre diaporama.

Pour reprendre le titre de votre lettre, nous croyons, en effet, que nous avons deux visions différentes de la foresterie, de façon générale, et de la certification, en particulier.

D’après le World Ressource Institut, 80% des forêts primaires de la planète ont déjà disparu : ces forêts constituent pourtant un fantastique réservoir de biodiversité et permettent à des millions de personnes dans le monde de subvenir à leurs besoins. La défense des dernières forêts primaires est donc un enjeu planétaire.

Nous sommes d’abord ravis de constater que vous ne remettez pas en cause les faits et les méthodes que nous critiquons mais que vous en discutez l’importance et l’interprétation : c’est un premier point essentiel pour discuter de nos visions.

Vous considérez que la coupe rase d’une forêt primaire suivie de l’utilisation de napalm pour incendier les souches et les débris restant afin de faciliter la régénération des semis, méthode que vous dénommée « coupe à blanc - brûlis -et semis » (CBS), est la plus efficace.

Nous considérons que, d’un point de vue écologique, elle est déplorable et beaucoup trop intensive. Une forêt primaire est un écosystème complexe, avec des arbres parfois âgés de plusieurs centaines d’années et abritant de nombreuses espèces animales et végétales uniques. Non seulement il faudrait plusieurs centaines d’années pour retrouver un tel écosystème mais en plus ces forêts seront de nouveau rasées dans 30 à 80 ans (durée d’une rotation).

Vous admettez que votre société, bien qu’éco-certifiée par PEFC, non seulement rase des forêts primaires mais les remplace par des plantations d’eucalyptus ou de pin. Vous considérez toutefois qu’il ne s’agit que d’une minorité .

Nous considérons que c’est une pratique inacceptable qui ne peut en aucun cas être qualifiée de « gestion durable » quelle que soit la surface concernée. Nous précisons toutefois, que d’après nos collègues de The Wilderness Society, plus de 140 000 ha de forêts primaires en Tasmanie ont été convertis en plantation depuis 1997 (toutes sociétés confondues). L’étude de votre plan d’aménagement, disponible sur votre site Internet , confirme qu’entre 2004 et 2005, sur les 7453 ha de forêts naturelles qui ont été exploités en « coupe rase » par votre société, 2544 ha ont été convertis en plantation d’eucalyptus, 30 ha en plantation de pins auxquels s’ajoutent 1618 ha « convertis » en routes et autres infrastructures soit 56% de conversion : est-ce qu’il s’agit là d’une minorité ?

Vous admettez que vous utilisez le 1080, un puisant poison neurotoxique, pour « contrôler » les populations de mammifères « nuisibles » ou « ravageurs » (wallabies, opossums...) qui pourraient s’attaquer à vos plantations. Vous justifiez toutefois cette pratique en expliquant que l’utilisation de ce poison est également tolérée par la certification FSC pourtant jugée beaucoup plus exigeante par les associations de protection de l’environnement.

Nous considérons là encore qu’il s’agit d’une pratique inacceptable. La forêt primaire constitue l’écosystème de nombreux animaux, en la détruisant et en la substituant par des plantations, vous faites de ces animaux des « nuisibles » et des « ravageurs » car vous détruisez leur habitat. Il ne s’agit que d’une vision anthropocentrique. En protégeant ces forêts ou en les gérant de façon peu intensive, ces animaux conserveraient leur habitat et ne seraient pas des « nuisibles » ou des « ravageurs ». Enfin, et afin de clarifier les choses, les Amis de la Terre France ne sont pas membres de FSC et nous restons très critiques vis à vis de cette certification. Il serait pour nous tout aussi intolérable qu’une entreprise certifiée FSC utilise de façon massive comme vous le faites un poison aussi dangereux que le 1080. Nous le dénoncerions de la même façon que nous dénonçons vos pratiques et comme nous l’avons déjà fait pour des certifications FSC critiquables (ex : la certification FSC de Wijma au Cameroun ). Mais, contrairement à la certification AFS/PEFC, de nombreuses associations environnementales soutiennent FSC en Australie et veillent à ce que l’utilisation du poison 1080 soit strictement limitée et qu’il ne puisse pas être utilisé de façon massive et mettre en danger la faune locale.

C’est là, nous pensons, un point très intéressant et important sur lequel divergent également nos visions. Les Amis de la Terre France font partie du réseau international Friends of the Earth qui regroupe des associations de 72 pays différents et travaillent en collaboration avec de nombreux autres réseaux internationaux (WWF, Greenpeace...) ou associations locales. Nous n’avons pas vocation à nous substituer aux associations présentes dans d’autres pays qui sont les seules légitimes à proposer des solutions pour protéger leur environnement en fonction de leur contexte : notre travail est de relayer leurs campagnes et leurs demandes lorsqu’elles le souhaitent. C’est dans ce cadre que nous relayons la campagne de The Wilderness Society et de nombreuses autres associations australiennes (dont les Amis de la Terre Australie) en France.

Or, aucune de ces associations, ne partage votre vision. De plus, non seulement aucune de ces associations n’a souhaité soutenir votre certification Australian Forestry Standard (AFS) reconnue par PEFC mais elles dénoncent un label créé de toutes pièces par l’industrie forestière avec la complicité du gouvernement.

A plusieurs reprises dans votre argumentaire, vous faites référence au poids de l’industrie forestière en Tasmanie, à la nécessité de défendre ses intérêts et au soutien que vous avez des politiques : cela s’appelle du lobbying et c’est un problème fondamental auquel nous faisons également face. Comment défendre l’intérêt commun face à des intérêts particuliers disposant d’une très forte influence financière ? Nous vous invitons à relire le rapport « Certifying the incredible » de nos collègues australiens à ce propos : vous pourrez notamment y lire le témoignage devant une commission du Sénat Australien, d’un ancien employé de l’administration forestière qui explique que « la culture de l’industrie forestière et des instances supposées la régulée est celle de l’intimidation, de la déception et du manque de transparence » « Il y a de nombreux forestiers qui voudraient faire des choses bien mais qui sont effrayés des conséquences s’ils font la moindre chose ».

Nous souhaitons donc conclure ce courrier en constatant qu’effectivement nous ne partageons pas la même vision de la foresterie.

L’exploitation en « coupe-rase » d’une forêt primaire (surtout pour faire de la pâte à papier), l’utilisation de napalm pour provoquer des incendies, la conversion d’une forêt naturelle, et à plus juste titre d’une forêt primaire, en plantation et l’utilisation massive de produits qui tuent les animaux ne constituent pas pour nous les bases d’une gestion durable des forêts.

Vous expliquez dans votre courrier que vous travaillez à des méthodes alternatives de gestion pour arrêter les coupes rases, que vous vous êtes fixé pour objectif en 2010 de ne plus convertir de forêts naturelles en plantations et de ne plus utiliser le poison 1080 de façon massive : devons-nous en déduire que vous êtes d’accord avec nous et que vous reconnaissez que vos méthodes actuelles ne sont pas durables ?

Mais aujourd’hui, tant que ces objectifs ne sont pas atteints et tant que ces méthodes destructrices sont toujours pratiquées, il n’est pas possible de dire que vous faites de la gestion forestière durable. Il n’est donc pas normal que les bois et le papier issus des forêts que vous détruisez puissent bénéficier d’une certification forestière.

Nous réaffirmons donc notre demande à PEFC de suspendre immédiatement la reconnaissance par ce label de la certification AFS afin de ne pas induire les consommateurs en erreur.

Nous continuerons notre campagne jusqu’à ce que cette demande soit entendue.

Toutes les personnes qui soutiennent PEFC en France et à qui nous avons montré ce diaporama, se sont montrées choquées et n’ont pas reconnu les valeurs de gestion forestière durable qu’ils défendent : leur demande a été de s’assurer que les images présentées avaient bien été filmées dans des forêts certifiées PEFC. Nous pensons que cet échange de courrier et les documents fournis ont permis de leur montrer que c’était bien le cas. A ces personnes désormais de décider si elles souhaitent associer l’image de la gestion forestière en France à celle de la destruction des forêts de Tasmanie.

Nous pensons pour notre part que ce serait un choix regrettable et nous continuons nos efforts pour expliquer que le bois produit en France n’a rien à voir avec celui exploité en Tasmanie, même si, chez nous aussi, des efforts restent à faire.

Nous vous prions, Monsieur, de bien vouloir agréer l’expression de nos sentiments respectueux.

Sylvain Angerand

Chargé de campagne Forêt