Ressources et médias

Rester informé


Biodiversité et multinationales : paiement pour services environnementaux

Derrière des programmes d’apparences louables se cachent souvent de grosses multinationales aux intentions bien moins nobles.

Accrochée aux flancs du mont Kanla- On, l’une des dernières forêts primaires des Philippines est protégée grâce à un partenariat original entre les communautés locales et une société de mise en bouteille d’eau potable, la SMC-Viva. L’enjeu : la rivière Bago qui coule en fond de vallée et les arbres qui, grâce à leurs racines, limitent l’érosion et purifient l’eau. Pour garantir son approvisionnement en eau de bonne qualité, l’entreprise a mis en place un système d’indemnisation pour les 3 000 familles vivant autour de la forêt du mont Kanla- On : les coupes de bois sont désormais interdites et les communautés reçoivent, en échange, quelques poignées de dollars. Ce nouveau type de partenariat est ce que l’on appelle dans le jargon économique, un programme pour paiement de services environnementaux. Le Costa- Rica a été précurseur en 1996 et depuis, les initiatives se multiplient partout dans le monde, avec la bienveillance d’organismes comme la Banque mondiale ou l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). La France n’est pas épargnée par le phénomène !

Un risque de déresponsabilisation

Le Kanla-On francais, ce sont les Vosges, et la société mécène qui met l’eau en bouteille, c’est Nestlé Waters. L’entreprise offre aux agriculteurs vitellois une indemnisation s’ils s’engagent à faire évoluer leurs pratiques agricoles pour réduire leur impact sur l’eau. Alors que le Gouvernement peine à débloquer des budgets pour développer l’agriculture biologique en France, c’est une multinationale de l’agroalimentaire qui soutient les paysans vosgiens.
Le risque de ce type de programme est de déresponsabiliser les Etats en laissant les marchés se substituer aux politiques publiques. Ici, l’idée n’est pas de réfléchir à la construction d’une agriculture durable mais bien de sécuriser l’approvisionnement d’une usine. Poussons le raisonnement un peu plus loin : constatant qu’il est bien plus économique d’indemniser un paysans philippin qu’un paysan vosgien, Nestlé pourrait décider de quitter Vittel pour racheter l’usine de Kanla-On. Patatras. Qui soutiendrait alors les agriculteurs vosgiens ? Bien sûr, ce scénario est une hypothèse...

Des pistes à explorer

Encadrés par des politiques publiques pertinentes, les programmes pour paiement de services environnementaux constituent sûrement des pistes à explorer. Mais le problème est que, bien souvent, ces politiques sont inexistantes ou incohérentes, en particulier dans les pays du Sud. Revenons à Kanla-On. Pour percevoir leurs dédommagements, les communautés locales ont dû arrêter la coupe de bois. Cependant, elles perdent du même coup l’accès au matériau de construction pour leurs maisons et pour le bois de cuisine. Permettre à tous ses citoyens d’avoir un toit devrait être une préoccupation majeure de l’Etat. Pourtant, le Gouvernement continue de soutenir les quelques scieries qui exportent des portes et des fenêtres en bois philippin vers l’Europe et la Chine. Les Philippines sont l’un des pays les plus touchés par la déforestation, les réserves en bois sont quasi épuisées. Plutôt que d’indemniser les communautés en leur interdisant la coupe de bois, la priorité ne devrait-elle pas être de relocaliser l’économie forestière en interdisant l’exportation de bois ?

Et encore, les paysans de Kanla-On peuvent s’estimer heureux : leurs droits sur ces terres sont reconnus, ce qui leur permet de bénéficier d’une indemnisation. Les paysans vosgiens ont la même chance : en France, le statut foncier des terres, résultat d’un long processus historique, est clarifié. Ailleurs dans le monde, et en particulier dans les pays anciennement colonisés, c’est beaucoup moins évident. De nombreuses communautés n’ont aucun droit reconnu sur leurs terres ancestrales, en particulier les peuples autochtones. Pas sûr alors que Nestlé leur verse une indemnité si une usine d’embouteillage se construisait près de chez eux.

> SYLVAIN ANGERAND

Rédigé le