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Prestige : qui est derrière ?

5 décembre 2002,
"Un bel exemple de la mondialisation menée par les multinationales."

Pour une reponsabilité pénale des multinationales !

L’article qui suit est paru dans l’édition en ligne de The Observer du dimanche 24 novembre 2002, sous le titre "Slick Business" que l’on pourrait traduire par "Affaires gluantes". L’auteur, Ian Willmore est membre des Amis de la Terre Angleterre. Dans cet article, il étudie le réseau complexe de propriétaires et d’affréteurs qui se cache derrière ce scandale. Il lève ainsi un peu le voile sur tant de firmes qui agissent sans se soucier le moins du monde de leur responsabilité sociale ou environnementale. Pour le texte en anglais voir The Observer


Ces derniers temps, les médias nous abreuvent abondamment d’articles sur le naufrage du pétrolier Prestige, au large des côtes de la Galice. Les photos déprimantes ne manquent pas non plus. On nous montre les dégâts que les 3 000 tonnes de boue visqueuse provoquent, en empoisonnant les plages de cette région et en détruisant toute activité économique basée sur la mer. On se perd beaucoup en conjectures aussi, pour savoir où et quand les 70 000 tonnes de pétrole restantes atteindront les côtes...

Par contre, peu d’articles nous informent sur le réseau complexe de propriétaires et d’affréteurs qui se cache derrière ce scandale. Cette affaire montre de façon éclatante que les gouvernements et les institutions internationales ont échoué dans une tâche essentielle : assurer la transparence et la responsabilité pénale de l’économie mondiale.

Le pétrolier Prestige - ou plutôt son épave maintenant - est la propriété de la compagnie Mare International, basée au Libéria, qui ne possède que ce seul navire. L’assurance globale du navire en cas d’accident s’élève à 15 misérables millions de livres sterling. La législation libérienne est telle, qu’il est difficile de savoir de façon certaine qui possède réellement la compagnie Mare. Mais, selon certaines sources maritimes, on pense qu’il pourrait s’agir de la très discrète dynastie maritime grecque des Coulouthros. Voir The Independant .

Le Prestige était enregistré auprès de l’Autorité Maritime des Bahamas (BMA). D’après le site internet de la BMA "L’objectif déclaré du pays est de devenir le plus grand bureau d’immatriculation maritime au monde dans les dix prochaines années. Les propriétaires de navires de toutes nationalités sont invités à naviguer sous pavillon des Bahamas ". L’Autorité déclare que, parmi les compagnies naviguant sous son pavillon, se trouvent déjà Exxon International et Chevron. Les avantages des Bahamas incluent "un climat très favorables aux affaires, des services bancaires de classe internationale " ; de plus "les opérations commerciales et les revenus liés aux navires battant pavillon des Bahamas sont totalement exonérés d’impôts". On pourrait s’attendre à ce que l’Administration Maritime des Bahamas soit basée aux Bahamas. Il n’en est rien. Son siège social est à Londres, au 16 Minories, Londres EC3. Voir BMA .

La boue visqueuse qui s’échappe actuellement du Prestige est la propriété d’une compagnie de négoce en pétrole, appelée Crown Resources. Crown a été créée à Gibraltar en 1996. D’aprés le site internet de cette compagnie, le bureau de Gibraltar fournit toujours un support logistique à la compagnie, et on pense qu’il contrôlait les déplacements du Prestige vers sa destination finale, Singapour. En 1997, Crown a ouvert le bureau du 33 Cavendish Square, Londres W1, qui entre temps, est devenu le plus important bureau de la compagnie. En juillet 2000, le siège social a été transféré à Zug, en Suisse.

Cinq des directeurs de la compagnie Crown au moins sont britanniques et l’un dentre eux - M. Joe Moss - est un ancien ministre du gouvernement de Gibraltar. Le volume de pétrole brut que la compagnie a affrété, est passé de 11,7 millions de tonnes en 1998 à 21,5 millions de tonnes en 2000. Le gouvernement britannique a catégoriquement démenti toute implication de Gibraltar dans l’accident.

Crown Resources est, quant à elle, la propriété du fasciant conglomérat russe Alfa Group Consortium. ( voir Alfa Group). Ce consortium se décrit lui-même comme "un des plus importants conglomérats financiers et industriels russes privés, avec des intérêts dans le pétrole, le commerce des matières premières, les transactions commerciales, l’investissement, les assurances, la distribution, l’agro-alimentaire, et les télécommunications". Le président du comité de surveillance du Groupe Alfa est Mikhail Fridman. Fridman a créé le consortium Alfa Group, une société holding qui contrôle aujourd’hui la Banque Alfa, Alfa Capital, Tyumen Oil, plusieurs entreprises de matériaux de construction, de transformation alimentaires et une chaîne de supermarchés. Alfa possède par ailleurs 40 % de toutes les exportations de viande de Mongolie (ces exportations ont pour but d’aider le pays à payer ses importantes dettes à la Russie), et projette de lancer des satellites de communications en Iraq, en Iran et en Syrie.

Parmi les proches collaborateurs de Mr Fridman, on trouve Leonard Vid, jadis premier directeur adjoint du Gosplan (la commission du plan soviétique) et aujourd’hui président du comité exécutif de la Banque Alfa. Le Groupe Alfa déclare que "même si nous somme exposés aux aléas des cours du pétrole, nous ne nous faisons pas de souci car les rentes que nous en tirons couvrent largement les risques".

M. Fridman (40ans) est extrêmement riche. Il a été classé par le magazine Fortune à la neuvième place des hommes les plus riches du monde, avec une fortune nette de plus de 2 milliards de dollars. C’est l’un de ces "nouveaux oligarques" du nouveau capitalisme russe, qui ont fait leurs fortunes sur la privatisation des anciens biens d’état soviétiques. (Voir Fortune).

La compagnie Tyumen Oil (également connue sous le nom de TNK) mérite vraiment qu’on s’y intéresse. En juillet dernier, le journal The Observer décrivait Tyumen comme "une entreprise russe sous surveillance à cause de ses liens avec la Mafia ". Allégations que la compagnie a fermement dénoncées...

Les agissements de Tyumen, autour du gisement de pétrole de Samotlor, en Sibérie occidentale, ont défrayé la chronique. Tyumen possédait la moitié du gisement, l’autre moitié appartenant à la compagnie pétrolière Chernogreft. Chernogreft qui avait de solides liens avec BP Amoco, a fait faillite et fut rachetée aux enchères par Tyumen en novembre 1999 pour seulement 176 millions de dollars. La Banque Européenne de Reconstruction et de Développement (BERD), a qualifié cette affaire "d’imposture" et comme étant "en totale contradiction avec l’idée habituelle que l’on se fait de l’honnêteté et de la transparence".

Le Groupe Alfa s’est plaint du traitement infligé aux compagnies du groupe par la BERD. Elles seraient injustement inscrites sur la liste noire des compagnies avec lesquelles la BERD ne fera plus affaire. Le président de la Banque Alfa, Peter Aven, a affirmé que la BERD était beaucoup trop influencée par les affirmations parues dans la presse russe sur son groupe : "Ces accusations sont publiées à propos de tout le monde. Nous n’y échappons pas. Mais il y a Russes et Russes et tous ne sont pas membre de la Mafia". En fait, pour Aven, la Banque Alfa devrait être un partenaire naturel de la BERD.

Mais Tyumen semble pouvoir jouir de toute son influence ailleurs. La firme essayait d’obtenir un demi-milliard de dollars en prêts garantis auprès de la Banque Américaine d’Import-Export, (l’équivalent de notre COFACE française). La majeure partie de ce montant devait être affectée à l’achat d’équipement auprès du géant états-unien de l’énergie, Halliburton. La Maison-Blanche et le Département d’Etat avaient décidé d’opposer leur veto à ce marché. D’une part à cause des réticences que leur inspirait le Groupe Alfa qui contrôle Tyumen et d’autre part, à cause de la campagne que le groupe BP Amoco mena pour obtenir le rejet du prêt. Mais le PDG de Halliburton était lui aussi un expert en lobbying industriel. Il intervint pour contrer ces objections pointilleuses et le prêt fut accordé en temps voulu. Ce PDG n’était autre que Richard Cheney, l’actuel vice-président des Etats-Unis...

Tyumen s’efforce maintenant de gagner une certaine respectabilité en occident, ce qui n’étonnera personne. En juin dernier, sir Peter Walters, un ancien président de BP, fut nommé au Conseil Consultatif de Tyumen. Un ancien directeur de la Compagnie de transport et de commerce Shell, sir Williams Purves a également rejoint le Conseil consultatif. En juillet, James A. Harmon entrait également dans cette auguste institution. Entre 1997 et 2001, il avait présidé... la Banque Import-Export des Etats-Unis.

La société britannique qui s’occupe des relations publiques de Tyumen est l’agence Maitland Consultancy. (Voir Maitland) Les Amis de la Terre Angleterre ont essayé de joindre téléphoniquement le conseiller en charge des comptes. Celui-ci était alors à Moscou pour "une réunion urgente". La société britannique chargée des relations publiques de Crown Resources est Granfield. A l’heure où nous écrivons ces lignes, leur conseiller doit toujours nous rappeler.

Entre temps, BP semble avoir fait la paix avec Tyumen et vient d’annoncer la mise en place d’une joint venture, en octobre 2001,pour développer la réserve de gaz Kovytka à Irkoutsk, un projet trés fortement critiqué par les écologistes locaux. (Voir leur site)

Bien sûr, il n’est pas encore certain que le pétrole du Prestige provienne de la compagnie Tyumen. Personne n’affirme non plus que Tyumen serait responsable du désastre du Prestige, si tel était le cas. Par contre, si Tyumen est bien la compagnie pétrolière qui a fourni son chargement au Prestige, le pétrole pourrait alors provenir du gisement pétrolier de Samotlor.

Il se pourrait aussi que ce pétrole provienne d’Iraq, aussi surprenant que cela puisse paraître. En effet, le 11 octobre dernier, le Groupe Alfa a annoncé qu’il avait signé "un des plus gros contrats dans l’histoire du programme "Du Pétrole contre de la nourriture". Ce contrat d’une durée de six ans, a été conclu entre l’Iraq et les Nations-Unies et porte sur une quantité de 20 billions de barils par an. Certains soupçonnent la Russie d’avoir marchandé son soutien à la résolution états-unienne sur l’Iraq, récemment adoptée par le Conseil de sécurité des Nations-Unies, contre l’assurance que ses contrats pétroliers existants seraient honorés, même dans l’éventualité d’un changement de régime. L’avenir de Tyumen, tout au moins, en Iraq, semble bien assuré.

Ces quelques faits illustrent bien les aspects détestables de cette mondialisation menée par et pour les multinationales. Ils nous montrent aussi que l’industrie du pétrole et celle de la navigation ont largement échappé à tout contrôle ou toute régulation par les états et les institutions internationales.

Ils démontrent une fois de plus que la rhétorique ampoulée de la diplomatie internationale, même sur des questions comme la guerre ou la paix, ne sert souvent qu’à dissimuler des accords commerciaux.

La population de la Galice vient s’ajouter à la longue liste des communautés humaines qui payent un lourd tribut à cause de ces terribles échecs politiques.

Certaines questions spécifiques à propos de cet accident, méritent des réponses urgentes :

- Pourquoi nos gouvernements tolèrent-ils encore que le pétrole soit transporté autour de la planète par ce réseau de sociétés-écran et de juridictions étrangères ?

- Pourquoi les compagnies pétrolières ne sont-elles pas juridiquement responsables si elles affrètent des navires douteux, à coques uniques ?

- Pourquoi accepte-ton qu’un navire transporte du pétrole en n’étant absolument pas assuré de façon suffisante ?

- Comment se fait-il qu’il soit impossible de savoir précisément à qui appartient un pétrolier ?

- Comment se fait-il qu’il soit impossible de savoir précisément d’où provient le pétrole qui souille actuellement les côtes de Galice ?

- Où sont les responsables politiques prêts à demander publiquement des comptes à ces riches personnages qui se cachent derrière ces affaires ?



Traduction de l’anglais par Colette Pesme-Régnier