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Quand l’argent circule et contribue à tisser du lien

Résister, mobiliser, transformer… C’est l’essence même de notre mouvement. Mais rien de tel qu’une histoire pour mieux le comprendre. Vous allez faire la connaissance d’Eric qui depuis plus de 4 ans contribue à mettre en circulation sa monnaie locale dans le pays basque : l’Eusko. Cette histoire est loin d’être banale. Elle a un supplément d’âme, celui de nous montrer qu’il est bon de s’épanouir en faisant de l’ombre au modèle dominant. Ici, les Hommes reprennent confiance, reprennent conscience.

Samedi, jour de marché à Bayonne. Je me suis arrangé pour être remplacé à la permanence bénévole de l’atelier vélo participatif que je tiens habituellement. Ce matin, je fais les courses avec ma compagne. Sur le chemin, on fait une halte dans un bar que l’on fréquente régulièrement. Il y a du nouveau, l’ambiance est chaleureuse. Les affiches en évidence sur les murs illustrent un événement dont on entend parler depuis quelques semaines : l’Eusko est lancé, on dispose de notre propre monnaie !

Le bar est l’un des bureaux de change répartis sur le territoire du Pays Basque. Je m’approche du comptoir et demande à changer 100 € en monnaie locale. Signature sur le registre, échange de billets, une petite excitation nous envahit. Tels des enfants devant un nouveau jouet, on observe les différentes coupures toutes à l’image de notre territoire. Ici les vignes d’Iroulégui, là des danseurs basques, sur un autre des bateaux de pêche artisanale sur la côte ; ils sont tous très beaux. On prend le temps de boire un café et de les examiner. Premier test sur place – 2,40 eusko pour les boissons – on se prend au jeu de la marchande. Mes billets en main, on m’explique les règles : « il faut faire l’appoint en euros » me dit la serveuse. Ok, je tends deux billets bleus et 40 centimes. La monnaie est complémentaire, elle cohabite avec l’euro pour une valeur similaire. Je ressens de la fierté d’avoir mis en circulation ces petites graines porteuses de changement. « Milesker, ikus arte* », c’est aussi ça l’Eusko, la culture locale en plus de la monnaie.

Nous nous sentons investis d’un nouveau pouvoir, concernés et motivés par cet outil qui servira à relocaliser notre économie. C’est ludique et on a hâte de rejoindre le marché pour partager notre engouement.

C’était il y a quatre ans. Le temps passe vite. Récemment, j’ai changé de ville, de situation professionnelle et le ventre de ma compagne s’arrondit depuis 6 mois. La maturité nous rattrape, on ne cesse d’avancer. L’Eusko est devenu la première monnaie locale française. Le cercle des utilisateurs et des professionnels s’est étoffé. J’habite vers l’intérieur du Pays Basque et elle fait toujours partie de mon quotidien. J’entre dans ma petite épicerie bio et prends de quoi préparer le souper. Je mets dans mon cabas quelques légumes dont la provenance indique « Garroa » une SCIC installée à quelques kilomètres de là. Un peu de jus de carotte et des féculents en vrac feront l’affaire aujourd’hui.

Arrivé à la caisse, une petite nouveauté trône sur le comptoir. Un boitier qui ressemble à un smartphone. Une nouvelle étape est en passe d’être franchie. Je sors ma carte de paiement sans contact au design attrayant : l’Eusko est devenu numérique. « On peut payer avec la carte ? » « On vient de recevoir le terminal, je ne sais pas encore bien m’en servir »... Premier essai non concluant, il faut bien qu’on se rode ! On recommence : on inscrit le montant de la transaction, on passe la carte, mon compte est reconnu, j’inscris mon code confidentiel et miracle de la technologie « transaction effectuée ». On rigole de notre maladresse, « c’est super facile en fait ! » Pour moi c’est aussi super pratique, je ne serai plus à court de billets parce que j’ai oublié de passer au bureau de change. Un virement automatique crédite ma carte tous les mois et je peux en rajouter au besoin.

Sur le chemin du retour, je suis heureux de cette nouvelle expérience et encore fier de participer au renforcement de cette monnaie. C’est vrai que depuis qu’elle existe, je me rends compte que ma vision du commerce a changé, je n’ai plus l’impression « d’acheter », j’effectue des « transactions » et je fais circuler de la monnaie. Je me demande ce que va devenir cette somme par la suite. Je sais qu’elle ne finira pas dans une banque. Va-t-elle servir à payer une partie des fournisseurs locaux ? À rémunérer un salarié ? À faire appel à un prestataire ou un artisan du réseau ? Qu’importe ; l’argent circulera et contribuera à tisser du lien.

*merci, à la prochaine !

Eric Lecoutre, utilisateur de l’Eusko dans le Pays Basque.

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