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Quand les entreprises font la loi

En quelques décennies, la concentration économique a conduit à la création d’entreprises multinationales si puissantes que pour nombre d’entre-elles, leur chiffre d’affaire dépasse le produit intérieur brut (PIB) des pays dans lesquels elles sont implantées.

Un tel poids économique est indissociable d’un poids politique : face à des États souvent fragilisés par la corruption, les lois n’ont que peu de prise sur les entreprises multinationales. Et en cas de problème, plus personne n’est responsable. Les sociétés-mères s’abritent derrière la responsabilité de leurs filiales pour éviter d’avoir à rendre des comptes. Les communautés impactées par l’activité de ces multinationales n’ont bien souvent alors aucun moyen d’obtenir justice. Il est donc urgent de créer une réglementation internationale contraignante qui encadre l’activité des multinationales.

Le double jeu des entreprises : le cas Michelin

Au Nigeria, un conflit oppose les communautés riveraines de la forêt d’Iguobazuwa à l’entreprise française Michelin. Pour faire face à une demande croissante, l’entreprise doit augmenter ses plantations d’hévéa dont elle extrait le latex pour fabriquer des pneus. Aussi, lorsque l’entreprise a envoyé ses bulldozers pour raser près de 3 500 nouveaux hectares de forêts et de terres agricoles, les villageois se sont rebellés. Près de 20 000 personnes dépendent en effet de ces terres pour vivre.
Au siège de Michelin, l’entreprise se défend : ils ne sont pas responsables. Ils ne possèdent que 20 % des parts de la Société internationale de plantations d’hévéa (SIPH) qui exploite les plantations au Nigeria. Une société écran qui cache mal une double hypocrisie car Michelin est le principal client de la SIPH et n’hésite pas à communiquer sur son site Internet sur son engagement dans le développement durable : « Au Nigeria, les quatre plantations Michelin ont à coeur de protéger leur environnement. Michelin, a d’ailleurs reçu en 2002 de la Nigerian Conservation Foundation (NCF) le prix de la société la plus respectueuse de l’environnement au Nigeria ».

Compenser sa pollution plutôt que la réduire

De plus en plus d’entreprises proposent à leurs clients de compenser leurs émissions de carbone en plantant des arbres dans un pays du Sud. Le principe est qu’en grandissant, l’arbre absorbe du C02 et « neutralise » ainsi la pollution. Une fausse bonne idée pour plusieurs raisons :
- c’est aujourd’hui que les émissions de gaz à effet de serre doivent diminuer, pas dans cinquante ans. Il faut plusieurs dizaines d’années pour qu’un arbre stocke la même quantité de carbone que ce qu’émet un vol d’avion de quelques heures. Or, il y a urgence à réduire la concentration de carbone dans l’atmosphère car au-delà d’un certain seuil, des effets d’emballement pourraient accélérer les dérèglements climatiques. Par exemple, une hausse des températures pourrait favoriser davantage d’incendies de forêts ou encore la fonte des sols gelés en Sibérie, ce qui aurait pour effet de libérer de grandes quantités de gaz à effet de serre, et donc viendrait accélérer le problème ;
- c’est un stockage incontrôlable et très limité dans le temps : il faut plusieurs millions d’années pour stocker du carbone sous forme de pétrole, alors que le carbone stocké par un arbre ne le restera au mieux que quelques dizaines ou centaines d’années : quand l’arbre sera incendié ou que le bois sera décomposé, le carbone stocké sera émis dans l’atmosphère et participera aux changements climatiques ;
- c’est profondément injuste car cela conduit à un accaparement des terres dans les pays du Sud pour compenser les excès du mode de vie des plus riches : par exemple, en Ouganda, autour du Mont Elgon, un groupement néerlandais d’entreprises du secteur de l’électricité a expulsé les paysans Benet pour planter des eucalyptus sur leurs terres ;
- enfin, c’est risquer de justifier l’inaction des politiques car l’une des principales raisons de l’échec actuel des négociations sur le climat est le refus des pays riches de réduire leurs émissions. Ceux-ci sont sous la pression de leurs entreprises qui préfèrent de loin la compensation carbone à une réglementation contraignante. Aux États-Unis, des entreprises comme General Motors ou American Electrical Power se sont même lancées dans un programme d’achat de forêts au Brésil pour compenser leurs émissions de carbone. Ce type de projet a pour seul but de montrer que les entreprises peuvent s’auto-réguler et qu’il n’y a pas besoin de loi. En attendant, les communautés qui dépendaient de la forêt ont vu leurs droits réduits : il est désormais impossible d’aller couper du bois pour réparer sa maison car les arbres appartiennent à General Motors !

*société-mère (ou maison-mère) : siège principal d’une société possédant des filiales ou contrôlant de façon majoritaire d’autres entreprises. L’évolution du droit n’a pas suivi l’évolution économique des entreprises et il reste encore aujourd’hui très difficile de poursuivre devant les tribunaux une maison-mère en cas de problème avec l’une de ses filiales à l’étranger.


Illustration : Sébastien Chebret

Rédigé le