
De l’assassinat de la production de symboles
Nos sociétés assassinent la production personnelle de symboles de deux façons différentes : - Dans la première, elle est remplacée par la délivrance de messages à peine « voilés » dont le but est d’exciter nos désirs pour une réalisation dévoyée sur un objet consommable. On voit dans ce domaine à l’œuvre plus ou moins grossière des professionnels de la mercatique qui tentent d’instrumentaliser et de rentabiliser l’inconscient au service d’une visée consommatrice. Nous sommes envahis entre autres par les femmes nues pour n’importe quel produit (complétées depuis peu par la référence homo ou SM, nouvelles populations cibles). Il s’agit d’ailleurs parfois de dessins subliminaux cachés dans l’entrelacs des reflets des glaçons d’un verre de whisky. L’objectif de la publicité est l’illustration de ce qu’elle ose dénommer "concepts", préalables censés jouer sur l’appel à pulsions et à désirs (principalement sexuels) afin de les détourner sur l’achat d’une marchandise, serait-ce là un avatar du concept freudien de sublimation ? Les thèmes sont, outre le sexe, le fantasme nostalgique d’une famille parentale unie qui se retrouve autour d’un plat qu’elle déguste avec délice dans une ambiance pastel... On peut ainsi voir que la connaissance de plus en plus sophistiquée des désirs humains a ouvert la voie à la manipulation à fins de vente : une récente publicité pour le café Carte Noire présente un couple qui "avale la fumée" au sens littéral et non obscène du terme. La référence "psychanalytique" est même cyniquement avouée : si Renault parle de "cliothérapie", Volkswagen va encore plus loin en dévoilant froidement les motivations inconscientes sollicitées qui n’étaient jusqu’alors exposées que dans le secret des réunions de brainstorming des publicitaires : "La psychanalyse a ceci de bien qu’elle permet d’éviter les erreurs en matière de choix automobile. C’est en effet entre 6 ans et 8 ans qu’un enfant a le plus besoin de nourrir une image forte de son père, une image de solidité à toute épreuve," etc., et bien sûr il achètera une Sharon Family... On pourrait aussi examiner comment de grandes figures archétypales sont récupérées par le cinéma des blockbusters (cinéma grand public faisant appel à des recettes éprouvées en vue de grosses recettes), en différenciant ceux qui n’en conservent que la coquille simpliste et ceux qui revisitent les grands thèmes de façon inspirée.
- La seconde est l’invasion du "réalisme" dans ses excès, on pourrait dire de l’hyperréalisme, qui tend à une abolition de la distance entre fiction et réalité, en prenant les corps comme otages (de sexe et/ou de violence) ou plutôt bout de corps recherchant bout de corps. Selon les bouts choisis il peut s’agir des serial killers ou des pornos. Dans les deux cas, le corps est morcelé sans cohésion possible, les bouts de corps n’appartiennent qu’à peine à l’individu qui se réduit à sa fonction perverse : perversité pour les premiers, "perversion" pour les seconds. Nous assistons à des productions imaginaires qui abolissent la distance entre le symbolique et le "réel" ou supposé tel. Je préfère plutôt que de « réalité » parler de « réel » qui pourrait se définir comme ce qui toujours échappe et que l’on poursuit, ce qui au fond est récupéré par les stratégies marchandes qui entretiennent l’illusion de son atteinte possible pour mieux susciter l’envie de recommencer l’expérience à travers un succédané qui ne satisfait que partiellement et momentanément, ce qui frustre dans le même mouvement (on retrouve là la stratégie du coca-cola dans son rapport à la soif, la quantité de sucre inclus provoquant une soif nouvelle à brève échéance). On encourage ainsi une démarche toxicomaniaque de la recherche incessante du court-circuit des registres symbolique/imaginaire/réel afin d’être accro du produit à consommer, en l’occurrence le spectacle du réalisme excessif du corps dans le sexe, la douleur, la maladie, la mort. Le spectacle de l’horreur ou de l’orgasme s’inscrit dans cette logique dans les films gore ou dans les films pornos, qui n’ont qu’à peine dans les deux cas besoin de se justifier par un scénario. Dans les premiers, on ne sait s’il s’agit d’un document sur une torture véridique ou d’une fiction reconstituée dans un décor familier au spectateur qui y retrouve son environnement quotidien. La vogue actuelle des téléréalités faites d’épreuves plus ou moins extrêmes ou dégueulasses (Koh-Lanta ou Fear Factor), je ne parle pas des huis clos sexuels dans une maison ou une île sous l’œil complaisant des parents, les documents « vécus » (« J’ai couché avec mon arrière-grand-père pour fêter son centenaire ») abattent l’alibi des fictions pour une manipulation des personnes mises en position d’objets des désirs pervers des producteurs et même des téléspectateurs qui peuvent éliminer les candidats, à distance, ce qui est, comme on sait, une bonne condition pour exercer son sadisme sans remords. Quant au porno, il est hyperréaliste en surdimensionnant les organes en conjonction, et aussi de par les conditions même du tournage, depuis l’érection masculine qui correspond peu ou prou à un ressenti réel, même si elle est provoquée artificiellement, jusqu’à l’éjaculation qui se doit d’être montrée-démontrée de façon ostentatoire, ce qui a pour but de prouver l’irruption/explosion du réel alors même qu’ordinairement elle se produit dans une des profondeurs du corps du partenaire et reste invisible. Le porno pulvérise les affirmations de Diderot dans Le paradoxe pour le comédien. La confusion règne qui fait croire aux gamins qui visionnent des gang-bands que les tournantes sont une formule usuelle et normale de sexualité avec une fille forcément consentante. Il s’agit toujours tant en gore qu’en porno du corps pour-autrui et non de la perception intime de ce que l’on peut appeler la chair.
Redevenir artiste de sa vie
Nous sommes en effet les objets d’une confusion des registres : les symbolismes marchands sont asservis au Symbole primordial qui n’est plus le sein maternel mais l’Argent (la psychanalyse y a largement contribué) ; l’imaginaire est fabriqué selon des études qui l’instrumentalisent ; nous ne sommes plus guère sujets de quoi que ce soit, réduits à une fonction indifférenciée de consommateur ; la transgression résume mainte proposition artistique, intellectuelle, sexuelle post-moderne : les autopsies comme événement artistique vont sans doute faire bientôt place à des vivisections publiques ; l’aliénation règne qui nous fait prendre pour nos désirs les désirs qu’on nous suggère ; les visions binaires (par exemple ne concevoir comme remède à la violence qu’une contre-violence répressive) nient toute instance tierce seule ouverture à l’infini des solutions inventives ; le qualitatif se mesure (le QI a ouvert la voie), ce qui transforme les différences en inégalités ; nous sommes dans l’addiction de nos démissions successives. Le XXème siècle a cru découvrir "scientifiquement" les faces obscures de l’être humain, mais c’était pour mieux croire qu’on peut les analyser en pleine lumière et les manipuler dans l’ombre, il s’est intéressé aux cultures non occidentales pour mieux les réifier et les coloniser, il a rejeté les dogmes religieux pour mieux les remplacer par la tyrannie du profit tout aussi ethnocide bien que généralement plus insidieux, il a exploré la complexité des désirs pour mieux les asservir en besoins fallacieux. Ces différentes violences, nous les subissons à notre insu, à tel point que nous finissons par les réclamer. Nous sommes victimes de symboles imposés (l’argent, les objets, les ventes d’expériences) et ne produisons plus de symbolique non programmé. La poésie d’un monde incertain et imprévu est conjurée dans des rituels d’exploitation, chacun exploité et exploiteur d’autrui. Tout se veut comblant, immédiatement et de façon provisoire, fast-food généralisé afin de susciter une assuétude au comblement factice. La seule réaction, qui n’est même pas une révolte à la violence subie, est une violence passée à l’acte contre autrui pour lui prendre les biens de substitution et de consommation. Ces agressions soulagent un moment leurs auteurs mais ne changent rien à leur condition de conditionnés. Il existe aussi d’autres agressions qui ont pour alibi d’abraser toute différence interhumaine en supprimant qui ne nous ressemble pas par le faciès ou la religion. La création artistique à portée de tous me semble une réponse à une société qui s’adonne à la pensée binaire. Pouvons-nous encore devenir auteurs de créations ? La poïesis, la poésie sont-elles à jamais perdues ou reléguées en ghetto à un point tel qu’elles soient neutralisées définitivement ? La femme qu’on annonce comme l’avenir de l’homme (je préfère dire le féminin et le masculin) sera-t-elle aussi aliénée que lui, est-il encore temps pour elle de proposer une alternative à un monde qui rentabilise nos besoins de chanter dans une expérience de karaoké ou de l’apprentissage à la reproduction formatée du Strarac’ ? L’art peut-il mettre en scène les apories de notre civilisation, peut-il en refléter, figurer, dépasser les fissures sociales, les failles intimes, les désarrois métaphysiques ? Notre violence intime peut-elle être respectée afin que nous n’en soyons plus désappropriés, mais que nous la reconnaissions enfin comme une énergie, un matériau pour la création de nous-mêmes ? Cette violence créatrice est-elle la condition de notre survie ? Peut-on la laisser se déployer dans le registre du symbolique : le sport (il a été récupéré par le profit), la thérapie (elle se replie sur les médicaments, le conditionnement et les statistiques), la spiritualité (quand elle n’est pas dévoyée en fondamentalisme ou en sectes), la pensée (souvent conforme), l’art (lire la pétition de Artension pour se faire une idée de ses circuits officiels) ? La question est : Comment, d’une position d’objets de douleurs, de violences, de traumatismes, d’aliénations, de folies, toutes venues de nous, d’autrui, et/ou d’un système, pouvons-nous devenir un peu plus sujets de soi-même, de sa vie, de sa destinée ? On peut essayer de se changer radicalement ou même le monde, mais c’est sans compter sur les résistances au changement de part et d’autre : on ne touche qu’avec prudence à ce qui s’est installé depuis si longtemps. Je fais l’hypothèse que découvrir que l’on est capable d’œuvrer dans le champ artistique est une façon détournée de recommencer à avoir une autre attitude plus active et les interventions d’artistes en milieu problématique se multiplient, ce que parfois on nomme de façon peu élégante « l’art-thérapie sociale »
Artistes intervenants, une nouvelle profession ?
Le temps est venu du relais par les artistes comme acteurs sociaux sans forcément qu’ils se réclament de ce vocable. En effet, ils se sont trouvés pour des raisons multiples (en particulier leur recherche d’emplois) animer des ateliers à la demande d’institutions, d’établissements, de municipalités. Ne nous y trompons pas : ce ne fut d’abord que faux-semblants de la part des commanditaires. Le but était de procurer de la distraction au sens pascalien du terme, et surtout avoir l’air de faire quelque chose pour résoudre les problèmes criants qui risquaient de faire scandale. Dans les prisons, les hôpitaux psychiatriques ou non, les quartiers urbains violents, les maisons de retraite, les écoles, on fait appel, en les sous-payant parfois, à des hommes et des femmes de l’art afin de soulager un peu les tensions insupportables - avec risques de passages à l’acte - suscitées par les systèmes binaires : geôliers/prisonniers, soignants/soignés, élus "représentants" du peuple/jeunes, travailleurs sociaux/clients « asociaux », maîtres débordés/élèves débordants. L’artiste, paumé parfois dans cette nouvelle tâche, a donc rencontré d’autres paumés, ou plutôt l’artiste se revendiquant comme marginal, a commencé de travailler pour des marginaux en souffrance. Il s’est mis alors à travailler comme il pouvait, au nom de son expérience professionnelle, de sa propre personnalité, de sa compétence d’artiste. Il faut dire aussi que c’était parfois un artiste sans revenu qui trouvait là une opportunité. De toute façon le projet de la rencontre, et c’est ce qui en fait son originalité, est la "création" et "ça vous fera du bien" n’est que le corollaire implicite, ce qui change de l’attitude habituelle des professionnels de la relation d’aide du genre : "Que puis-je faire pour vous ? " ou "Je suis là pour vous aider" ou "Dites-moi un peu ce qui ne va pas" ou "Je vous écoute". Bien sûr les "clients" qui n’avaient pas demandé à l’être (tout au plus avaient-ils accepté la proposition) se sont d’abord méfiés ou bien ils ont réduit l’atelier à une occasion d’amusement, de loisir, d’"évasion", et ce d’autant plus qu’ils ne connaissaient en général l’expression que sous des formes abâtardies où se mêlaient à la fois pour eux des souvenirs d’école et les chromos jolis accrochés à leurs murs. Mais l’artiste, lui, n’a pas voulu être pris pour un animateur. Il sait bien que l’art contemporain, a fortiori l’art actuel, excentre les expériences qui ne se produisent plus, ou presque, dans les musées, les salles officielles de théâtre ou de danse. Il a bénéficié lui-même des tentatives de démocratisation de l’art. Il a aussi rabâché que "l’art ne veut pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui" (Dubuffet, 1947) et que, selon Beuys, tout le monde est artiste (seul, bien sûr, un artiste peut se permettre de l’affirmer). Alors, à une demande institutionnelle à fondement plus ou moins social il répond par une proposition artistique. C’est donc pour un résultat "artistique" (qui essaie au maximum de supprimer les guillemets) que les "clients" travaillent, et dur. Certes, ils savent bien que l’artiste n’est pas uniquement payé pour faire de l’art mais ils voient bien que son projet ne coïncide pas tout à fait avec celui de l’institution. L’artiste œuvre à la fois pour ceux qu’il fait travailler et pour lui-même dans ses exigences artistiques propres. (D’ailleurs son œuvre personnelle bénéficiera à terme de ses expériences avec autrui) Alors tous se retrouvent tendus vers l’art, non pas cette entité abstraite, effrayante, hors de portée, mais plus modestement une réalisation qui les étonne sur leurs capacités. C’est ainsi que peu à peu la violence, la différence, la folie, l’échec, le handicap se métamorphosent en chorégraphie, en fiction violente, en rythme, en installation, en tableau, en sculpture, en photographie, ... Et cela, tout simplement parce que le but, l’objectif n’a pas été de les réduire en direct, mais de les intégrer dans une création. Ce n’est pas en effet : A bas les différences, les violences, les douleurs, les maux, les désespoirs, les handicaps et les dérélictions, mais : Ne pouvons-nous pas, à l’instar des artistes de tout temps, en nourrir une œuvre que même d’autres (visiteurs d’une exposition ou spectateurs d’une représentation éventuelles) apprécieront, mieux : dans laquelle certains pourront se reconnaître. On voit alors, physiquement, moralement, ceux que les commanditaires, sur le modèle des publicitaires, dénommaient la "population cible", se redresser, ayant réussi à transmuer le mal en beau, la merde en engrais, puis avec l’aide de l’artiste jardinier, en fleurs que tous peuvent sentir et contempler. Bref, les difficultés nées de la différence forment le terreau (pour rester dans l’agricole) des réalisations. Tout peut se jouer d’autant mieux qu’on ne s’est pas acharné sur les problèmes à résoudre, on les a juste changés de sens, ils se déploient dans l’espace-temps du symbolique, c’est-à-dire ce que l’homme a trouvé de mieux pour transcender son pitoyable sort en faisant accéder le drame individuel que la personne croyait singulier, à sa représentation pouvant parler à ses semblables, ce qui confère au processus la valeur d’une création mythique. J’ai fondé en 1981, à Paris une association : « Art et Thérapie » dont le département « INECAT, Institut National d’Expression, de Création, d’Art et Transformation » comporte des professeurs artistes qui, outre leur production personnelle, ont l’habitude de ces interventions. Ils enseignent à des artistes (qui pensent avoir besoin d’un apprentissage dans ce domaine délicat) grâce à des ateliers (ainsi que des cours plus théoriques) à éviter les pièges dans ce genre de pratique, et je puis attester que la demande s’est décuplée et concerne tous les arts : visuels, vivants, sonores, littéraires, et toutes les difficultés : physiques, psychologiques, sociales, existentielles. On n’y apprend sûrement pas à apposer des interprétations sur l’œuvre d’autrui (du type rouge = agressivité, noir = mort ou vertical = phallus !) mais à s’appuyer sur sa compétence artistique pour l’élargir à l’accompagnement d’autrui qui dans sa découverte d’une expression allant jusqu’à création véritable et forte peut résoudre par la bande ses tourments, ses inhibitions et ses aliénations. Ce mouvement de réappropriation que les artistes suscitent chez les personnes en difficulté auprès de qui ils interviennent est un acte politique. L’accès à la symbolisation artistique est créateur de sens dans un monde insensé.
Dernières critiques : « Le corps de l’ici-bas, le corps de l’au-delà » in Au-delà du corps, 3ème biennale d’art contemporain, Aixe-sur-Vienne, éd. Artension, 2005 ; « En-joie », catalogue Ben-Ami Koller, Grenier de Villâtre, 2005